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    20/04/2026

    Son fondateur Erik Tegnér affirme le contraire en dépit des faits

    Le grand amour entre le média d’extrême droite « Frontières » et le Rassemblement national

    Par Aurélien Defer

    Très pro-Zemmour à ses débuts en 2021, la rédaction a récemment été rejointe par plusieurs journalistes parvenus tout droit du Rassemblement national. Parmi eux, une communicante de Jordan Bardella, un candidat et un assistant parlementaire du parti.

    C’est une scène somme toute classique pour un média comme « Frontières ». En cet après-midi du lundi 23 mars, est diffusée en direct sur YouTube une émission animée par Guillaume Foucqueteau, journaliste de la rédaction d’extrême droite. Quelques instants avant de recevoir en visioconférence Enzo Billon, candidat du Rassemblement national (RN) défait à l’élection municipale d’Échirolles (38), le présentateur donne la parole à une nouvelle membre de son équipe installée face à lui en studio : Eva Duparc.

    Tout sourire, la jeune femme de 24 ans raconte son parcours. « J’ai rejoint l’aventure Frontières après avoir travaillé trois ans en communication publique et politique », dit celle qui épaule déjà depuis plusieurs semaines David Alaime, directeur de la communication de « Frontières » et par ailleurs fondateur de la revue de presse d’extrême droite Occidentis sur Instagram. Pressée d’« apporter [s]a pierre à l’édifice », elle poursuit : « Par mes expériences passées, j’ai pu faire un peu de graphisme, de CM [community management], je suis très centrée réseaux sociaux, surtout TikTok, montage vidéo… »

    Un échange d’une dizaine de minutes a priori parfaitement anodin mais qui, à y regarder de plus près, révèle la filiation directe entre « Frontières » et le RN (1). Car Eva Fouques Duparc – son nom complet, celui d’une vieille famille de la bourgeoisie française – n’est pas une simple communicante. En mars 2025, comme l’a aussi noté Mediapart, elle était responsable de la communication numérique de Jordan Bardella et de Marine Le Pen, notamment chargée des réseaux sociaux. Et aussi parce que son interlocuteur Guillaume Foucqueteau, de quatre ans son aîné, a également été membre du parti lepéniste. Il s’est présenté sous les couleurs du RN lors des élections départementales de 2021, près de Clermont-Ferrand (63).

    Des recrues embauchées au RN

    Le contexte de ce recrutement n’est pas non plus banal. Début mars, StreetPress a révélé que Jules Lecompte, ancien communicant et journaliste – chez « Frontières », on peut apparemment être les deux en même temps –, avait rallié une liste RN à l’occasion des élections municipales, quelques semaines seulement après avoir quitté la rédaction. En novembre, comme l’avait rapporté Libération, il avait par ailleurs été embauché un mois durant comme collaborateur parlementaire de Gérault Verny, député de l’Union des droites pour la République (UDR), parti allié au RN, et actionnaire de « Frontières ».

    À LIRE AUSSI : Municipales : Jules Lecompte, ex-journaliste de « Frontières », sur une liste RN à Arles

    Eva Duparc a-t-elle été engagée afin de remplacer le jeune homme, lui aussi expert des réseaux sociaux en sa qualité de cofondateur de Sirènes, une revue de presse très droitière active sur X (anciennement Twitter) ? Contactée, elle n’a pas donné suite à nos multiples sollicitations. Guillaume Foucqueteau, de son côté, a dans un premier temps demandé à « voir avec [s]a rédaction juste avant » de s’exprimer, puis n’a plus répondu à nos appels et nos SMS.

    Mais ce trio proche du RN n’est pas un cas isolé au sein de la rédaction de « Frontières ». Koan Diottin, qui y officie en tant qu’alternant en communication depuis le début de l’année universitaire, n’est autre qu’un militant du Rassemblement national de la jeunesse (RNJ) en Saône-et-Loire. Certains de ses tweets à la gloire de Jordan Bardella et de nombreuses publications sur Instagram témoignent de son engagement. Le jeune homme a même été assistant parlementaire de deux élus RN : le député de son département Aurélien Dutremble, à l’été 2024, et l’eurodéputée Marie Dauchy, de mai à août 2025. Contacté, il affirme qu’il « ne travaille plus chez Frontières », contrairement à ce qu’indiquent son compte LinkedIn et de récents contenus publiés par la rédaction.

