Le 22 février, dans des boîtes aux lettres de Mulhouse, un tract avec de multiples croix gammées a été trouvé, et annonce la couleur : « Homme blanc, tu en as assez d’entendre les médias juifs mentir pour protéger les envahisseurs arabes et noirs. » Riverains et internautes s’émeuvent. Le lendemain, le site néonazi Démocratie participative (DP), à l’origine du texte, peut se féliciter d’un « succès massif sur les réseaux sociaux : le tract a été vu plus de 410.000 fois à l’heure où cet article est écrit ». Une page nommée « hall d’honneur des unités de propagande autonomes » recense 14 communes françaises et belges où de tels tractages auraient été réalisés ces dernières années. Des médailles virtuelles inspirées des décorations de la Wehrmacht sont distribuées aux volontaires partis répandre le pamphlet de Démocratie participative.
Malgré son nom anodin, cette plateforme reste cette année le principal site néonazi francophone, géré depuis dix ans par Boris Le Lay. Dès la fin des années 2000, il revendique son néonazisme et gagne une certaine audience sur Internet grâce à ses sites successifs. Il a été condamné plus d’une douzaine de fois depuis 2011 pour provocation publique à la discrimination, injures ou menaces de mort. Boris Le Lay s’est réfugié au Japon, pays qui n’a pas de convention d’extradition avec la France. Or, DP ne se contente pas de diffuser quotidiennement des appels à la haine d’une virulence inouïe. Depuis le 2 février, le site a désormais son propre réseau social : Oggr.
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Dernier né des forums néonazis francophones
Des communautés proposent aux néonazis des guides pour sécuriser leurs conversations et réduire leur empreinte numérique. Au fil des années et des procès, le public de DP a pris conscience de la fragilité de son anonymat sur les grandes plateformes numériques comme X, Forumactif… Ses créateurs ambitionnent d’en faire la plaque tournante d’une extrême droite à la fois libertarienne et ouvertement nazie.
Oggr remplace le forum de DP nommé « Europe, Écologie Les Bruns » (« EELB », fermé depuis quatre ans suite à un hacking que StreetPress avait raconté). L’accès se fait via le réseau Tor censé garantir l’anonymat des plus de 250 participants aux pseudonymes éloquents : « Le_Milicien_Français », « Panzerfaust » ou « Sciences Pogrom »… L’esthétique d’Oggr, minimaliste, rappelle les débuts d’Internet avec les forums des années 1990.
On retrouve les mêmes sous-catégories que sur Europe, Écologie Les Bruns, telles qu’un « guide racial des villes ». Ainsi que des pamphlets misogynes, des débats sur l’histoire de la SS, des conseils sur les machines à laver, des réflexions sur le survivalisme ou les théories du complot, un thread dédié aux « animaux rigolos ». Puis le naturel revient au galop avec des discussions s’orientant vers des saillies racistes violentes.
Les sujets techniques — à l’exemple des machines à laver ou des guides de sécurité — ne déchaînent pourtant pas les passions, à l’inverse des débats sur la religion ou les faits divers. Avec près de 3.000 interventions, la communauté intitulée Démocratie participative, servant à commenter les articles publiés sur le site, est la plus plébiscitée.
Rififi chez les néonazis
Lors du lancement d’Oggr, la rédaction de DP présente ainsi son organisation : « En ce qui concerne les questions de modération intercommunautaire qui ne concernent pas le contenu réel des propos, mais plutôt les comportements antisociaux, nous n’allons pas donner une liste de règles à suivre, mais simplement vous rappeler de ne pas vous comporter comme un connard. » L’ambiance est effectivement délétère. Au fil des échanges, la paranoïa pousse certains membres à se dénoncer mutuellement comme « rouge » ou « antifa infiltré ».
Une vidéo de Boris Le Lay intitulée « mort de Quentin : cui bono ? » est suivie de dizaines de messages haineux. Certains s’attaquent à Alice Cordier, fondatrice de Némésis, sous un angle antisémite : « Alice n’hésite pas une seconde à se vendre aux juifs plutôt que de se retourner vers sa race par exemple trouver un homme et fonder une famille », écrit Vcec, un utilisateur qui se définit comme « adorateur d’Hitler, raciste décomplexé ». Plus bas, « RobertVrairisson » — un pseudo en référence au négationniste Robert Faurisson — commente :
« Je préfère ratonner des arabes avec Marion Maréchal [Le Pen] que de rester dans ma chambre comme une victime. »
Un projet de Gestapo participative
Si la menace reste pour l’essentiel virtuelle, DP sait compter sur une petite audience fidèle, rassemblée au cours des années. La direction du site ne fait pas mystère de son ambition de structurer un réseau national. Que ce soit pour participer à l’édification d’une « grande Bourgogne blanche » ou, plus prosaïquement, pour continuer de distribuer sa propagande et mettre en contact des militants néonazis.
Beaucoup d’intervenants anonymes accompagnent leurs messages virulents de menaces plus ou moins explicites. Une communauté nommée « SD-Fichage des opposants » s’appuie sur le modèle des fiches signalétiques du Sicherheitsdienst, le service de sécurité de la SS, pour proposer un modèle à remplir. Origines, description, adresses… Les collaborateurs de ce projet de Gestapo 2.0 publient des informations privées sur d’ex-membres de la Jeune Garde ou encore du co-rédacteur en chef de StreetPress, Mathieu Molard.
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Sur X (anciennement Twitter), Éric Bothorel, député de la majorité des Côtes-d’Armor, partage une capture d’écran d’un signalement envoyé pour tenter d’y faire fermer le compte d’Oggr — sans succès pour l’instant. L’élu s’inquiète des contenus négationnistes partagés sur le nouveau réseau. En réponse, le compte @G8ND8LFHH, enregistré au Japon et utilisé par Boris Le Lay, se réjouit de cette exposition, qui pourrait donner par rebond une audience internationale au projet Oggr. Et contribuer, sur le modèle de l’Alt-Right des États-Unis, à l’éclosion de communautés néonazies en ligne, loin des principaux réseaux sociaux.
Contacté, le député Éric Bothorel n’avait pas d’informations supplémentaires sur son signalement au moment de l’écriture de cet article.
Illustration de la Une par Mila Siroit.
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