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    02/03/2026

    Un média très lié à l’AKP

    Le média turc « Nouvelle Aube », entre soutien à l’extrême droite et conspirationnisme

    Par Victor Mottin , Johan Weisz

    Lancé en 2022 comme la déclinaison francophone d’un quotidien nationaliste turc, « Nouvelle Aube » cherche à cibler les jeunes progressistes. Son contenu, entre apologie d’un négationniste et dénonciation de la « pieuvre LGBT », l’est beaucoup moins.

    « Censure préventive en France », écrit sur X le média conservateur « Nouvelle Aube » concernant les préparatifs interrompus d’un spectacle de Dieudonné en octobre 2025. Il dénonce l’intervention policière. « Ils nous cognent, ils nous frappent et ils nous interdisent de rire », lance le polémiste. Basée à Ankara, la rédaction diffuse la séquence avec succès : 20.000 likes sur la publication Instagram depuis sa mise en ligne. 11.000 en février pour un autre post qui explique que Dieudonné « figure parmi des cibles mentionnées dans les dossiers Epstein ». Et près de 200.000 vues sur le compte YouTube de « Nouvelle Aube » pour son « interview sans filtre » avec Dieudonné, enregistrée en octobre 2024.

    Lancé fin 2022, « Nouvelle Aube » vient de passer en janvier le cap des 200.000 abonnés sur Facebook. Le média compte aussi 68.000 followers sur TikTok et 170.000 sur Instagram où les équipes publient tous azimuts une vingtaine de posts par jour, qui reprennent régulièrement des infos de médias indépendants comme Mediapart, Blast ou StreetPress. La ligne éditoriale est axée sur la Palestine, contre les violences policières, très critique envers Macron, mais aussi à la gloire du pouvoir turc et ouverte aux figures d’extrême droite.

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    Fatih Karakaya, chef du service français chez « Nouvelle Aube », chante les louanges de Recep Erdogan sur X, qui est vu par le média comme un dirigeant « expérimenté, compétent, sincère ». / Crédits : DR

    Un grand écart que l’on retrouve dans les textes de Fatih Karakaya, chef du service français chez « Nouvelle Aube » et candidat du parti Égalité Justice (PEJ, proche de l’AKP, un parti islamo-conservateur) aux départementales de 2015. Le journaliste dénonce la « politique sécuritaire et xénophobe » de Gérald Darmanin et Bruno Retailleau et partage, en même temps, les tweets d’influenceurs soraliens. Sur X (anciennement Twitter), où il compte plus de 30.000 abonnés, il s’en prend à l’influence supposée du « lobby » juif et du « lobby » arménien. Et ne manque pas de chanter les louanges d’Erdogan.

    Des connexions avec Erdogan

    « Nouvelle Aube » est la déclinaison francophone du quotidien turc « Yeni Safak », à la ligne « islamo-nationaliste et pro-gouvernementale », explique l’ancien chercheur au CNRS Stéphane de Tapia. Un média « directement lié à l’AKP », complète Umit Metin, porte-parole de l’Assemblée citoyenne des originaires de Turquie. Voilà pourquoi Recep Erdogan, président turc, y est décrit comme étant un dirigeant « expérimenté, compétent, sincère ».

    Petites lunettes et crâne dégarni, chroniqueur francophone de « Nouvelle Aube » jusqu’en 2024, Ali Gedikoglu s’est installé en France il y a une quarantaine d’années. Ce dernier a fait ses classes au sein des Loups gris, un groupe armé ultranationaliste et néofasciste turc — un simple « groupe patriotique » empreint de « justice sociale », si l’on en croit « Nouvelle Aube ».

    Le chroniqueur a aussi fondé, en France, le parti Égalité Justice et le Conseil pour la justice, l’égalité et la paix (CoJEP), deux structures « très proches du gouvernement turc et alignées sur les positions de l’AKP », précise un spécialiste du sujet qui préfère rester discret. Au point qu’en 2020, Erdogan apparaît à ses côtés au mariage du fils d’Ali Gedikoglu, dont il est le témoin, selon la presse turque.

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    En 2020, Recep Erdogan, président turc, apparaît à ses côtés au mariage du fils d’Ali Gedikoglu, dont il est le témoin, selon la presse turque. / Crédits : DR

    « Deux pieuvres envahisseuses »

    « Nouvelle Aube » tend régulièrement son micro à des figures d’extrême droite : le militant suprémaciste Kemi Séba, multi-condamné pour antisémitisme, la journaliste conspirationniste Myriam Palomba — numéro deux sur la liste de Florian Philippot aux Européennes de 2024 — ou l’activiste Mustafa Cakici, juste après son exclusion du collectif d’une flottille pour Gaza après la révélation de ses propos homophobes ou négationnistes par StreetPress et Mediapart.

