Un « article mensonger de bout en bout », un « tissu d’accusations fallacieuses […] sans la moindre vérification », et même « le vrai visage de l’extrême gauche : salir, intimider quand ce n’est pas tuer ». Dans un long pamphlet sur le réseau X (anciennement Twitter), le député du Rassemblement national Laurent Jacobelli a tapé beaucoup de mots pour anticiper l’enquête que StreetPress était en train de lui consacrer. En somme, le conseiller régional à la région Grand Est nous reproche d’avoir fait un contradictoire, essentiel dans la déontologie journalistique, avec des questions variées qui servent ensuite à écrire nos enquêtes.
Ici, ces questions ont tourné autour de la fâcheuse tendance qu’a le député lepéniste de faire pression depuis des années sur la région Grand Est et des festivals de musique locaux pour annuler la programmation de rappeurs ou sucrer les subventions. « À chaque fois que je passe la frontière de cette région, je me retrouve dans les conseils régionaux comme une espèce d’épouvantail », rit jaune Médine, rappeur, auprès de StreetPress. Élu local depuis l’été 2021, Laurent Jacobelli s’est ainsi attaqué au rappeur du Havre mais également au Congolais cagoulé Kalash Criminel, aux Irlandais de Kneecap ou plus récemment à Sniper, eux aussi dans l’industrie musicale.
« Il y a un symbole inquiétant »
« Vous avez fait ce que nous vous demandions de faire depuis que vous êtes élu : ne plus financer les dossiers de ceux qui appellent […] à la haine de la République. Vous avez enfin ouvert les yeux. » Le 30 janvier, au conseil régional du Grand Est, Laurent Jacobelli jubile. Il s’adresse, gouailleur, au président de la région Franck Leroy (LR) lors de la dernière commission permanente. Il vient de retirer de l’ordre du jour l’examen de l’attribution de 94.000 euros de subventions au Jardin du Michel (JDM), festival de musiques actuelles. En cause ? Un lobbying intense de l’élu RN sur les réseaux sociaux contre la programmation du groupe de rap Sniper au motif d’une plainte du ministère de l’Intérieur classée sans suite — et qui remonte à 2003 !
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La somme représente environ 6 % du budget de ce festival qui se passe chaque année à Toul (54), dans un territoire rural et post-industriel. Ne pas attribuer aujourd’hui cette subvention empêche cette structure en difficulté financière, après deux changements de site et une édition annulée à la dernière minute en 2024, de percevoir un acompte de 50 % et de commencer à payer ses prestataires. « Une collectivité qui soutient financièrement des acteurs culturels contribue à l’accessibilité de la culture sur son territoire. Ça n’a rien à voir avec le fait de payer un artiste ou pas. Le Jardin du Michel ne se limite pas à diffuser des concerts », se dédouane le président du festival, Pierre Mafféis. Il enchérit :
« Au-delà des faits, il y a un symbole inquiétant derrière [cette remise en cause de la programmation de Sniper, ndlr]. »
Le festival avait déjà subi des pressions de Jacobelli. En 2023, il s’en était pris au JDM pour avoir programmé Médine. La même année, une salle publique dans la Marne (51) qui programme l’artiste a d’ailleurs été blâmée sur les réseaux sociaux de l’élu. Deux ans plus tard, Jacobelli continue d’arguer violemment en conseil régional au sujet des 30.000 euros de subventions accordées à la Laiterie, une salle de concert près de Strasbourg (67), pour avoir programmé le rappeur. Sans succès, selon Médine :
« Jacobelli m’aide à remplir certaines salles. »
« Série de pressions »
Si la stratégie politique pour tenter de faire sauter des subventions pour une programmation était déjà présente parmi les élus RN du conseil régional, elle s’est « renforcée par la présence de Laurent Jacobelli, issu de la TV et qui revendique une connaissance des milieux culturels », analyse Bertrand Masson. Cet adjoint au maire à la culture de Nancy (54) est élu régional mais aussi président de l’Autre Canal, salle de concert publique.
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Bien connu des Nancéiens, cet espace touche 250.000 euros de contributions de la part de la région. En 2024, Kalash Criminel y était programmé. Le RN s’est offusqué dans un communiqué : « La région va financer un rappeur qui “fuck la police”. » Le concert a été maintenu sous présence policière. « Nos salles ont fait l’objet d’une série de pressions », souligne un directeur d’une structure de musiques actuelles qui bénéficie de subventions de la région et qui souhaite rester anonyme. Il relève :
« Jacobelli traite le sujet sur du temps long. Il utilise un vocabulaire émotionnel qui renvoie clairement à des qualifications pénales — l’appel au meurtre, l’appel à la haine… Évidemment, quand vous entendez cela, vous êtes heurté. »
Contacté avant qu’il ne poste son message contre StreetPress sur les réseaux sociaux, Laurent Jacobelli « assume que les gens qui tiennent des propos antisémites, qui appellent au meurtre de policiers n’ont pas à être financés par la région ». « Je n’appelle pas à leur déprogrammation mais l’argent public ne doit pas les financer », lance-t-il.
