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    14/03/2022

    « Le bicot ne restera qu’une vieille blatte pourrie esseulée. »

    Insultes islamophobes et nostalgie du Troisième Reich, bienvenue à la Bac de nuit de Nancy

    Par Clara Hesse

    Dix policiers en poste à la Bac de nuit de Nancy jugés pour harcèlement moral et injures non-publiques à caractère raciste. Pendant des années, cette « meute » a terrorisé plusieurs membres de sa propre brigade. Récit.

    « Ils m’ont réduit à néant. Jamais je n’aurais imaginé cela de leur part, même dans mes pires cauchemars. » Ces mots, ce sont ceux prononcés à la barre du tribunal correctionnel de Nancy (54) par le brigadier Saïd B., petit costaud au crâne rasé et premier à avoir déposé plainte contre ses collègues. Pourtant, quand il arrive le 1er avril 2017 à la Bac de nuit de Nancy, après avoir fait ses classes pendant sept ans à la Bac de Courbevoie (Hauts-de-Seine), Saïd B. a été plutôt « bien accueilli ». Peut-être parce que ceux-ci sont trop occupés à « mettre en quarantaine » un autre gardien de la paix de la brigade. À son départ pour un autre service, ce dernier prévient Saïd B. :

    « Pars, tu ne seras jamais accepté. C’est un panier de crabes, ils vont te broyer. »

    « Ils », ce sont le brigadier-chef Willy L. et le brigadier Laurent M., qui ont pris le commandement de la Bac de nuit par intérim depuis janvier 2017, suite au départ du précédent chef. Avec huit autres fonctionnaires de ce service, ils sont renvoyés devant la justice pour harcèlement moral au travail et injures raciales. La bande fonctionnait selon une logique de « meute » où la xénophobie virulente et les manœuvres malveillantes allaient bon train. Récit de plusieurs années de dérives au sein d’une unité sous emprise.

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    Les membres de la Bac de nuit de Nancy se sont illustrés par leur racisme et leur islamophobie à l'égard de Saïd B. / Crédits : DR

    Bouc émissaire

    Si la force de la Bac, c’est le groupe, eux ont décidé de choisir le leur, imposant à l’unité leur politique informelle de recrutement : « Ni bougnoule, ni gonzesse », comme l’a résumé un policier durant l’enquête de l’IGPN. Le brigadier Laurent M. décrit par beaucoup comme un « leader charismatique malveillant », s’était « imposé comme chef de meute, fédérant les effectifs autour de lui afin de les entraîner dans une spirale de harcèlement à l’encontre de celui ou celle qui n’adhérait pas à ses idées ou à sa façon de travailler. » Le plus souvent, cela prenait la forme d’une ostracisation, de critiques permanentes et d’une pression psychologique dont le but était de faire craquer les collègues jugés indésirables afin d’obtenir leur éviction pure et simple de l’unité.

    Quelques semaines après son arrivée, Saïd B. devient le nouveau bouc émissaire du service en raison de ses origines maghrébines. À la barre du tribunal, il égrène ce qui a forgé son « sentiment de rejet ». Cela a commencé avec le tee-shirt floqué à l’effigie de la Bac de nuit de Nancy, qu’on a refusé qu’il commande puis les petits mots qu’il trouve régulièrement sur son casier individuel comme : « On a vu mieux comme casting » ou « Pourquoi on nous l’a mis ? ». À l’intérieur, il retrouve des capsules de bière alors que ses collègues savent qu’il est musulman pratiquant. En vacation, il fait « systématiquement sac de sable », c’est-à-dire qu’il est toujours assis à l’arrière du véhicule où ses collègues ne lui décrochent pas un mot. Jusqu’à ce qu’un jour, il entende l’un d’eux dire qu’il ne « veut pas être dans le groupe du bougnoule. »

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    Le policier d'origine maghrébine devient le bouc émissaire de la brigade anti-criminalité de nuit de Nancy. / Crédits : DR

    Attaquer le nouveau chef

    Le 12 juin 2017, le brigadier-chef Paul de R. débarque à la Bac de nuit de Nancy pour en prendre les rênes. Le bonhomme qui vient de passer plus de seize ans en Bac jour a été nommé par la hiérarchie pour remettre de l’ordre dans un service où les chiffres sont mauvais. « Dès mon arrivée, j’ai remarqué des dysfonctionnements », souligne celui qui est entré dans la police en 1992 et deuxième plaignant aux côtés de Saïd B. « Les agents faisaient ce qu’ils voulaient. Ils ne répondaient qu’aux appels du 17, jamais de prises d’initiatives, ils refusaient d’aller dans les quartiers ou de faire des stups. Ils préféraient prendre des pauses à rallonge et jouer à des jeux sur leurs téléphones. » De cette période, un policier interrogé comme témoin par l’IGPN dira :

