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    15/12/2022

    Ils transportaient des poulets jour et nuit

    Dans la campagne bretonne, 17 travailleurs sans-papiers réduits en esclavage

    Par Jérémie Rochas

    Trois personnes et une entreprise sont condamnées pour avoir exploité et hébergé dans des logements indignes 17 travailleurs sans-papiers dans le Finistère. En charge de l’enquête, la police aux frontières (Paf) a voulu enterrer l’affaire.

    Tribunal de Brest (29) – « J’ai fui la guerre en Côte d’Ivoire », commence Ester, l’air grave derrière ses grandes lunettes rondes. Sur les 14 des 17 victimes venues témoigner ce 13 octobre au tribunal de Brest, il est le premier à prendre la parole pour raconter le calvaire qu’il a vécu entre 2018 et 2020, dans l’entreprise Prestavic. Comme prisonnier de la campagne bretonne, il raconte les rats dans les logements insalubres, les cadences de travail infernales au milieu de la nuit et en plein hiver, et les promesses du patron qui ne seront jamais tenues :

    « Ma vie n’avait plus de sens. »

    Après des années d’emprise, ces 14 hommes immigrés et autrefois sans-papiers sont prêts à affronter les trois personnes qu’ils accusent de les avoir exploités et hébergés dans des conditions incompatibles avec la dignité humaine. Mais les deux principaux prévenus ne se sont pas déplacés : Marc Szambelan, le patron de l’entreprise, et sa compagne, Alice Koutou. « J’aurais aimé les regarder droit dans les yeux », regrette Ester, qui a été l’un des instigateurs de la révolte. Ils sont poursuivis à ce jour pour « traite des êtres humains ».

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    Esther a aujourd'hui quitté la Bretagne et essaie de se reconstruire. / Crédits : StreetPress

    Pris au piège

    La vie d’Ester bascule en 2018, quand il reçoit l’appel d’une certaine Alice Koutou. Elle est recruteuse et lui propose « un job facile, déclaré et bien payé » en banlieue de Morlaix, dans le Finistère. « Ça faisait six ans que je galérais à Paris, sans papiers, avec quelques tafs à droite à gauche pour survivre », contextualise l’Ivoirien de 41 ans. Cette femme lui assure un logement et un boulot qui lui permettrait, promet-elle, de régulariser sa situation administrative :

    « Je me suis dit : “On ne rate pas une occasion pareille”. »

    Le voilà embauché à Prestavic, petite entreprise spécialisée dans le ramassage de volaille. La structure est missionnée par des exploitants avicoles de la région pour charger des milliers d’animaux vers les abattoirs. Ester débarque à Saint-Sauveur (29), village de 700 habitants, sans transport en commun, perdu dans la campagne bretonne. C’est d’ailleurs Alice Koutou qui vient le chercher en voiture à la gare la plus proche. Prestavic est en fait la société de son fiancé, Marc Szambelan. Ester comprend rapidement que la recruteuse pioche régulièrement dans son carnet d’adresses pour trouver de la main-d’œuvre à son compagnon. Des embauches constituées d’hommes sans-papiers en détresse sociale dans la capitale.

    C’est le cas de Mamadou, recruté en juin 2019 avec les mêmes promesses de régularisation. « Ma demande d’asile avait été rejetée et je n’avais plus les moyens de payer mon loyer », explique nerveusement l’homme de 33 ans, originaire de Côte d’Ivoire. « Une fois là-bas, j’étais bloqué. Je voulais fuir mais j’avais tout sacrifié à Paris. » À leur arrivée, les deux hommes signent des contrats de travail falsifiés par le patron. Aucune des démarches de régularisation promises ne sont accomplies. Coincés en rase campagne, les 17 hommes ont été exploités par Marc Szambelan, dans des conditions qualifiées d’esclavage moderne au tribunal de Brest. « Il créait une apparence de normalité pour les contrôles, mais surtout pour que les salariés y croient », explique à la barre l’inspecteur du travail en charge du dossier. Le ministère public abonde :

    « Monsieur Szambelan a créé une situation de dépendance totale pour éviter à ses salariés de s’émanciper. Du travail va dépendre tout : leur toit, leur besoin élémentaire et le Graal absolu, leur titre de séjour. »

