L’annonce est tombée le 28 février dans la soirée. À Dunkerque (59), le Rassemblement national (RN) a décidé de retirer l’investiture à son candidat Adrien Nave pour les municipales. Éternel loser dans la ville portuaire, la rumeur bruissait depuis quelques jours que le parti lepéniste était en train de lâcher le Nordiste, malgré ses plus de dix ans de bons et loyaux services. Déjà aux législatives anticipées de 2024, alors qu’il était pressenti pour être le candidat d’extrême droite, il avait été mis au second plan derrière le parachuté Maxence Accart, proche de Sébastien Chenu, vice-président RN de l’Assemblée. « L’équipe du RN, qui est proche de celle nationale, s’active très peu pour Adrien Nave, alors il a dû aller chercher des militants locaux », explique un observateur proche du parti. Il renchérit :
« Il veut les court-circuiter, il mise tout sur ces municipales, ça fait dix ans qu’il perd à Dunkerque. »
Alors, Adrien Nave a fait appel pour sa campagne à des militants de l’Action française (AF), dont son porte-parole Antoine Grosjean, de son vrai nom Antoine La Scola. Cet ingénieur logistique chez ArcelorMittal est cadre depuis des années du mouvement historiquement royaliste et antisémite. Il a commencé en Picardie avant de monter en grade. Ce Maurrassien convaincu est, tous les ans, en tête de l’hommage de l’Action française au roi Louis XVI, décapité, ou à la marche pour Jeanne d’Arc, mégaphone à la main.
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C’est notamment la présence du monarchiste sur la liste, en septième position, qui a poussé le RN à excommunier le candidat Adrien Nave. « Cette manœuvre ne relève pas d’un malentendu : elle constitue une tromperie caractérisée, organisée en pleine connaissance de cause », indique le parti d’extrême droite dans un communiqué. Selon le siège, Adrien Nave avait reçu l’investiture « à l’issue d’échanges clairs, d’engagements précis et d’une parole formellement donnée », qui « reposait sur des conditions explicites ». « Les faits aujourd’hui établis démontrent qu’il n’en a rien respecté », conclut le communiqué. En plus de se voir retirer l’investiture, il devrait se faire convoquer pour une future exclusion du RN.
Cela faisait déjà quelques mois que les locaux pouvaient voir Antoine Grosjean sur tous les terrains de la campagne pour la mairie de Dunkerque. Tractages sur les marchés, carnaval, boîtages, événements de quartier… Au loto populaire de Rosendaël, qui rassemble près de 450 habitants, il avait fait le tour des tables pour serrer des mains, toujours affable. Le 13 janvier, quelques jours avant le loto, il tournait une vidéo postée sur le compte officiel d’Adrien Nave sur Instagram, qui le présente comme l’un de ses « soutiens ». En décembre 2025, il donnait une conférence sur l’industrie dunkerquoise, toujours dans le cadre de la campagne du candidat RN. « C’est lui qui a organisé les vœux de Nave en janvier », souffle un Dunkerquois, « il a même pris la parole ». « Il l’accompagne sur tous ses déplacements », abonde Etienne (1), militant communiste local, « et ce n’est pas le seul ».
Un mouvement antirépublicain
Dans le sillage d’Adrien Nave et Antoine Grosjean, StreetPress retrouve quasi systématiquement un autre cadre de l’Action française, un certain Robin Pilot, dit Robin Vaillant. « Lui, il a toujours un appareil photo à la main, il fait la com », confie un militant écologiste. « Il like presque tous les posts de Nave dans la minute. » Robin Pilot n’est pas un inconnu non plus. C’est le patron de la Brasserie Airoise, une enseigne située à une soixantaine de kilomètres de Dunkerque, dans la petite commune d’Aire-sur-la-Lys. Sa modeste entreprise fournit les rafraîchissements pour divers événements de l’Action française comme le camp d’été du Nord, où il propose aussi des initiations au brassage.
« Adrien Nave a toujours été très Jean-Marie [Le Pen, ndlr] », selon un proche du RN local. Au point de s’allier avec l’organisation royaliste qui est pourtant, par définition, profondément anti-républicaine ? Régulièrement, l’Action française conspue « la Gueuse », responsable de la fin de la monarchie, scande « tout le monde déteste la République » dans ses défilés, et rêve d’un retour du roi. Pourtant, Antoine Grosjean et Robin Pilot sont deux de la « cinquantaine de militants d’Action française engagés » partout en France « sur des listes aux élections municipales » des 15 et 22 mars prochains, comme l’explique le porte-parole — qui n’a pas précisé s’ils étaient sur des listes RN. Sans que cela lui semble paradoxal : la démocratie locale serait à ses yeux la seule « qui vaille le coup de s’y investir ».
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L’Action française privilégie depuis des années une stratégie d’influence en sous-marin, plutôt que le coup de poing dans la rue, même si des débordements ont lieu et que bon nombre de ses jeunes militants finissent dans la mouvance néofasciste. Déjà, en 2021 et 2022, ce sont les troupes royalistes qui avaient constitué les premières forces de Génération Zemmour pour porter la candidature du polémiste d’extrême droite à la présidentielle. Si paradoxe il y a, il se tient plutôt du côté d’Adrien Nave et du Rassemblement national, qui a longtemps toléré la situation et s’échine à vouloir se normaliser comme un parti républicain.
