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    13/07/2022

    De la drill pour lutter contre les politiques migratoires

    À Calais, le rappeur Dallo est devenu la voix des exilés

    Par Pauline Gauer

    Après avoir fui le Soudan, le rappeur Dallo a vécu dans la grande Jungle de Calais en 2016. Depuis, le chanteur est devenu un symbole d’espoir pour les exilés à la frontière franco-britannique.

    À l’arrière de la Peugeot 406, Dallo regarde défiler les barbelés qui séparent la route de l’ancienne Jungle de Calais. Avec Abdou, le conducteur de la voiture et son ami depuis des années, ils se remémorent leurs sept mois d’exil passés dans le camp, à la frontière franco-britannique. « C’est derrière ces barbelés qu’on était pendant si longtemps. Ça fait toujours bizarre de repasser par ici. Ce sont des choses qui sont gravées dans notre esprit à jamais. On ne s’habitue pas, on n’oublie pas. » Aujourd’hui, il n’y a plus que de l’herbe et quelques petits ponts en bois puisque la zone a été réhabilitée en site naturel par le Conservatoire littoral, après le démantèlement de la Jungle en octobre 2016.

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    Le rappeur sud-soudanais de 25 ans, arrivé en France il y a six ans, est désormais une célébrité dans le Calaisis. / Crédits : Pauline Gauer

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    Dallo est entré pour la première fois dans la Jungle en avril 2016. « J’étais dans les conteneurs au milieu du camp. On était sept ou huit personnes là-dedans, c’était l’enfer ». Il y reste jusqu'à son démantèlement en octobre 2016. / Crédits : Pauline Gauer

    « La star de Calais »

    Le rappeur soudanais de 25 ans, arrivé en France il y a six ans, est désormais une célébrité dans le Calaisis. À l’occasion du festival Fabrique d’Agirs, le 26 mai 2022, il vient se produire sur la scène de la Maison d’entraide et de ressources du Secours Catholique. À peine sorti de la voiture, il est déjà accueilli par des dizaines de personnes exilées, majoritairement originaires du Sud du Soudan. Selfies, vidéos dédicaces, échanges de soutien, chacun semble vouloir obtenir ce moment privilégié avec l’artiste, de son côté timide et toujours un peu impressionné par son succès. Pour Hozifa, jeune soudanais arrivé à Calais en août 2021, c’est la deuxième fois qu’il assiste à un concert du soliste :

    « J’écoute énormément ses chansons. Il y raconte les tueries, les morts et la guerre qui continue au Darfour [région du Sud du Soudan]. Dallo parle de nous, de la souffrance des exilés. »

    Pour les associations locales, le jeune rappeur est devenu un véritable symbole de la lutte contre les politiques migratoires. Jamal, salarié au Secours catholique, l’a rencontré à Lille il y a quelques années :

    « Quand il a commencé à chanter, il a tout de suite eu beaucoup de fans au Soudan, en Angleterre et surtout à Calais. Il est super populaire dans les jungles alors je lui ai demandé s’il pouvait venir [au festival]. »

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    « Il est très vite devenu la voix de l’exil, la voix des Soudanais qui ont fui leur pays. » / Crédits : Pauline Gauer

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    Moment selfies et dédicaces. / Crédits : Pauline Gauer

    La première fois que Dallo a chanté à Calais, c’était au nouvel an 2022 pour un concert organisé par le Secours Catholique. Arrivé vêtu de noir, la foule s’était vite regroupée autour du chanteur. « Sur le coup, j’ai été impressionné par le pouvoir de Dallo de motiver les foules. Il y avait une forêt de portables au-dessus de nos têtes, pour filmer le concert. Tout le monde connaissait les paroles », se rappelle Loup Blaster. Cette militante et artiste à Calais analyse :

    « Il est très vite devenu la voix de l’exil, la voix des Soudanais qui ont fui leur pays. »