    « À l’époque, le monument le mieux gardé de Nancy, c’était la machine à café du commissariat. »

    « Votre arrivée mettait à mal leur plan qui était de conserver le commandement de la Bac », pointe maître Frédéric Berna, l’un des avocats des policiers parties civiles. Contrariés, les pieds nickelés de la bac de Nancy décident de « tout faire pour lui mettre des bâtons dans les roues. » Au départ, les membres de la meute reprochent à leur nouveau chef sa « gestion du service et des congés ». Puis, provocations, arrogance et irrespect ne tardent pas à suivre. « Quand je rentrais dans une salle, immédiatement le brigadier Laurent M. quittait la pièce. Ou alors, il me provoquait en disant à un autre chef : “Vous vous êtes un bon chef“ », se souvient-il. Il continue :

    « Tout cela avait un côté cour de récré, comme l’impression d’être un surveillant en maternelle ! »

    Mais à partir du février 2018, les choses prennent une autre tournure, notamment à l’égard de Saïd B. Certains de ses collègues se mettent à ne plus lui dire bonjour et à l’exclure de tous les moments de convivialité de la brigade. « Ils prenaient un malin plaisir à payer un coup à boire à tout le monde, et quand ils arrivaient à moi, ils sautaient mon tour », donne-t-il comme exemple au tribunal. Quand ils lui parlent c’est pour lui faire des reproches comme « parler en arabe lors des interventions en cité » ou « un tir accidentel de taser. » Tous les coups sont permis pour le mettre en échec, « même saborder un dossier d’instruction en transférant des pièces confidentielles aux avocats de la partie adverse ! », tempête maître Berna.

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    En plus de Saïd B. ou Paul de R., d'autres membres de la Bac de nuit ont fait les frais des policiers harceleurs, comme Alexandre B., qui raconte avoir vécu un « calvaire » et a quitté la Bac contre son gré en 2016. / Crédits : DR

    « Des messages de haine comme je n’en ai jamais vu »

    Et puis, il y a ce groupe de discussion privée sur Messenger, créé quelques semaines après son arrivée, sur lequel ni lui, ni Paul de R. n’ont été invités. Si les membres de la meute plaident qu’il a été « créé au départ pour jouer à des jeux Facebook » c’est aussi dessus qu’ils s’en donnent à cœur joie pour insulter leur chef et le traiter de « con », « connard » ou « abruti » ainsi que pour déverser leur humour raciste à l’égard de leur collègue d’origine maghrébine. Dans leurs échanges, Saïd B. était systématiquement appelé « bougnoule » ou « bico(t) ». Le groupe privé leur servait aussi pour rendre compte de leurs actions malveillantes à son égard : « Le bico m’avait pas manqué, il n’est pas content de nos capsules dans son casier », y écrivait par exemple le brigadier-chef Willy L.

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    Ne supportant plus le comportement de ses collègues, Franck G. décide de briser l’omerta. En réponse, il se fait menacer et exclure par le groupe. / Crédits : DR

    Ne supportant plus le comportement de ses collègues, Franck G., un policier en poste à la Bac depuis 2007, décide de briser l’omerta. S’il a un temps lui aussi participé à ce système, qu’il décrit aux juges comme « un engrenage », il trouve le courage de s’en extraire et d’avertir son commissaire, conversations Messenger à l’appui. C’est dans ce contexte que la police des polices est saisie et qu’elle charge la commandante Caroline Lamarque de faire une enquête. Lors de sa déposition à la barre, cette dernière dira au sujet de la conversation Messenger privée :

    « Ils s’envoyaient des messages de haine comme je n’en ai jamais vu au cours de mes enquêtes. »

    En parlant de Saïd B., ils pouvaient écrire : « Si vous ramenez un migrant, on ne saura pas qui est l’interpellé : si c’est lui ou le bico ». Ou encore : « Ce soir, je vais tuer le bico », en parlant d’un match de boxe à venir contre lui. La meute comptait parmi ses « lieutenants » un baqueux d’origine antillaise s’illustrant comme l’un des plus virulents sur Messenger : « L’équation bicot = bâtard se vérifie toujours », écrivait-il. Ou alors à l’envoi d’une photographie par un autre montrant un saucisson « pur porc », il avait répondu :