    À LIRE AUSSI (en 2025) : Le porte-parole de la Global Sumud Flotilla viré pour ses propos antisémites et homophobes

    En plus des contenus originaux, « Nouvelle Aube » traduit et recycle les éditoriaux publiés sur le site du quotidien turc « Yeni Safak ». À commencer par ceux de son directeur de publication, Ersin Celik, 350.000 abonnés sur Instagram, obsédé par « deux pieuvres envahisseuses et empoisonnées : Israël et les LGBT ». Contacté, il n’a pas donné suite à nos sollicitations. Ses déclarations se suffisent à elles-mêmes :

    « Israël veut provoquer la fin du monde et […] les LGBT veulent provoquer la fin de l’humanité. »

    Dans les colonnes de « Nouvelle Aube », il assure que le « mode de vie homosexuel » se serait « propagé comme un virus ». Et que le « dictat LGBT » imposerait un « génocide silencieux » tout en favorisant la pédophilie. Ersin Celik a aussi tendance à voir des juifs partout. En mai 2024, dans un éditorial titré « ils ont placé le cheval de Troie chez nous », il s’alarme :

    « Ils sont tous juifs, à l’exception de la personne en charge de Netflix aujourd’hui. Par exemple, Disney est entièrement sous contrôle juif. Tout est donc évident. »

    Négationnisme à toute berzingue

    Roger Garaudy, ex-cadre du Parti communiste qui contestait l’existence des chambres à gaz, devient, dans les colonnes du « Yeni Safak », « sans conteste l’un des intellectuels les plus importants du XXe siècle ». Au point que, pour « Nouvelle Aube », Adolf Hitler devient un agent sioniste : « Hitler a contribué à la réalisation des plans des sionistes en massacrant les juifs inutiles en Allemagne ou qui ne voulaient pas immigrer en Israël parce qu’ils n’étaient pas sionistes. »

    Le génocide arménien serait une « invention », explique le journaliste David Bizet dans un article sur « Nouvelle Aube », en janvier 2023 : « Cette histoire de génocide arménien a été montée de toutes pièces par l’Occident. Elle a pour but de culpabiliser le peuple turc. » Plus tard, sur X en novembre, il a précisé sa pensée : « Le génocide arménien, c’est une tentative des nationalistes arméniens de se victimiser comme les juifs, sauf que ça marche peu. »

    Désinformation contre le mouvement social et interview bidonnée

    Lors du mouvement de Gezi en 2013, le média turc « Yeni Safak », dont dépend « Nouvelle Aube », prend violemment partie contre les protestations sociales et écologiques. Les manifestants seraient téléguidés par les services étrangers et poursuivraient les mêmes buts que l’État islamique, juge à l’époque le chroniqueur Ibrahim Karagül.

    C’est le moment où les médias pro-gouvernementaux lancent des vagues de désinformation massive contre la jeunesse qui se mobilise. Et la rédaction de « Yeni Safak » n’est pas en reste. En juillet 2013, le journal publie « le plan diabolique des manifestants de Gezi pour Istanbul » : les activistes s’emploieraient à vider les réservoirs d’eau potable de la ville pour affaiblir le gouvernement. Les moqueries sur les réseaux sociaux poussent le titre à retirer son article.

    À LIRE AUSSI (en 2022) : Comment les services secrets turcs déploient leurs réseaux en France

    En août de la même année, « Yeni Safak » publie une interview bidonnée du linguiste Noam Chomsky. Le pape de la gauche radicale avait accusé le journal d’avoir inventé des questions et des réponses, outre celles réellement posées, lors d’une interview réalisée par e-mail — et d’avoir occulté ses critiques du pouvoir turc. À la suite de la polémique, le journal, propriété du conglomérat Albayrak (construction, mines, transport et logistique), avait dépublié l’interview.

    Micmac dans la presse indé française

    Média aligné sur les positions de l’extrême droite turque, « Nouvelle Aube » a-t-elle signé l’appel « pour un front commun des médias contre l’extrême droite » lors des législatives anticipées de juin 2024 ? « “Nouvelle Aube” rejoint plus de 100 médias, dont Mediapart et “L’Humanité”, pour défendre une presse libre et indépendante face à la menace de l’extrême droite », avait annoncé le titre.