    L’exil à 18 ans

    Sur une mélodie drill, Dallo s’applique à chanter le sourire aux lèvres au festival Fabrique d’Agirs à Calais. Pendant ce concert fin mai, la foule se déchaîne sur Samdine, une chanson en arabe qui raconte la traversée de la Méditerranée, dont les paroles résonnent dans tout le quartier. Derrière cette euphorie, les mots de Dallo témoignent néanmoins d’une tout autre réalité. Le vingtenaire a connu l’exil dès l’âge de 18 ans, quand il quitte le Sud du Soudan seul pour rejoindre l’Europe. D’abord emprisonné en Libye, il finit par y travailler quelques mois dans un atelier de soudure. Il embarque en mars 2016 dans un bateau clandestin avec 200 autres réfugiés soudanais, éthiopiens et érythréens jusqu’à l’île de Lampedusa avant de rejoindre le continent en direction de la France. À Paris, un exilé politique soudanais lui conseille de se rendre à Calais pour obtenir de l’aide. Il entre pour la première fois dans la Jungle en avril 2016. « C’était immense, beaucoup de gens étaient dans des tentes. Mais moi, j’étais dans les conteneurs au milieu du camp. On était sept ou huit personnes là-dedans, c’était l’enfer », raconte Dallo, encore bouleversé :

    « J’ai vu la violence de la police quand j’étais dans la Jungle. J’ai vu quelqu’un se faire taper par la police jusqu’à ce qu’ils lui cassent le bras. Des fois, ils frappent des gens, ils t’arrêtent sans raison. »

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    C'est il y a seulement un an que Dallo tombe amoureux de la musique. D’abord, celle que ses amis produisent, puis celle qu’il écrit pendant ses pauses à l’usine. / Crédits : Pauline Gauer

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    La musique est l'occasion pour Dallo de chanter en arabe sa colère face à la guerre civile au Soudan du Sud. / Crédits : Pauline Gauer

    Face aux dangers et l’incertitude de la traversée vers le Royaume-Uni, le rappeur choisit de demander l’asile en 2018, un statut qu’il obtiendra l’année suivante. En parallèle, il étudie le français et suit une formation en logistique. À Lille, il y a seulement un an, il tombe amoureux de la musique. D’abord, celle que ses amis produisent, puis celle qu’il écrit pendant ses pauses à l’usine. Dallo a choisi d’écrire pour s’alléger des souvenirs traumatisants qu’il garde en mémoire. Son premier morceau, Darfur, écrit en 2020, est l’occasion pour lui de chanter en arabe sa colère face à la guerre civile au Soudan. Il raconte les violences interethniques et les crimes de guerre commis selon lui par le gouvernement, des propos qu’il estime censurés dans le pays.

    « La police est déjà venue chez mes parents au Soudan pour les menacer. Si j’y retourne, je pense qu’ils me tueront », raconte-t-il, soucieux. Il a prévenu ses parents qu’il continuerait la musique coûte que coûte :

    « Je sais que c’est dangereux, mais si j’arrête, qui le fera ? Si le gouvernement nous menace et qu’on arrête de parler, les gens ne verront pas la vérité. »

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    Avec Anas et Abdou (à gauche et au centre), ses amis depuis des années. / Crédits : Pauline Gauer

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    Sur scène, Dallo s’efforce à faire passer le message de la détresse de ces oubliés dont il a longtemps fait partie. / Crédits : Pauline Gauer

    Dans ses morceaux, Dallo raconte notamment l’exil en Europe, entre violence et abandon. Sur scène, proche du public, il s’efforce à faire passer le message de la détresse de ces oubliés dont il a longtemps fait partie. Son objectif à long terme serait d’écrire ses paroles en français, pour faire le lien entre l’Hexagone et le Soudan, ses deux pays. « Maintenant que j’habite en France, j’aimerais que tout le monde puisse comprendre mes chansons ici. Que les Français entendent notre version des faits. C’est devenu quelque chose d’essentiel pour moi. » L’Open Mic du festival Fabrique d’Agirs se termine sur des tonnerres d’applaudissements. Loup Blaster raconte :

    « C’est symbolique que ce soit Dallo qui fasse le dernier concert. »

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