Liberté de création entravée
Le député de Moselle a tenté de faire pression sur Le Cabaret Vert à Charleville-Mézières (08). Le plus grand festival de musique de la région avait programmé à l’été 2025 le groupe irlandais Kneecap, engagé pour la Palestine. Sans surprise, Laurent Jacobelli est monté au front sur les réseaux sociaux pour parler des subventions perçues par le festival. Sans succès. « Pour certains artistes, on sait qu’il peut y avoir des sujets. Mais au Cabaret Vert, on n’en est pas à se censurer », explique le directeur général du festival, Cédric Cheminaud. Même son de cloche du côté de l’Autre Canal qui a affirmé dans une note de son directeur Sébastien Étienne :
« Si certains propos ou titres musicaux de Kalash Criminel sont à apprécier du point de vue du droit pénal ou du trouble à l’ordre public, c’est exclusivement aux autorités compétentes de le déterminer. »
Mais certains travailleurs de ce secteur public sont plus perméables. L’un d’entre eux affirme être « scruté par des élus d’extrême droite des collectivités ». Pour d’autres, il leur est déjà arrivé de réfléchir à deux fois avant de statuer sur la programmation d’un rappeur ciblé par l’extrême droite. « Avec les municipales, la question c’est jusqu’où ça va aller ? », se demande ce programmateur qui souhaite rester anonyme. Une autre source, qui bénéficie d’un poste culturel à responsabilité dans la région, confirme :
« Il y a une forme d’autocensure qui, sous pression du RN, peut s’installer. J’entends aujourd’hui des programmateurs me demander : “Es-tu prêt pour une polémique ? Qu’est-ce que t’en penses ?” Se poser cette question, c’est malheureusement le signe que cette pression-là influe. »
Condamné pour outrage et diffamation
Laurent Jacobelli est un habitué des esclandres. Cet ancien directeur de campagne de Nicolas Dupont-Aignan, lors de sa candidature aux élections présidentielles de 2017, a été condamné en octobre 2025 à 300 euros d’amende pour outrage et diffamation. Il avait insulté le député mosellan Belkhir Belhaddad, membre du parti présidentiel, de « racaille ». Fin décembre 2025, il a également été repris en conseil régional pour avoir insulté Valérie Debord, vice-présidente, de « pauvre femme » et a refusé de lui présenter des excuses.
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Jacobelli, ancien directeur des programmes de TV5 Monde, ne serait « pas celui qui se présente sur CNews » où il apparaît être « plutôt [dans le] contrôle ». Dans les instances régionales, il couperait « la parole à tous en utilisant souvent des sobriquets ou en marmonnant des invectives très désobligeantes », a écrit Martine Lizola, présidente de la commission culture de la région Grand Est, fin décembre 2025 sur Facebook (1). Médiapart a consacré une longue enquête sur ses invectives répétées, souvent sexistes, à l’Assemblée nationale affirmant qu’il faisait partie des députés RN « particulièrement remuants ».
Plier face aux pressions du RN
Jusqu’au 30 janvier — date à laquelle la subvention pour le Jardin du Michel n’a pas été étudiée —, la région n’avait jamais plié face aux pressions de Jacobelli. Pour le directeur d’une salle du Grand Est, le retrait d’un dossier de subvention à l’ordre du jour pour une raison de programmation est « totalement nouveau » : « Jusqu’à présent, la majorité régionale avait plutôt bien résisté à l’égard de Jacobelli. » Pour le concert de Médine à la Laiterie, le président de la région, Franck Leroy, s’est même défendu dans le « JDD » bolloréen, se refusant « à pratiquer la censure ».
Une source au conseil régional raconte à StreetPress que l’absence de Martine Lizola pour maladie à la commission du 30 janvier « a joué » sur la subvention du JDM et son ordre du jour. Selon la même personne, « il est fréquent que Lizola doive défendre avec vigueur ses dossiers auprès de son propre parti ». Contactée, la région répond qu’il « ne s’agit ni d’une remise en cause du festival ni d’une appréciation artistique ou culturelle, mais bien d’une démarche de précaution et de responsabilité ». Elle explique aussi que l’examen des subventions reprendra son cours « dès ces réserves levées ». Elle précise demeurer « attachée au soutien aux festivals et à la vitalité culturelle de ses territoires ». Pour le rappeur Médine, ces groupes politiques qui plient face au RN, c’est une « nouvelle digue qui saute » :
« Ces paniques morales sont teintées de racisme et d’islamophobie. Qu’elles soient relayées officiellement, les rendent compliquées à debunker pour les gens. »
Depuis 2023, « les atteintes à la liberté d’expression se multiplient », affirme de son côté Aurélie Hannedouche, directrice du syndicat des musiques actuelles (SMA). « Ça commence à devenir un gros sujet dans le secteur du spectacle. » Cette année-là, c’est Bilal Hassani qui devait jouer dans une église de Moselle désacralisée qui est dans le collimateur du groupe RN de la région et pour lequel des militants d’extrême droite discutaient d’un projet d’attentat sur l’artiste. Le concert avait été annulé. En 2025, à Saint-Quentin (02), la maire LR avait également déprogrammé Médine. Le SMA a alors appelé à ce que des mesures soient prises : « Notre travail a conduit à la nomination d’une haute fonctionnaire sur ces questions », souligne Aurélie Hannedouche.
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Contacté, le ministère de la Culture « constate une recrudescence des cas d’entraves depuis le lancement de la mission », qu’elle explique par la création d’un poste qui n’existait pas et « sans doute, [par] une réalité dans une période qui se polarise à l’égard de toutes les libertés publiques ». Pour Aurélie Hannedouche, directrice du syndicat des musiques actuelles, « le RN est en train de déplacer la fenêtre d’Overton avec un tropisme réactionnaire qui entraîne une partie des élus de droite dans son sillage », avant de conclure :
« Notre rôle est de rappeler qu’il faut s’en tenir à l’État de droit. Ce n’est certainement pas aux élus, ni aux pressions de l’extrême droite de se prononcer sur la légitimité des œuvres. »
(1) Contactée, Martine Lizola n’a pas souhaité répondre à StreetPress.
Illustration de la Une par Timothée Moreau.
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