    Esclavage moderne

    Mamadou et Ester travaillent le plus souvent la nuit. Ils doivent porter de lourdes caisses à un rythme effréné. Dans les élevages, la chaleur est étouffante et l’odeur des excréments et des déchets animaux épouvantables. « Je suis tombé malade dès le troisième jour », soupire le premier. Les employés travaillent parfois deux jours consécutifs sans dormir. Entre les chantiers, ils n’ont pas le droit de rentrer chez eux et doivent patienter des heures dans un local sans chauffage. Une infime partie des heures travaillées sont rémunérées. Mais pas les temps de transports entre les exploitations et les abattoirs, qui peuvent osciller entre deux et quatre heures par jour. « On était obligé de travailler sans cesse si on voulait s’en sortir avec 700 euros par mois. Alors tu dors deux ou trois heures et tu retournes travailler », se souvient Amara, recruté en 2019 par Prestavic. Après plusieurs années d’errance en Allemagne sans parvenir à obtenir de papiers, cet Ivoirien de 40 ans est venu tenter sa chance à Paris. Alors quand un de ses amis tout juste recruté par Marc Szambelan lui propose de le suivre dans l’aventure, il prend le premier train pour Morlaix (29).

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    Entre deux chantiers nocturnes, les ouvriers étaient obligés d'attendre parfois des heures dans un local sans chauffage. / Crédits : StreetPress

    Pour maintenir un contrôle permanent sur les ouvriers, deux appartements insalubres et sur-occupés sont loués par l’entreprise. Le loyer est prélevé sur leurs salaires. Le propriétaire des logements est Alain Corre, ami proche de Marc Szambelan. Il est le seul prévenu présent à l’audience. Barth, demandeur d’asile recruté par Marc Szambelan en 2018, se souvient de leur gérant :

    « Il venait dans l’immeuble sans prévenir pour couper le chauffage. Il disait : ”Ici, c’est pas l’Afrique, c’est la France. L’électricité, elle est chère”. »

    Les logements sont infestés de rats et de cafards. L’humidité ronge les murs. Pour sa défense face au président du tribunal, Alain Corre explique dans une tirade raciste :

    « Je me suis renseigné avec les entreprises de la dératisation. Elles m’ont dit qu’il y a des cafards quand il y a une population africaine. »

    Lors d’un contrôle sanitaire en octobre 2020, l’Agence régionale de santé (ARS) a demandé un arrêté de mise en péril après avoir constaté dans le premier logement un plancher imbibé d’eau impliquant une menace d’effondrement. Dans le second logement, elle a remarqué une absence de luminosité rendant le logement inhabitable et a demandé dans la foulée un arrêté interdisant au propriétaire de louer son bien.

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    Les logements loués par Alain Corre étaient infestés de rats et de cafards. / Crédits : StreetPress

    « Prestafrique »

    Au fur et à mesure des années, Marc Szambelan s’est enrichi grâce à l’exploitation des sans-papiers. Il rapportait aux enquêteurs un chiffre d’affaires de 500.000 euros en 2019. « Prestavic est devenu un gros du marché grâce à ce fonctionnement », confirme l’inspecteur du travail. Dans la région, l’entreprise se faisait même appeler « Prestafrique ».

    « Le mec a fait de l’argent sur notre dos, on a été manipulé », s’emporte Paul, une autre victime de Szambelan. Pour assurer ses entrées d’argent, le patron impose aux travailleurs des cadences infernales jusqu’à interdire les pauses. Paul se souvient d’un épisode en particulier :

    « J’avais un problème de santé qui impliquait des besoins naturels à tout moment. Il m’a interdit d’aller aux toilettes. »

    Les accidents s’enchaînent sur les chantiers. Aucun homme n’a reçu de formation et le matériel de sécurité est très insuffisant. Par ailleurs, très peu ont accès aux soins faute d’assurance maladie. « Je me suis blessé le genou, puis j’ai eu le doigt fracturé. Je n’avais même pas d’AME (Aide Médicale d’État). Je n’ai pas eu un seul jour de repos », insiste Amara.