    Pourtant, l’initiateur de l’appel, le journaliste François Bonnet explique à StreetPress n’avoir eu « aucun contact » avec « Nouvelle Aube » à l’époque. Le cofondateur de Mediapart et président du Fonds pour une presse libre, ajoute :

    « Ce média qui fait visiblement partie de l’appareil sophistiqué d’influence du pouvoir d’Erdogan tente de se blanchir en revendiquant avoir signé cet appel. »

    Des figures de la gauche en interview

    « Nouvelle Aube » relaie largement les prises de position de personnalités politiques de gauche, comme Marine Tondelier, Jean-Luc Mélenchon ou Rima Hassan. Idem pour des articles de médias identifiés à gauche, comme StreetPress ici.

    Parfois ce sont des figures de gauche qui acceptent de répondre au média, à l’instar d’Anasse Kazib, porte-parole de Révolution Permanente, qui leur a accordé une interview « exclusive » en marge d’une conférence de presse sur la Palestine. Joint au téléphone par StreetPress, le syndicaliste assure qu’il ne connaissait pas le site et encore moins sa ligne éditoriale :

    « Je ne me rappelle même plus s’ils s’étaient présentés. De temps en temps, je les vois sur Insta via des gens qui partagent leur contenu mais cela concerne essentiellement des posts sur Gaza, les bombardements. »

    Faut-il accepter une interview avec ce type de média ? Anasse Kazib s’interroge : « Je suis évidemment opposé aux politiques d’Erdogan et à son autoritarisme. Pourtant je réponds aussi à un autre média TV turc, TRT [autre acteur d’influence du pouvoir turc, ndlr], qui vient dans les manifestations et les mobilisations. »

    « Je n’ai pas vraiment la réponse à la question de la limite : à qui on répond et à qui on ne répond pas », pose Anasse Kazib. Selon lui, « la plupart des médias mainstreams sont tous, peu ou prou, attachés d’une certaine manière à une forme de pensée ou autre » :

    « Quand je vois par exemple [l’émission, ndlr] “Les Grandes Gueules”, dans laquelle j’ai été, qui aujourd’hui accueille l’ancien porte-parole d’Éric Zemmour. Ce qui est sûr, c’est que je n’irai pas répondre à “Valeurs actuelles”, à “Frontières” ou au “JDD”. »

    « Je ne répondrai plus à leurs sollicitations », tranche quant à lui le politologue Thomas Guénolé, qui précise accorder des interviews à « beaucoup, beaucoup, beaucoup » de médias depuis plusieurs années. Interrogé par « Nouvelle Aube » il y a quelques jours pour s’exprimer sur la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque, il assure qu’il ne connaissait pas non plus la ligne éditoriale du média. « Vous venez de me rendre un service en évitant d’y retourner », glisse celui qui avait embarqué sur une flottille pour Gaza à l’automne 2025.

    « “Nouvelle Aube” dérange jusqu’en Israël »

    Joints par StreetPress, les journalistes et chroniqueurs de « Nouvelle Aube » n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Après avoir décliné un échange téléphonique et demandé l’envoi des questions par écrit, le journaliste David Bizet se fend ce 23 février d’un tweet sur X pour dénoncer « un interrogatoire en mode moitié inspecteur, moitié Tintin au Congo ». Il s’agace du fait que l’un des auteurs de ces lignes travaille également pour le média Conspiracy Watch — site web géré par l’Observatoire du conspirationnisme.

    Hasard du calendrier, même jour que le tweet, « Nouvelle Aube » diffusait sur Instagram un post allusif titré : « Pourquoi “Nouvelle Aube” dérange-t-elle jusqu’en Israël ? ». Et d’expliquer : « Certains médias semblent aujourd’hui se sentir investis d’une mission, reprendre le contrôle du récit. Plutôt que d’ouvrir un débat sur le fond, ils ont choisi d’attaquer notre crédibilité. »

    « J’ai reçu de nombreux appels d’amis de gauche qui m’expliquaient voir de plus en plus de publications de “Nouvelle Aube” dans leur fil d’actualité et ne savaient pas où les situer politiquement », s’agace Umit Metin. Le porte-parole de l’Assemblée citoyenne des originaires de Turquie déplore les accents « nationaliste, LGBTphobe, raciste et antisémite » du média. « Cela n’a rien à voir avec le monde pour lequel on lutte », conclut-il.

    Fatih Karakaya n’a pas répondu à nos sollicitations mais a reposté le tweet de David Bizet à propos de notre demande d’interview. Nos messages et e-mails à l’attention d’Ali Gedikoglu, Ersin Celik et du groupe Albayrak sont restés sans réponse.

    Illustration de la Une par Caroline Varon.

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