    Depuis quelques mois, « Frontières » s’est également attaché les services de l’influenceuse Lisa Delanglais, qui se félicite sur sa page Tipee d’avoir « toujours voté RN ».

    Des débuts très partisans

    Cette filière de recrutement partisane n’a rien de bien surprenant, compte tenu de la genèse de « Livre Noir » – l’ancien nom de « Frontières » – et des profils qui composaient la rédaction dès ses balbutiements en 2021. À commencer par ses trois cofondateurs, Erik Tegnér, Swann Polydor et François-Louis de Voyer d’Argenson. Le premier, devenu président du média, a ainsi milité au Front national (FN), chez l’Union pour un mouvement populaire (UMP) devenue Les Républicains (LR), avant de se rapprocher de Marion Maréchal et d’appeler à une « union des droites ». Tandis que le deuxième a travaillé pour Sarah Knafo, le maire de Béziers (34), Robert Ménard et sa femme Emmanuelle Ménard, députée de 2017 à 2024, l’ancien eurodéputé d’extrême droite Paul-Marie Coûteaux et Jean Messiha.

    S’il a quitté le projet – il a même porté plainte en 2023 contre Erik Tegnér pour abus de biens sociaux et recel d’abus de biens sociaux (2) –, le troisième est également un ancien du parti de Marine Le Pen. François-Louis de Voyer d’Argenson en a porté les couleurs aux élections législatives de 2017, dans la cinquième circonscription de l’Aisne. En 2016, il a aussi présidé le « Cercle Audace », un collectif créé deux ans plus tôt dans la dynamique du FN et qui s’est par la suite, à son tour, rapproché de Marion Maréchal.

    Plus récemment, « Frontières » a également fait appel à une société très proche du parti lepéniste : e-Politic. Comme l’a révélé Mediapart, l’agence de communication a été chargée de la conception du studio de la matinale radio d’Erik Tegnér. Depuis sa création en 2014 par des anciens militants du Groupe union défense (GUD), Axel Loustau et Frédéric Chatillon – qui détenaient encore 45% des parts il y a peu – e-Politic a figuré parmi les prestataires favoris du mouvement de Marine Le Pen. Laquelle avait pourtant fait mine d’initier une prise de distance, après la participation de Loustau et Chatillon au rassemblement néofasciste annuel du Comité du 9 mai (C9M).

    La campagne d’Éric Zemmour en 2022

    Pourtant, ce n’est pas au RN mais bien à Reconquête et à son chef de file Éric Zemmour qu’avait au départ prêté allégeance « Livre Noir », comme le décrivait en 2022 une enquête de Mediapart. À l’origine, le média était d’ailleurs le produit d’une agence de « communication politique », Morphea Partners, créée en juin 2021 par Erik Tegnér et Swann Polydor. Résultat : un suivi laudatif du candidat à la présidentielle multicondamné, une confusion flagrante entre information et communication à son propos et une surexposition permanente sur les réseaux sociaux.

    La nouvelle posture de « Frontières » vis-à-vis du RN n’empêche pas le magazine de garder de bonnes relations avec la ligne zemmouriste : en mars 2024, le média a recruté comme journaliste Garen Shnorhokian. Cet ex-porte-parole d’Éric Zemmour a été candidat Reconquête à Paris lors des élections législatives de 2022. Il est également un ancien proche du « Cercle audace ».

    À priori, le rédacteur n’a rien eu à redire de l’accueil que lui ont réservé ses collègues, décidément tous en phase sur le plan politique et sur leur propension à mélanger les genres. Ainsi, Maud Koffler, désormais en poste chez Sud Radio, officiait auparavant comme chargée des relations presse et de la communication du catho-tradi Jean-Frédéric Poisson, allié d’Éric Zemmour. Le youtubeur Georges Matharan, éphémère directeur de la rédaction en 2022, a travaillé pour Génération Z, le mouvement de jeunesse de Reconquête. Et le reporter et désormais directeur de la publication Jordan Florentin, de son vrai nom Jordan Da Rocha, a été colistier lors des municipales de 2020 d’un candidat divers droite, en Saône-et-Loire.

