« Les blindés dans les cités, pas chez nos fermiers », annonçait la banderole du groupuscule identitaire Patria Albiges déployée le 13 décembre 2025 lors d’une manifestation agricole dans le village du Séquestre (81), dans le Tarn. Les militants d’extrême droite avaient ce jour-là rejoint la Coordination rurale (CR) locale qui bloquait la rocade à l’entrée d’Albi pour protester contre l’abattage de vaches ordonné par l’État afin d’endiguer la dermatose nodulaire contagieuse. Les nervis ont aussitôt publié sur les réseaux sociaux des vidéos de cette « action avec les agriculteurs ». Quelques jours plus tard, le 6 janvier, le nouveau secrétaire général du syndicat, François Walraet, assurait pourtant — et peut-être un peu vite — au « Canard enchaîné » que « la Coordination rurale n’est absolument pas noyautée par l’extrême droite ».
Le groupuscule identitaire Patria Albiges a relayé sur ses réseaux sociaux leur participation à une manifestation agricole le 13 décembre 2025 dans le Tarn, avec la photographie de leur banderole : « Les blindés dans les cités, pas chez nos fermiers. » / Crédits : DR
Audace Lyon et Allobroges Bourgoin, deux groupes d'ultradroite, se seraient mêlés à des mobilisations agricoles cet hiver. / Crédits : DR
Cet hiver, l’extrême droite radicale s’est invitée aux mobilisations du deuxième syndicat agricole. Le 15 novembre 2025, les nationalistes de Novelum Carcassonne étaient présents durant les manifestations à Béziers aux côtés des viticulteurs de la CR de l’Hérault. Mi-décembre 2025, plusieurs groupuscules ont mené des actions simultanées : les nervis de Patria Albiges au Séquestre, le Bloc Montpelliérain devant le poste de la CRS 56, les nationalistes d’Aurora en Lorraine, ceux de Valyor Chambéry à un rassemblement du syndicat agricole. Tandis que l’Action française de Lyon, Audace Lyon, Allobroges Bourgoin et les Bayards se sont rendus à une opération escargot organisée par la CR iséroise qui distribuait des bonnets jaunes. Plus récemment, le 8 janvier, à Paris, les militantes identitaires du collectif Némésis ont accueilli les tracteurs du syndicat à grand renfort de sourires, de pancartes de soutien et de viennoiseries.
LES ENQUÊTES DE REPORTERRE ET DE STREETPRESS !
À un an de l’élection présidentielle et moins de deux mois des municipales, alors que la France risque de voir le Rassemblement national arriver au pouvoir, la presse indépendante doit unir ses forces et chercher des complémentarités. Depuis des années, Reporterre est reconnu pour son travail essentiel sur l’écologie tandis que StreetPress enquête sans cesse sur les différentes formes d’extrême droite dans la rue ou à l’Assemblée.
Nos deux médias se sont intéressés à la crise de la dermatose nodulaire et aux manifestations des agriculteurs contre le gouvernement qui en sont nées. Durant cette période, les frontières se sont brouillées entre la Coordination rurale et des groupes ou figures d’extrême droite. C’est pour documenter cette situation que nous avons décidé de mutualiser nos forces et de s’associer dans un partenariat éditorial de plusieurs enquêtes consacrées à la Coordination rurale.
Épisode 1 : Bertrand Venteau, le patron de la Coordination rurale qui donne des gages à l’extrême droite
Épisode 2 : À la Coordination rurale, ces syndicalistes locaux font la passerelle avec l’extrême droite
Épisode 3 : Face aux groupuscules d’extrême droite, les tracas de la Coordination rurale
L’Action française les sollicite
Ces faits d’armes sont systématiquement relayés sur les réseaux sociaux de l’extrême droite radicale. Les actions sont parfois présentées comme organisées conjointement avec les CR concernées. Sur Instagram, le groupuscule identitaire Aurora Lorraine mentionne le syndicat sur son opération de collage tandis que les membres de Némésis posent bras dessus bras dessous avec le médiatique Pierre-Guillaume Mercadal, de la CR du Tarn-et-Garonne, ancien secrétaire général du syndicat pour l’Occitanie.
