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    10/03/2026

    « La droite derrière Jean-Michel Aulas a complètement perdu sa boussole »

    À Lyon, la campagne municipale « parasitée » depuis la mort de Quentin Deranque

    Par Yannis Angles , Margaux Houcine

    La mort du militant néofasciste Quentin Deranque mi-février a bouleversé la campagne des municipales à Lyon. Accusations de récupération politique, mobilisation de l’extrême droite, stratégies de second tour… La ville est passée au second plan.

    La gratuité des fournitures scolaires, l’envoi de 1.000 enfants des quartiers populaires en vacances l’été ou encore le projet de méga tunnel de Jean-Michel Aulas pour enterrer l’autoroute à Lyon (69)… Depuis la mort du militant néofasciste Quentin Deranque le 12 février lors d’une rixe en marge d’une conférence de Rima Hassan, députée européenne de La France insoumise, à Sciences Po Lyon, les propositions des candidats aux élections municipales à Lyon semblent avoir disparu du débat public.

    Lors de la soirée spéciale sur les municipales organisée par BFMTV à Lyon le 24 février, plus de quarante minutes de débat — sur une heure trente au total — ont été consacrées à cet événement. « À un moment donné, j’ai essayé de recentrer le débat sur les élections municipales et les projets que nous portons », raconte le maire écologiste sortant, Grégory Doucet, attablé dans un café lyonnais.

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    Selon Grégory Doucet, maire écologiste sortant, la campagne a été « parasitée par la mort de Quentin ». / Crédits : Margaux Houcine


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    La députée de La France insoumise et candidate à la mairie de Lyon, Anaïs Belouassa-Cherifi, regrette, comme Grégory Doucet, la récupération politique qui a été faite du décès de Quentin Deranque. / Crédits : Margaux Houcine

    Selon Grégory Doucet, candidat à sa succession, la campagne a été « parasitée par la mort de Quentin ». Un fait qui est, selon lui, « aussi lié à ce que certains ont voulu faire de cet événement, à la manière dont les médias s’en sont emparés et à la récupération politique qui en a été faite ». Un constat partagé par la députée de La France insoumise et candidate à la mairie, Anaïs Belouassa-Cherifi, rencontrée lors d’un rassemblement syndical organisé le 3 mars contre les tentatives d’intimidation de l’extrême droite à Lyon. Elle détaille :

    « Le lendemain du débat, pendant les tractages et le porte-à-porte, beaucoup de Lyonnais nous ont dit qu’ils attendaient une clarification et une présentation des projets de chaque candidat. Beaucoup regrettent que ce débat [télévisé] n’ait pas permis cela. »

    Une campagne reléguée au second plan

    La mort de ce militant a été condamnée par l’ensemble de la classe politique française ainsi que par les candidats à la mairie de Lyon. Toutefois, pour Anaïs Belouassa-Cherifi, cela ne remet pas en cause son engagement antifasciste. « Je n’ai pas à rougir d’avoir soutenu la Jeune Garde, le seul mouvement qui lutte contre le fascisme à Lyon quand l’État et les collectivités ne faisaient rien face à la montée de l’extrême droite », réaffirme la candidate.

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    Jean-Michel Aulas avait pour volonté d'afficher le portrait de Quentin Deranque sur la façade de l'hôtel de ville. / Crédits : Margaux Houcine


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    Grégory Doucet a refusé. La région Auvergne-Rhône-Alpes, dirigée par Les Républicains, a affiché le portrait du militant sur la façade du siège régional. / Crédits : Margaux Houcine

    Dans la foulée des événements, Alexandre Dupalais, candidat du RN allié à l’UDR, ainsi que Jean-Michel Aulas, ex-patron de l’OL et candidat « sans étiquette » soutenu par la droite, ont suspendu leur campagne pendant une journée. Contacté par StreetPress pour obtenir un entretien, le service de presse de Jean-Michel Aulas n’est jamais revenu vers nous.

    À LIRE AUSSI : Mort de Quentin Deranque : qui sont les Allobroges Bourgoin, son groupuscule néofasciste

    À l’inverse, les équipes de La France insoumise et du maire sortant écologiste ont choisi de poursuivre la leur. « On a ralenti un peu la campagne juste après les événements mais on ne pouvait pas l’arrêter : la démocratie doit continuer, c’est le meilleur rempart face à la violence », explique Camille Lopes, co-secrétaire d’EELV Lyon, le parti écologiste. Sur le terrain, assure-t-elle, le sujet reste marginal :

    « Les personnes qui nous interpellent là-dessus se comptent sur les doigts d’une main. Les Lyonnais nous parlent surtout de programmes, de l’avenir de la ville et de ce qui touche à leur quotidien. »

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    « La démocratie doit continuer, c’est le meilleur rempart face à la violence », explique Camille Lopes, co-secrétaire d’EELV Lyon, le parti écologiste. / Crédits : Margaux Houcine

    Une candidate a néanmoins formulé une proposition directement liée aux événements du 12 février. Nathalie Perrin-Gilbert, soutenue par le Parti radical de gauche, propose la création d’un observatoire public de prévention et d’action contre « les extrémismes ». L’instance aurait pour mission de suivre l’activité des groupuscules radicaux présents sur le territoire lyonnais et de proposer des plans d’action municipaux. « Je n’ai rien inventé », tient-elle à préciser d’emblée. « Je m’inspire du conseil local pour le respect des droits, créé en 1989 sous le mandat de Michel Noir. » Mis en place à la fin des années 1980 par Michel Noir, ancien maire RPR de Lyon, cet organe avait pour mission de veiller à l’application des droits humains et de surveiller les dérives extrémistes ainsi que la résurgence de groupes radicaux dans la ville. Le conseil a été supprimé après l’élection en 2001 de Gérard Collomb, alors membre du Parti socialiste, avant de devenir ministre de l’Intérieur sous le premier quinquennat d’Emmanuel Macron.