    « Authentique organe de propagande anti-républicaine »

    La petite équipe a aussi accueilli d’autres figures médiatiques très à droite de l’échiquier politique. Deux membres de l’ONG SOS Chrétiens d’Orient, laquelle est soupçonnée de complicité de crimes contre l’humanité en Syrie, Laurie de Reynal et Maxime Jonas, ont été recrutés en 2021. À ces profils s’ajoutent Baudouin Wisselmann, ancien militant royaliste de L’Action française, ou encore Louise Morice, fiancée à un militant de Génération identitaire et collectionneur d’objets nazis. Elle écrit désormais pour « La Furia », le magazine d’extrême droite de Papacito, Laurent Obertone et Marsault.

    À LIRE AUSSI : Le fiancé fan du IIIe Reich de Louise Morice, l’égérie du média « Frontières »

    Le « militantisme » et « l’ambition politique » des membres du média ont été remarqués par l’observatoire des médias de la Fondation Jean-Jaurès en mars 2025. Dans un rapport, l’écrivain Raphaël Llorca relève la proximité idéologique de « Frontières », « authentique organe de propagande anti-républicaine », avec Zemmour et Reconquête, reléguant au second plan le parti rival de Marine Le Pen.

    Un an plus tard, le recrutement récent de plusieurs jeunes journalistes et communicants passés d’une manière ou d’une autre par le RN est-il donc le témoin d’un changement de ligne au sein du média ? Ce dernier semble en tout cas suivre l’exemple d’un de ses actionnaires, Gérault Verny. Cet entrepreneur lyonnais a été très proche de Reconquête : il a fait partie de l’équipe de campagne d’Éric Zemmour et l’a financée. Mais depuis, celui qui détient – via sa holding Maji – 20% des parts de la société éditrice de « Frontières », a rejoint le mouvement allié au RN d’Eric Ciotti, l’Union des droites pour la République. Il a même été élu député des Bouches-du-Rhône sous cette bannière.

    À LIRE AUSSI : Néofascistes condamnés, identitaires racistes : les petites mains de la campagne de Gérault Verny, député ciottiste

    Questionné au sujet des raisons de cette évolution politique, Erik Tegnér n’a pas souhaité répondre à nos questions (3). Mais, le 15 avril, alors qu’il était auditionné sous serment au Sénat dans le cadre d’une commission d’enquête sur les « zones grises de l’information », il a affirmé en dépit des faits :

    « Aujourd’hui, nous n’avons pas plus de liens avec des organismes politiques, que le travail de journaliste où on doit les rencontrer, etc. »

    Reste que le pedigree de ses nouvelles recrues, à l’image d’Eva Duparc, interroge. Comme l’a raconté « Balance », le média des étudiants en école de journalisme de Sciences Po, la jeune femme avait, au RN, la tâche d’alimenter un sentiment de sympathie à l’égard des représentants du parti. Et même de recruter des militants à grand renfort de publications sur les réseaux sociaux : « Des gens vont aimer, commenter, partager plusieurs fois les vidéos de Jordan ou Marine sur Instagram ou Tiktok. Là, on va les chercher, on les contacte personnellement sur leur compte privé. » Au sujet des femmes qui appréciaient Jordan Bardella, elle disait même : « Dès qu’elles commentent “Qu’est-ce qu’il est beau !”, on les contacte. » Une stratégie qui a bien aidé le patron du RN lors des élections de 2024.

    Poursuivra-t-elle chez « Frontières » ses efforts visant à aider le déploiement du potentiel candidat à la présidentielle ? Sous son annonce de recrutement au sein du média, la jeune femme a reçu les félicitations de plusieurs militants du RN, avec qui elle n’a visiblement pas rompu. De même, Guillaume Foucqueteau mène toujours des interviews complaisantes de cadres lepénistes tels que Gilles Pennelle, le 20 mars dernier. « Frontières », qui ambitionnait de devenir un « Mediapart de droite », semble mal parti pour porter la plume dans la plaie.

    (1) Contacté, le Rassemblement national n’a pas donné suite à la parution de cet article.

    (2) L’affaire n’a toujours pas été jugée.

    (3) Joint par téléphone, Erik Tegnér n’a pas répondu concernant ses recrues lepénistes et s’est contenté de nous adresser le SMS suivant : « Je ne réponds plus à StreetPress tant que votre rédaction n’aura pas relayé – comme demandé par mon avocat – le classement sans suite de la plainte pour agression sexuelle contre moi que vous aviez relayée allègrement partout en me jetant en pâture. » Le « partout » faisant ici référence à un post Instagram de février 2025.

    Illustration de Une de Timothée Moreau.

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