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    Pour Ester, Marc Szambelan lui rappelle « les maîtres esclavagistes que je voyais dans les films quand j’étais enfant. Ceux qui exploitaient nos ancêtres. » / Crédits : StreetPress

    En août 2020, un cluster Covid éclate dans l’entreprise, la quasi-totalité des effectifs est malade. Marc Szambelan refuse d’arrêter l’activité. Paul contracte le virus : « Je me sens mal, je pars pour vomir, et j’appelle le patron pour lui dire qu’on doit m’emmener aux urgences. Il refuse et me demande de ne pas bouger. Il m’envoie sur le chantier suivant ». Des heures plus tard, Marc Szambelan finit par emmener son employé à l’hôpital :

    « Il a passé le trajet à me hurler dessus, me disant que c’était ma faute si je suis tombé malade. »

    Pour faire taire les indociles, Marc Szambelan a recours à la violence psychologique. Jour et nuit, il insulte, humilie, ou menace ses employés. « Il me rappelait les maîtres esclavagistes que je voyais dans les films quand j’étais enfant. Ceux qui exploitaient nos ancêtres », s’émeut Ester. L’ensemble des victimes présentes à l’audience ont dépeint un chef d’entreprise alcoolique, tyrannique et raciste. « Un jour, j’ai demandé mon argent car il avait du retard. Il a arrêté le camion et il m’a laissé dehors en pleine nuit à 3 heures du matin. J’ai dû présenter des excuses pour pouvoir retravailler », relate Kevin, une des victimes présentes à la barre. À ses côtés, deux autres requérants confirment :

    « Il nous disait : “À la Chapelle, il y en a des sans-papiers prêts à te remplacer en cinq minutes ” (…) Il nous disait qu’il allait nous foutre dans le premier avion et direction le bled. »

    Mamadou est encore hanté par les souvenirs de son exploitation. « Après Prestavic, c’était le black-out. J’ai dû voir une psychologue, j’étais torturé, il fallait que je parle de ce qui s’était passé. » Lors de l’audience, une victime manque à l’appel du président du tribunal. Gnadé a mis fin à ses jours en juin 2021 à Morlaix. Son corps a depuis été rapatrié en Côte d’Ivoire. À notre connaissance, aucun message n’a été laissé par le défunt pour expliquer son geste. Mais plusieurs de ses ex-collègues estiment que l’exploitation dont il a été victime durant plusieurs années a fragilisé sa santé mentale. Amara a été le colocataire et l’ami de Gnadé lorsqu’ils étaient collègues à Prestavic. Il se souvient de plusieurs appels à l’aide quelques mois avant le drame : « Il se sentait enfermé à Morlaix et était toujours très stressé. » Il craignait que sa demande de titre de séjour ne le contraigne à rester dans la région encore des années. « Tout le monde a été marqué par le décès de Gnadé », assure son camarade de galère.

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    Paul et Mamadou manifestaient le 6 février 2021 à Guingamp, sous l'égide de la CGT. / Crédits : StreetPress

    Ester raconte qu’avant son arrivée, des ouvriers s’étaient rebellés contre ces conditions incompatibles avec la dignité humaine. « Ils avaient demandé une augmentation que le patron avait refusée. Ils étaient partis travailler chez Aviland, le concurrent. » Le patron d’Aviland n’est autre que Daniel Rolland, ancien chef de chantier de Prestavic, lui aussi accusé depuis 2021 de traite des êtres humains par 27 travailleurs sans-papiers.

    La police aux frontières semble enterrer l’affaire

    Dans la nuit du 6 au 7 juillet 2020, l’inspection du travail décide d’effectuer un contrôle sur le site. Les fonctionnaires vont découvrir les conditions de travail indignes de ces ouvriers, avant de signaler la situation au procureur de la République. Le magistrat demande à la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte), service de l’inspection du travail placée sous l’autorité du préfet, de poursuivre son investigation administrative. Il désigne la Police aux frontières pour mener l’enquête judiciaire. Un choix surprenant. L’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI) est habituellement l’antenne de la gendarmerie spécialisée dans ce type d’enquêtes relatives à des affaires de traite des êtres humains. Elle est formée aux questions d’emprise et d’exploitation.