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    Nathalie Perrin-Gilbert, soutenue par le Parti radical de gauche, propose la création d’un observatoire public de prévention et d’action contre « les extrémismes ». / Crédits : Margaux Houcine


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    L’instance aurait pour mission de suivre l’activité des groupuscules radicaux présents sur le territoire lyonnais et de proposer des plans d’action municipaux. / Crédits : Margaux Houcine

    Nathalie Perrin-Gilbert, qui était à l’époque maire du 1er arrondissement de Lyon, dit avoir évoqué ce choix avec Gérard Collomb : « Je pense qu’il a supprimé ce conseil parce qu’il ne fallait pas parler des problèmes. Comme une forme de pensée magique, si on n’en parle pas, ça n’existe pas. » Selon elle, cette décision relevait moins d’une proximité idéologique que d’une stratégie politique : « Tout faire pour que Lyon soit une ville présentable auprès des investisseurs. »

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    Lors de son départ du club, Jean-Michel Aulas, ex-patron de l’OL, avait serré la main à des membres de la Mezza, un groupe d’hooligans néonazis. / Crédits : Margaux Houcine

    À droite, la tentation de la récupération politique

    Tous les candidats rencontrés par StreetPress dénoncent néanmoins le climat dans lequel se déroule désormais la campagne gangrénée par une récupération politique, une mobilisation de l’extrême droite, des attaques issues de médias proches de cette mouvance. Face à cette séquence, le maire sortant Grégory Doucet dit s’en tenir aux principes qu’il s’est imposés depuis son élection en 2020 : « Il y a une enquête en cours, et on ne commente jamais une enquête en cours. » Il explique aussi avoir échangé avec le père du militant décédé :

    « Il y a une famille en deuil. Son père m’a dit qu’il ne souhaitait pas de récupération politique. Mon rôle de maire, c’est de respecter cela. »

    Grégory Doucet regrette toutefois que cette demande n’ait pas été suivie par tous. Il vise notamment la proposition de Jean-Michel Aulas d’afficher le portrait de Quentin Deranque sur la façade de l’hôtel de ville : « Quand bien même il reste un jeune homme qui n’aurait pas dû mourir sous les coups, il était membre d’un groupe identitaire et défendait des idées antirépublicaines. » Une initiative qu’il considère comme « un très mauvais signal lancé par la droite lyonnaise », estimant même qu’elle a « complètement perdu sa boussole ». Le refus du maire n’a toutefois pas empêché la région Auvergne-Rhône-Alpes, dirigée par Les Républicains (LR), d’afficher le portrait du militant sur la façade du siège régional.

    À LIRE AUSSI : À Lyon, l’organisatrice de la marche pour Quentin Deranque est mariée à un néonazi violent

    La proposition de l’ancien président de l’OL a également choqué Anaïs Belouassa-Cherifi. Comme l’ensemble de la gauche lyonnaise, elle a demandé l’annulation de la marche organisée en hommage au militant, qui s’est tout de même tenue le 21 février. « La préfecture a été faible d’autoriser cette marche. On a vu des saluts nazis, entendu des propos racistes, homophobes et sexistes », énumère-t-elle.

    Un barrage anti-Aulas

    Interrogé sur le risque d’une victoire de Jean-Michel Aulas le 22 mars, Grégory Doucet se montre particulièrement critique. Selon lui, la ville pourrait « passer de la capitale de la Résistance à la capitale de la complaisance ». En référence aux polémiques récurrentes autour de saluts et de chants nazis entonnés par certains groupes ultras du club lyonnais, le maire sortant considère que Jean-Michel Aulas « n’a pas fait la démonstration par le passé en tant que président de l’OL, qu’il voulait mettre un terme aux agissements de membres très clairement identifiés de l’ultradroite ». « On ne peut que s’en inquiéter », estime-t-il.

    À VOIR AUSSI : « Il n’y a pas que des antifas blancs et cagoulés » : Cesaria, militante antifasciste | LA VRAIE VIE

    De son côté, Anaïs Belouassa-Cherifi enfonce le clou : « Il sert la main à des néonazis dans un stade, on peut en attendre quoi ? » — épisode en lien avec son départ du club, lorsque Jean-Michel Aulas avait serré la main à des membres de la Mezza, un groupe d’hooligans néonazis. Pour éviter ce scénario, Grégory Doucet et Anaïs Belouassa-Cherifi ne ferment pas la porte à une alliance au second tour. « Je garde l’objectif d’être en tête au premier tour », assure le maire sortant. Mais, le soir du scrutin, il se dit prêt « à prendre ses responsabilités ». « Si le risque est de voir arriver un projet du siècle dernier, passéiste, rétrograde, où le tout-béton et l’affairisme sont de retour, alors chacun devra être capable de se regarder dans le miroir et de se dire : je dois empêcher que ça arrive. »

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    Dans la foulée de la mort de Quentin Deranque, Jean-Michel Aulas, ex-patron de l’OL et candidat « sans étiquette » soutenu par la droite, a suspendu sa campagne pendant une journée. / Crédits : Margaux Houcine

    Une ligne qui n’a pas varié malgré la menace du parti de Raphaël Glucksmann, Place publique, de retirer son soutien à Grégory Doucet en cas d’accord avec La France insoumise au second tour. Anaïs Belouassa-Cherifi tranche :

    « Ils porteront la responsabilité d’une victoire de Jean-Michel Aulas. »

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