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    06/10/2021

    Il a été français et a renoncé sous la contrainte

    Depuis 40 ans, Harkati Yahiaoui vit sans nationalité

    Par Inès Belgacem , Yann Castanier

    Il y a 40 ans, Harkati Yahiaoui a, sous la pression d’un gendarme et sans comprendre, abandonné la nationalité française. Il est depuis apatride et se bat pour retrouver des papiers.

    « Je suis sans-papier. Sans identité. Je suis apatride. » Harkati Yahiaoui perd son sourire quand il explique le millefeuille administratif qui, depuis 40 ans, l’empêche de récupérer sa carte d’identité. Aucun État ne le considère comme ressortissant. L’homme de 63 ans a pourtant été Français. Ses frères et sœurs le sont, répète-t-il, comme ses parents. « Mon père s’est battu pour la France ! »

    Son paternel, Mohamed Yahiaoui, est né en 1934 à Biskra, une commune au Nord-Est du Sahara Algérien, à une époque où le pays est encore une colonie. Soldat pour l’armée française, il est ce que l’histoire a appelé un supplétif maghrébin au moment de la décolonisation. Un harki. Seulement 42.000 soldats algériens et leurs familles ont été évacués vers la métropole après la guerre, dont Mohamed Yahiaoui. Le même nombre a réussi à se réfugier clandestinement en France. Pour le reste, plus de 100.000 hommes, ils ont été laissés de l’autre côté de la Méditerranée, désarmés et abandonnés à leur sort. « J’ai toujours été Français ! Mais la vérité, c’est que depuis le début, la France ne voulait pas de nous », s’époumone Harkati Yahiaoui :

    « La plaie est encore ouverte et ne se refermera jamais. Comment voulez-vous qu’on oublie ces choses-là ?! »

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    Harkati Yahiaoui est apatride et se bat pour retrouver des papiers. / Crédits : Yann Castanier

    « Macron a une bonne poignée de main »

    Harkati Yahiaoui est une fois calme, l’autre révolté. Ses lunettes passent du haut de son crâne au bout de son nez à chaque fois qu’il dégaine son portable pour montrer des photos, des papiers ou pour appeler des amis, témoins de son malheur. Il a l’habitude de raconter son histoire, mais se perd en détails ou en digression. Il reçoit dans son glacier, L’Instant Délices, à Maubeuge (59). « Ah, un Maghrébin avec ma tête, on l’imagine plus avec un kebab ou un resto de couscous ! » C’est davantage sa localisation qui surprend : des glaces sous le ciel gris du Nord. « Ça marche super bien ! Nous, on fait des crèmes glacées, c’est différent et les enfants adorent », assure-t-il, étonné.

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    Harkati Yahiaoui reçoit dans son glacier L’Instant Délices à Maubeuge. / Crédits : Yann Castanier

    Devant son établissement, Harkati serre des mains pendant qu’il fume sa cigarette. « Je connais un peu de monde », sourit-il. Depuis un an, il a son glacier et son association, Les filles et fils de harkis et leurs amis. Il voudrait faire pression pour préserver la mémoire de ses aînés, et pour faire reconnaître les préjudices des familles. Et puis, il a fait toute sa vie dans le coin, à la frontière de la Belgique. « Alors quand Emmanuel Macron était de passage à Maubeuge, j’ai réussi à me faufiler pour lui parler », raconte-t-il, pas peu fier. « Macron a une bonne poignée de main ! » Il a même un selfie avec lui ! En novembre 2018, Harkati Yahiaoui alpague le Président au moment de sa visite à l’usine Renault MCA. « “Qu’est-ce-que vous allez faire pour les harkis ?!”, je lui ai dit. » Le chef de l’Etat assure que des annonces vont arriver. « Je lui ai aussi parlé de mes papiers et de ma nationalité. Il m’a dit : “On s’en occupe”. »

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    En novembre 2018, Harkati Yahiaoui alpague le Président lors de son passage à Maubeuge et lui demande ce qu'il compte faire pour les harkis et lui parle de ses papiers. / Crédits : Yann Castanier

    Les assistants d’Emmanuel Macron lui donnent un contact auquel adresser tous ces papiers. Harkati raconte aussi le premier jour du reste de sa vie sans identité. Il a 18 ans et il est déscolarisé. Il vole, se bagarre. Il explique avoir le sang chaud depuis toujours. « Parfois c’était aussi pour répondre à ceux qui nous appellent bougnoule. Je n’allais pas me laisser faire ! » Un jour, à la gendarmerie d’Avesne-sur-Helpe (59), des agents lui auraient dit de signer un papier :

    « Ce sont des gendarmes, on ne dit pas non à un gendarme. Et puis ils m’ont dit : “Si tu signes, tu ne vas pas en garde à vue”. »

    Alors il a signé et il est parti. À l’époque, Harkati ne sait ni lire ni écrire. C’est quelques mois plus tard, quand il entame ses démarches de recensement pour le service militaire, qu’il apprend avoir consenti à céder sa nationalité (1). « À la mairie, on m’a dit : “Vous n’êtes pas français”. Ce jour-là, au commissariat, j’ai signé une libération d’allégeance. Sans le savoir. » Il n’y a plus de trace de ce papier, selon le récit d’Harkati. Depuis ce jour, la préfecture du Nord n’a jamais donné suite à ses demandes de réintégration.