    Résultat de l’enquête : seul un chef de chantier en situation irrégulière a été auditionné. Les policiers ne se sont pas intéressés à la comptabilité de l’entreprise. Aucun exploitant agricole client de l’entreprise ni voisin n’a été interrogé. Quelques jours avant le contrôle de l’Agence régionale de santé, les enquêteurs estiment même l’état des logements convenable et accusent les victimes d’être responsable de leur mauvais entretien. « Quand vous nommez un service qui est spécialisé dans les reconduites à la frontière, ça donne une enquête qui a eu cette connotation-là », estime Maître Bouzaida, avocat de sept victimes et du Comité contre l’esclavage moderne (CCEM).

    En septembre 2020, les ouvriers reçoivent une convocation de l’inspection du travail pour être auditionnés dans les locaux de la Mutualité sociale agricole (MSA). Arrivés sur place, ils sont accueillis par des policiers armés et suspicieux. « Ils ne m’avaient pas prévenu de la présence de policiers, j’ai cru qu’ils allaient m’arrêter. J’ai failli perdre connaissance », se souvient Ester. Paul constatera même que certaines de ses déclarations auraient été « déformées » par les fonctionnaires :

    « Des phrases ont été changées ou non retranscrites. Les policiers faisaient des commentaires. J’avais l’impression qu’ils défendaient le patron. »

    Durant les auditions, les fonctionnaires remettront en question la parole des victimes, allant même jusqu’à les soupçonner de mentir en vue d’obtenir un titre de séjour délivrée aux victimes de traite des êtres humains. StreetPress a eu accès à des extraits de procès-verbaux d’audition des travailleurs réalisées en septembre 2020 et février 2021, les questions sont très orientées : « Le fait que d’anciens employés de la société aient déposé plainte et obtenu par ce fait des papiers provisoires leur permettant de régulariser leur situation administrative a-t-il été un élément déclencheur de votre choix de déposer plainte ? », « N’avez-vous pas vu un moyen facile d’obtenir des papiers en règle ? », « Le fait que les patrons vous ont fait travailler en sachant que votre situation administrative en France ne vous le permettait pas est le seul élément pouvant lui être reproché, n’est-ce pas ? ».

    « La Paf a interrogé les victimes comme des étrangers sans titre et non comme des victimes de traite des êtres humains », regrette la coordinatrice du service juridique du Comité Contre l’Esclavage Moderne (CCEM) qui accompagne dix des 15 travailleurs de l’entreprise, et qui s’est portée partie civile.

    Deux ans de prison

    Fait rarissime dans ce type d’affaires, le président du tribunal demandait à entendre l’ensemble des victimes présentes à l’audience. À plusieurs reprises, les anciens employés ont rendu hommage à Gnadé, décédé avant que justice ne lui soit rendue. Ils ont aussi porté la voix de Kamelan et Abdoul, eux aussi victimes de l’entreprise mais absents au procès. Mamadou assure :

    « Nous ne nous entendions pas tous en Bretagne. Mais ce jour-là, nous étions ensemble, soudés. »

    Après 12 heures d’audience, le ministère public soulignait la « nécessité absolue » qu’un titre de séjour soit délivré aux victimes de traite des êtres humains afin « qu’elles puissent dénoncer et témoigner ».

    Ce 15 décembre, le verdict est tombé. Pour la traite des êtres humains, la société Prestavic a été condamnée à 30.000 euros d’amende et 15 amendes de 1.000 euros supplémentaires pour le délit d’emploi d’un étranger non muni d’une autorisation de travail. Le patron Marc Szambelan est condamné à deux ans de prison ferme et 15.000 euros d’amende pour traite des êtres humains et emploi d’un étranger non muni d’une autorisation de travail. Sa compagne, Alice Koutou, est quant à elle condamnée à un an de prison, dont six mois avec sursis, ainsi qu’à une amende de 1.000 euros pour complicité. Le couple doit verser 158.400 euros aux victimes au titre du préjudice moral. Pour finir, Alain Corre, le logeur, est condamné à deux ans de prison, dont un avec sursis, et à une amende de 10.000 euros. Il doit verser 9.600 euros aux victimes au titre du préjudice moral.

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