Un bras droit nostalgique de l’Algérie française
Pour un Dunkerquois, « les royalistes sont probablement arrivés via Tanguy Briche ». Cadre du Rassemblement national local et bras droit d’Adrien Nave, ce militant a accompagné le candidat dans toutes ses candidatures à diverses élections, des municipales aux régionales. Sur Facebook, au milieu de photos de campagnes qui rythment les années, Tanguy Briche like la page de l’AF d’Arras ou partage des posts nostalgiques de l’Algérie française.
Pour l’anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, il écrit par exemple : « Le 19 mars, une date marquée à jamais par le sceau de l’infamie. Le 19 mars 1962, la République a abandonné 3 de ses départements, 150 ans de son histoire, […] et tous ceux qui croyaient légitimement à l’Algérie française. […] Ce jour j’irais [sic] rendre hommage à tous ceux qui ont combattu pour défendre notre Algérie française, mais je ne fêterais [sic] jamais cette date qui marqua le début d’une descente aux enfers […] Pas de repentance. » Et de compléter avec un « Almanach du petit colon algérien » et une photo d’Hélie de Saint Marc, général putschiste à Alger lors de la tentative de coup d’État en avril 1961.
Tanguy Briche affiche aussi son soutien à Génération identitaire lors de leur dissolution en 2021. Huit ans plus tôt, c’est Adrien Nave qui posait avec Philippe Eymery, président au conseil régional des Hauts-de-France pour le RN, et Aurélien Verhassel, le boss de Génération identitaire dans le Nord et proche de nombreux radicaux de la région.
Un pompier-sophrologue qui vit de la politique
Durant sa campagne, Adrien Nave a souvent mis en avant son statut de pompier. S’il est bien un soldat du feu volontaire, il est cependant sophrologue de formation « et avant tout un apparatchik [militant politique permanent, ndlr] qui a toujours vécu de la politique », tacle un Écologiste :
« Il vit du conseil régional, il est payé 2.000 euros par mois pour passer sa vie en campagne permanente. »
Au point qu’il est candidat à la mairie de deux villes différentes en même temps. « C’est un peu une spécificité locale », détaille un responsable politique du coin. En effet, Adrien Nave est candidat à la mairie de Dunkerque mais aussi à celle de Saint-Pol-sur-Mer, une des communes limitrophes, membre, elle aussi, de l’association de commune locale Le Grand Dunkerque. Un mode d’administration fréquent dans le Nord — c’est aussi le cas à Lille, par exemple —, qui lui permet cette double candidature, y compris dans une ville où il n’est pas domicilié.
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Dans la foulée, c’est son frère, Félicien Nave, qui se présente aux municipales à Fort-Mardyck, une autre des communes du Grand Dunkerque. « On sent que ça s’est un peu fait à l’arrache, il habitait à Saint-Pol et s’est inscrit sur les listes le 20 janvier seulement », murmure un Saint-Polois. L’autre frère d’Adrien Nave, Samuel, est, quant à lui, en 17e position de la liste à Saint-Pol. Couples, frères, sœurs, pères, mères, fils et filles… Au total, entre les listes de Dunkerque, de Saint-Pol-sur-Mer et de Fort-Mardyck, 30 candidats aux trois mairies ont des liens familiaux.
Cette affaire de famille se ferait aussi, selon un média satirique d’investigation local « La Coulisse de Dunkerque », à leur avantage financier. Dans son édition du 2 janvier, il titre leur enquête « Au RN, immobilier électoral et familial ». Le journal rapporte qu’Isabelle Nave, la mère du candidat RN, est dirigeante d’une SCI qui possède un bâtiment où sont situés, au rez-de-chaussée, les locaux de campagne de son fils à Dunkerque, mais aussi, au premier étage, les locaux loués par la mairie de Dunkerque au titre du financement des moyens affectés aux groupes d’opposition. Et toujours dans le même bâtiment se trouve une deuxième SCI, créée par la famille Nave. « Encore quelques mandats et le bien aura été payé sur fonds publics. Si c’est pour maman », ironise le journal.
Histoire de compléter ses affaires de financement, Adrien Nave a également été épinglé par la Commission nationale des comptes de campagne et financements politiques (CNCCFP), qui a refusé de certifier les comptes 2024 de l’association politique qui porte sa liste aux municipales, le Défi Dunkerquois. Elle n’a, selon la CNCCFP, pas respecté ses obligations légales au titre de l’exercice 2024 et n’est donc « pas autorisée à financer un candidat ou un parti ». Une décision qui n’affectera pas la campagne municipale en cours, explique « La Voix du Nord », mais qui rend impossible la défiscalisation des dons faits à l’association, et ce jusqu’en 2028.
Son retrait d’investiture de la part du RN, par contre, va bien changer quelque chose selon le communiqué du parti d’extrême droite : Adrien Nave ne peut désormais plus « se prévaloir du soutien du RN et d’utiliser son nom et son logo ».
(1) Le prénom a été modifié.
Contacté, Antoine La Scola n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations qui viseraient selon lui à « jeter son nom en pâture », quand bien même le RN l’a épinglé nommément dans son communiqué. Contacté, Adrien Nave n’a pas donné suite à nos sollicitations.
Illustration de la Une par Caroline Varon.
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