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    06/03/2026

    L’édile de 89 ans, élu à 100 %, se présente pour un sixième mandat

    « Tout le monde a peur » : quand des agents municipaux ariégeois souffrent du management au sein de la mairie

    Par Lisa Noyal

    Entre surcharge de travail et manque de reconnaissance, les départs et arrêts maladie s’enchaînent depuis des années pour les agents de la ville de Mazères, en Ariège, qui alertent sur leurs conditions de travail au sein de la mairie.

    « Certains agents préfèrent ne pas être titularisés plutôt que de l’être dans cette collectivité. » Etienne (1) travaille dans la collectivité de Mazères (09), au sud de Toulouse, depuis moins de trois ans et ne rêve que d’une chose : avoir un contrat ailleurs. « L’ambiance est anxiogène, les chefs n’aiment pas la contestation. C’est l’omerta là-dedans », décrit l’agent territorial. La ville ariégeoise est gérée depuis 1995 par Louis Marette, 89 ans. Le vice-président de l’Association des maires et des élus de l’Ariège a fait savoir dans « La Dépêche du Midi » son intention de briguer un sixième mandat lors des prochaines municipales. En 2020, lors des précédentes élections municipales, le chef de la commune de presque 4.000 habitants avait été élu à 100 % des suffrages, faute de liste d’opposition — c’est encore le cas cette année.

    Depuis plusieurs années, des agents territoriaux tentent d’alerter sur leur mal-être au sein de la mairie. En avril 2024, certains s’étaient déjà mis en grève. À la suite de cette mobilisation, le maire serait allé voir un agent pour lui dire : « La police doit être du côté du maire, elle ne doit pas faire grève. » Rien ne semble vraiment avoir changé depuis pour la cinquantaine d’agents en poste. « Le turn-over est immense, tu pourrais venir tous les trois mois dans la mairie que tu ne verrais pas les mêmes personnes », décrit un représentant syndical. Pour Maurice Gracia, secrétaire départemental de Solidaires collectivités territoriales de l’Ariège :

    « La mairie se moque des agents, ils abusent de leur pouvoir. C’est de l’esclavagisme des temps modernes. »

    Pression et humiliations

    En arrivant à Mazères, Julie (1) se souvient avoir entendu dire que ce n’était « pas fun » de travailler à la mairie. Motivée et curieuse, malgré les bruits de couloir, elle débute au sein du service administratif. Très vite, sa supérieure enchaîne quotidiennement les remarques sur un ton qu’elle perçoit comme « hautain et dénigrant ». Celle-ci lui demande de refaire chaque courrier pour un point ou une virgule mal placés, parfois une dizaine de fois. Juliette (1) a eu la même supérieure hiérarchique pendant plusieurs mois. Elle confirme :

    « Elle me faisait recommencer dix fois la même chose, en permanence, et me parlait comme à un chien, elle me disait : “Si t’es pas contente, tu dégages”. »

    « Au bout d’un moment, je laissais traîner mon courrier dans ma bannette. Je me disais que je lui montrerai plus tard, quand j’aurai un peu de courage », reprend Julie. Cette dernière décrit également une scène où sa supérieure lui demande de nettoyer les feuilles de sa plante. Un mois après son arrivée, elle rentre à son domicile en pleurs et décide d’en parler à la chargée des ressources humaines. Celle-ci lui aurait répondu qu’elle n’était pas la première à se plaindre : « C’est comme ça, elle est Espagnole, mais au fond elle n’est pas méchante. »

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    Un jour, alors que Julie se dirige vers la sortie une fois sa journée terminée, sa supérieure lui aurait fait une remarque sur sa ponctualité. Pour la trentenaire, c’est le commentaire de trop et elle termine aux urgences, à cause d’une crise d’angoisse. « Je n’arrivais ni à respirer ni à marcher. » Même si elle n’est restée que deux mois à son poste, Julie parle d’une expérience « traumatisante ». Pour un autre agent resté en poste plusieurs années, c’est les menaces systématiques de blâme et de sanctions de sa supérieure qui le bouffent. « À cette période, j’ai perdu 10 kg », retrace-t-il. Un midi, il craque et part voir un médecin. « Rien qu’en voyant ma cheffe ça n’allait pas. » En arrêt de longue durée, l’agent se dit « encore anxieux » quand il pense à son environnement de travail.

    Surcharge de travail

    Au quotidien, François (1) s’est retrouvé à faire des tâches assez éloignées de sa mission de base, celle de policier. En plus de faire les sorties d’école ou de mettre des amendes, le sexagénaire était missionné pour faire des courses pour les apéritifs les jours de fête ou pour aider la concierge à les décharger. « J’étais un peu le larbin », résume l’agent. François dit n’avoir jamais compté ses heures en vingt ans de carrière dans cette mairie. « Quand je suis arrivé à Mazères, on m’a dit il faut que vous habitiez dans la ville, on a besoin tout le temps de vous. »

    En période de festivités, il enchaîne les heures supplémentaires. Il raconte aussi devoir laisser son téléphone allumé chaque soir. Parfois, on lui demandait de vérifier les caméras de vidéosurveillance la nuit ou le week-end. « On me disait : “quand on a besoin de toi, faut que tu répondes”. [Ses supérieurs] pouvaient m’appeler dix fois d’affilée jusqu’à ce que je décroche », relate l’agent.

    Les alertes que Camille (1) lance à sa hiérarchie concernant sa surcharge de travail sont toujours restées lettre morte. « On me disait qu’on ne pouvait rien faire pour moi. » Après plusieurs années à occuper un poste qui demande beaucoup de polyvalence, l’agent s’épuise et son médecin lui impose un arrêt. « Je voulais en finir. Quand je rentrais chez moi, je me disais que le seul moyen pour me reposer, c’était de me prendre un platane. » Aujourd’hui, toujours en arrêt maladie, l’idée de reprendre lui donne des sueurs froides. « C’est hors de question », lâche Camille.

    Une « omerta » au sein de la mairie

    Depuis le mouvement de grève de 2024, rien ne semble avoir été mis en place pour prendre en compte le mal-être des agents. « Tant que tu rentres dans le moule ça va, si tu oses ne pas être d’accord avec eux et penser autrement, ça ne va pas », résume un représentant syndical. Il se souvient de l’amertume avec laquelle le maire a perçu la mobilisation en avril 2024.

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    « [Les chefs] gèrent d’une main de fer la commune, ils ne veulent pas d’opposition, que les agents ne fassent pas de vagues », résume Étienne. Plusieurs agents passés par Mazères parlent « d’omerta » au sein de la mairie. « Tout le monde a peur. Tout le monde est au courant mais personne ne bouge », confirme Juliette qui a quitté la mairie dès qu’elle en a eu l’occasion. Pour elle : « Partir, c’était une solution de protection, mais ça ne supprime pas le problème. »

    (1) Le prénom a été modifié.

    Illustration de la Une par Caroline Varon.

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