Le mouvement de contestation des agriculteurs, où la CR est souvent à la manœuvre, représente pour l’extrême droite groupusculaire une aubaine et un support médiatique idéal à ses discours. Aux yeux de l’Action française (AF), par exemple, les éleveurs sont ceux qui « façonnent nos campagnes, nos villages, nos paysages, nos traditions et notre identité », explique le mouvement royaliste dans un communiqué publié en décembre 2025. Toute la mouvance fait des paysans les représentants du « pays réel » contre un « pays légal » qui trahirait la France — en résumé, les élites politiques. Une rhétorique entendue dans les manifestations agricoles début 2024 — que les militants d’extrême droite avaient déjà infiltrées — ou lors des Gilets jaunes, où les groupuscules s’étaient fait violemment expulser des manifestations par les antifascistes.
À LIRE AUSSI (en 2025) : La Coordination rurale, un syndicat à l’extrême droite du monde agricole
L’AF est d’ailleurs « en lien étroit » avec les agriculteurs, assure à Reporterre et à StreetPress son porte-parole Antoine La Scola, dit Antoine Grosjean, plutôt disert sur le sujet. Sans pour autant se revendiquer de l’Action française, leurs membres paysans participeraient fréquemment aux mobilisations. Quand c’est le cas, « nous sommes extrêmement bien reçus », dit-il. La banderole déployée par la CR de la Drôme sur la tour Eiffel ce 8 janvier, avec pour message « pas de pays sans paysans », serait issue d’une « collaboration entre les agriculteurs et l’Action française ». Le secrétaire général de l’Action française, Olivier Giot, a même tourné une vidéo ce 13 janvier sur le blocage de la M7 au sud de Lyon pour appeler les membres de l’AF à rejoindre les actions. Avec un succès à nuancer. Patrick Legras, président de la CR des Hauts-de-France, dit avoir été sollicité à plusieurs reprises par l’Action française pour des interviews, mais souligne avoir toujours refusé :
« Je ne leur ai jamais répondu, je ne partage pas leurs façons de voir les choses. »
Un an plus tôt, le 4 décembre 2024, l’Action française de Lyon interviewait le président de la CR du Rhône, Serge Genevay, dans le cadre du blocage de la plateforme Lidl de Saint-Quentin-Fallavier (38). Savait-il à qui il avait affaire ? Ni la CR du Rhône ni celle de la Drôme n’ont donné suite à nos sollicitations.
Les identitaires profitent également des manifestations agricoles pour renforcer leurs rangs. Le 22 décembre 2025 à Tours (37), les néofascistes des Tours et des Lys ont installé sur la place publique un stand de « soutien aux agriculteurs » à côté d’un simulacre de pendaison d’un épouvantail grimé en paysan — un type d’action récurrent pour la Coordination rurale. Sur la table, des flyers floqués du logo du groupuscule et pas un seul agriculteur sous le barnum. Sur Instagram, l’initiative filmée a été saluée entre autres par le mouvement Chouan, fondé notamment par Jean-Eudes Gannat, ancien porte-parole de l’Alvarium, groupuscule angevin dissous. Les membres de Patria Albiges y voient une « très bonne idée ». À Carcassonne (11), Novelum Carcassonne a carrément utilisé des vidéos tournées lors des blocages de la CR — en floutant les visages tout de même — pour son clip promotionnel.