    « Ça, c’est pour le bicot mmmh. »

    Four crématoire, Einsaztgruppen et désinfection

    Face aux trois juges, les policiers tentent de minimiser en parlant de « gamineries ». La conversation Messenger ? « Des bêtises. » Les mots sur son casier ? « Des boutades pour rigoler. » « Voldemort » ou « couscous » pour s’adresser à lui ? « Juste un surnom. »

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    Pour les policiers, le groupe Messenger aux multiples messages racistes était « un défouloir ». / Crédits : DR

    D’autres se défendent en lui reprochant son côté « inquisiteur », alors qu’il essayait de s’intégrer ou expliquent leur attitude par une « colère à son égard » née de sa soi-disant « incompétence » et « un sentiment d’insécurité avec lui » rappelant plusieurs fois à la barre un épisode où il aurait oublié les chargeurs des fusils à pompe lors d’un go-fast. Cette colère aurait motivé l’écriture de propos tels que :

    « Le bico ne restera qu’une vieille blatte pourrie esseulée qui essaye d’échapper comme il peut à la désinfection. »

    Son auteur avouera d’ailleurs à la barre tenir les insectes en horreur ce qui laissera la présidente du tribunal, Mireille Dupont, plutôt songeuse :

    « Comment en arrive-t-on à tant de haine ? »

    Du côté des avocats des parties civiles, on a sa petite idée : « L’autre explication, c’est que vous cautionnez ce qui est dit sur ce groupe privé ainsi que peut-être une certaine idéologie proche de la mouvance néonazie ? », ose Me Frédéric Berna au brigadier-chef Willy L. L’intéressé fait semblant de ne pas comprendre. Alors l’avocat lui rappelle certains messages dans lesquels le policier écrit à ses copains. « O four ! » s’agissant des migrants dont ils se plaignent, avant de rajouter – toujours en parlant des migrants – : « Einsatzgruppen ! » L’avocat interroge Willy L. :

    « – C’est quoi ça, les Einsatzgruppen ?

    – Aucune idée, je ne connais pas ce mot.

    – Je vais vous éclairer alors : ce sont les unités d’extermination du IIIeme Reich ! Là, vous ne donnez plus dans le bicot ou le bougnoule mais dans la terminologie néonazie ! Entre les propos sur le four crématoire, les unités d’Hitler et la désinfection, on est servi ! »

    « Des traces indélébiles »

    « Ils étaient forts pour créer le vide autour de la personne qu’ils avaient en ligne de mire », résume Alexandre B., gardien de la paix et troisième plaignant dans ce dossier. Il raconte avoir vécu un tel « calvaire » qu’il a quitté la Bac de nuit contre son gré en 2016 pour prendre un poste à l’ambassade de France de Beyrouth. Durant toute la période où il était à la Bac de Nancy, il s’est senti « humilié et écrasé », confessant que ce qu’il avait vécu laissait chez lui des « traces indélébiles. » La policière Jenny C., première femme à intégrer une Bac en Lorraine, parla de « la boule au ventre » qu’elle traînait en permanence à ce travail qu’elle adorait et de « l’enfer » que la meute lui a fait vivre, jusqu’à ce qu’elle quitte le service. « Je n’ai pas été virée, on m’a largement poussée dehors », précise celle qui estime que la meute l’a « détruite ». Quand son avocat lui demande si elle était sous pression au point de songer au suicide, elle lui répond :

    « Ça aurait pu. Personnellement, j’allais très très mal. »

    De tout cela, les policiers renvoyés pour harcèlement moral n’ont pas l’air de prendre la mesure. D’ailleurs, la plupart d’entre eux refusent catégoriquement de parler de harcèlement. Ils se défendent, en affirmant que leurs collègues n’ont « jamais fait état de leur malaise et encore moins de suicide » s’offusquant presque qu’on leur pose la question :

    « S’ils allaient mal ils n’avaient qu’à se mettre en arrêt. »

    Les réquisitions du procureur de la République sont attendues mardi 15 mars. Après l’enquête IGPN, un conseil de discipline qui s’est tenu au SGAMI Est (Secrétariat général pour l’administration du ministère de l’Intérieur) en octobre 2021 a révoqué quatre des dix fonctionnaires de la police nationale et une rétrogradation. Les autres ont eu des exclusions temporaires qui vont de 12 mois à… 15 jours. Ces sanctions doivent encore être confirmées par le ministère de l’Intérieur.

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