    « Je voudrais dire que je suis désolé »

    Au « cabinet de monsieur Macron », il a envoyé son acte de naissance, mais aussi l’attestation d’accueil « en métropole » – selon les termes du document – de son père en 1964, par le « ministre délégué aux relations avec le sénat chargé des rapatriés ». Malgré ce recours hiérarchique exceptionnel, sa demande de réintégration a été rejetée par Xavier Jegard, chef du Bureau des Affaires juridiques du Précontentieux et du Contentieux, en avril 2021. Dans une lettre que StreetPress a consultée, ce dernier explique constater qu’Harkati Yahiaoui n’a pas « réalisé pleinement [son] insertion professionnelle puisqu’[il ne dispose] pas de ressources suffisantes et stables ». Il ajoute :

    « Par ailleurs, vous êtes défavorablement connu des services de police. »

    « Excitation de mineur à la débauche et proxénétisme », « escroquerie par (…) chèques volés », « coups et blessures volontaires », « vol d’essence », « vol avec violence et complicité », « extorsion », autant d’infractions qui ont eu lieu entre 1981 et 1986, et une dernière en 2006. « T’imagines ? J’ai 62 ans et ils m’ont déballé mon casier d’il y a 30 ans… J’ai purgé ma peine, j’ai été puni, ça devrait être terminé. » Il a écopé de plusieurs mois de détention étalés sur une dizaine d’années. En tout, il a purgé deux ans. Il assure, solennel, le doigt en l’air :

    « Je n’ai jamais tué, je n’ai jamais violé ! Tout ce que j’ai fait, je ne m’en cache pas et j’en suis sincèrement désolé. Je veux que tout le monde le sache : je suis désolé. »

    En juillet 2021, il a écrit une nouvelle fois au Président, avec en copie le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, et la ministre déléguée, Marlène Schiappa, pour faire suite à ce refus. « Pour répondre sur un premier point, je suis fils de harki et les conditions déplorables dans lesquelles nous avons été accueillis en France, et notamment dans les camps, ne m’ont pas permis de suivre une scolarité classique. »

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    Après le rejet de de se demande de réintégration, Harkati Yahiaoui écrit une nouvelle fois au Président en juillet 2021. / Crédits : Yann Castanier

    Des camps, aux boîtes de nuit, jusqu’aux glaces

    Harkati arrive en 1964 en France, à l’âge de six ans. Il atterrit dans le Cantal, au camp de Chalvignac. Il se rappelle des cabanes de bois vétustes où ils dorment, du lever de drapeau à 6h30, « en petit slip, qu’il fasse froid ou chaud ». Il raconte les comportements inappropriés, le voyeurisme et les agressions des militaires sur les mères de famille. Le manque de soins et les maladies sur le camp. Et l’adjudant-chef qui fait la loi. « Des camps de la honte. » Les enfants ne sont pas scolarisés, les hommes travaillent dans les domaines forestiers alentours. Sa famille y reste jusqu’en 1970, année où son père trouve un emploi dans les fonderies du Nord.

    À LIRE AUSSI : Je suis une petite-fille de rapatriés d’Algérie

    À 11 ans, Harkati Yahiaoui est placé dans un cours préparatoire censé le remettre au niveau des enfants de son âge. Le bonnet d’âne et les humiliations devant la classe sont des souvenirs douloureux. « Je n’y suis plus allé. Qu’est-ce que tu voulais que je foute là ?! J’étais un enfant, pas un animal… » Il continue :

    « Si tu ne vas pas à l’école, tu es dans la rue. Moi, c’est la rue qui m’a élevé. »

    Il traîne, commence à voler, se bat, trouve des petits jobs sur les marchés. Il signe le fameux papier de déchéance de nationalité à la fin des années 70’. Sans papier, il entame quatre ans de cavale en Belgique, avant de se procurer une carte de séjour en France, qu’il doit renouveler tous les dix ans. Puis vient la décennie 80’, où il enchaîne tous les délits qui lui sont reprochés. Il est videur de boîtes de nuit – « Avec toutes mes conneries j’avais une réputation » – et la journée, il travaille en intérim dans des chaînes de distribution. Et puis, les années passant, il s’est assagi, s’est rangé et à fonder une famille. « Je n’ai reconnu mes enfants qu’à leur majorité. J’avais peur de leur causer du tort avec mon problème de nationalité. » Trouver des logements, un travail, « tout est casse-tête sans carte d’identité ».

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    Après plusieurs années de combat pour récupérer ses papiers, Harkati envisage parfois d'abandonner. / Crédits : Yann Castanier

    Après plusieurs années à réclamer ses papiers, Harkati envisage parfois de baisser les bras. « J’ai écrit à tellement de gens, mais on abandonne. » Jusqu’à contacter des associations d’aide aux familles de harkis, qui lui ont redonné du courage. Le 16 septembre dernier, il était à Paris devant les studios de Touche Pas à Mon Poste, l’émission de Cyril Hanouna sur C8. La veille, un invité a insulté en plateau Jean Messiha, du Rassemblement National, de « harki ». Dans le sens « traître » :

    « Les harkis sont des gens qui sont morts pour la France, oh ! Appelle-moi “sale arabe” si tu veux, je saurai me défendre. Mais harki ça ne devrait jamais être utilisé comme une insulte ! »

    Alors ils sont allés manifester devant les studios. Ils étaient dix et ont même eu quelques minutes d’antenne pour exprimer leurs doléances. « Ils nous ont poussé à bout. Quand est-ce qu’on va enfin reconnaître la souffrance de nos parents ? Quand est-ce qu’on va nous entendre ? » Dans ce « nous », il parle aussi de lui et de ces papiers :

    « Je regrette. Je reconnais mes erreurs et je regrette. Mais depuis 40 ans, j’ai une double peine. »

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    Depuis 40 ans Harkati Yahiaoui vit sans nationalité et se bat pour retrouver des papiers. / Crédits : Yann Castanier

    (1) Il a signé une « demande de libération de lien d’allégeance », une procédure qui existe toujours et permet de « perdre volontairement » la nationalité française.

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