Les néofascistes des Tours et des Lys mettent en scène la pendaison d'un épouvantail grimé en paysan le 22 décembre 2025 à Tours, en signe de « soutien aux agriculteurs ». / Crédits : DR
Pour autant, aucun agriculteur n'était présent à leur stand. / Crédits : DR
« Ils sont venus faire des photos et ils sont repartis »
L’extrême droite radicale se sent-elle libre de faire son beurre sur le dos de la CR en raison des liens historiques du syndicat avec la droite dure ? Née en 1991 d’une scission avec la FNSEA, la CR d’abord transpartisane s’est peu à peu radicalisée dans les années 2000, comme l’explique StreetPress. Bernard Lannes, patron de la CR de 2010 à 2022, regrettait en 2024 que le « syndicat [était] en train de perdre sa spécificité apartisane et apolitique », disait-il au « Monde ». C’est particulièrement vrai dans le Sud-Ouest où l’ex-président de la section du Lot-et-Garonne — la CR 47 est connue pour ses actions chocs — Serge Bousquet-Cassagne ne cache pas son affection pour le RN. Non loin, la CR du Gard était dirigée jusqu’en 2015 par Richard Roudier, le fondateur du groupuscule identitaire la Ligue du Midi qui est toujours bien implantée dans la branche locale, comme nous l’avons révélé. « L’extrême droite y voit une porte ouverte », déplore la membre syndicale de la CR du Tarn, avant d’ajouter, « ce n’est pas notre combat, on ne veut pas y être associés ».
À LIRE AUSSI (en 2025) : Un agriculteur de la Coordination rurale accusé de trafic d’êtres humains
Pas si simple. Si les groupuscules d’extrême droite radicale claironnent haut et fort leur soutien aux agriculteurs sur les réseaux sociaux, il n’en va pas de même sur le terrain. Entre les tracteurs et les bottes de paille, ils se font discrets. Au Séquestre dans le Tarn, comme à La Tour-du-Pin dans l’Isère, aucun n’a revendiqué son appartenance à la fachosphère locale, difficile pour les agriculteurs de savoir précisément à qui ils ont affaire. « Ils ne nous ont pas dit qui ils étaient », raconte une membre de la CR du Tarn qui a souhaité rester anonyme. « Ils sont venus faire des photos et ils sont repartis. » Le co-président de la CR de l’Isère, Thierry Boiron, se souvient de jeunes hommes qui se sont présentés comme « des étudiants lyonnais ».
La responsabilité pour les sections départementales
La membre tarnaise dit effacer systématiquement les messages et les commentaires de ces groupuscules reçus sur les réseaux sociaux du syndicat. « S’ils reviennent à nos manifs, on les dégagera », assure-t-elle. « Ça me dégoûte. » De son côté, Thierry Boiron enjoint ses membres à ne pas donner de bonnets jaunes aux non-adhérents. « Il y a des gens non agriculteurs et non syndiqués qui prennent les bonnets et s’incrustent », s’indigne-t-il et ajoute, « moi, derrière, je suis convoqué à la gendarmerie et je dois nettoyer leurs dégâts ». La CR de l’Hérault ne se sent pas concernée par le problème. Son secrétaire général, Arnaud Poitrine, estime que les actions de sa section parlent d’elles-mêmes. « Nous faisons des manifestations conjointement avec la Confédération paysanne [syndicat agricole classé à gauche, ndlr], des conférences de presse avec des députés écolos, nous sommes plusieurs à être en bio », énumère-t-il. Et de rappeler que chaque section est indépendante.
Les militantes identitaires du collectif Némésis ont accueilli les membres du syndicat venus à Paris ce 8 janvier pour manifester. / Crédits : DR
C’est l’argument de l’instance nationale du syndicat qui renvoie la balle aux CR départementales. À elles de redresser la barre en communiquant sur l’absence de liens avec les mouvements d’extrême droite locaux. « Nous n’avons pas de remontée au niveau national. Ces groupuscules ne sont ni conviés ni souhaités. C’est à chacun de s’auto-gérer. » Pourtant, ce 8 janvier, dans la capitale, aucun communiqué de la branche nationale du syndicat n’est venu condamner la proximité évidente entre certains agriculteurs de la CR et les fémonationalistes de Némésis. Un oubli, sans doute.
Contactés par Reporterre et StreetPress, Alice Cordier de Némésis et les différents groupuscules d’extrême droite radicale cités n’ont pas répondu à nos sollicitations. Quant au Bloc Montpelliérain, ils se sont simplement fendus d’un émoji « mort de rire ».
Illustration de la Une par Mila Siroit.
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