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    27/04/2026

    De 2023 à 2025, il a travaillé pour CNews

    Tony Pittaro, porte-micro des fachos sur les réseaux sociaux

    Par Aurélien Defer

    Sur Instagram, YouTube et X, il aime donner la parole à des militants et personnalités politiques de droite et d’extrême droite. Pensées pour être clivantes donc virales, ses vidéos laissent transparaître ses obsessions, non sans radicalité.

    Tony Pittaro aime marcher autant qu’il aime écouter. Mais il adore plus que tout se filmer. Sur les réseaux sociaux, ses interviews pédestres, filmées aux quatre coins de la France et dans lesquelles ses interlocuteurs trouvent toujours une raison de se plaindre plus ridicule que la précédente, cumulent des millions de vues. Ce qui ravit à l’évidence les militants de droite et d’extrême droite, à qui le reporter trentenaire aime tout particulièrement tendre le micro.

    Le 13 avril, il s’est fait une fois de plus remarquer en publiant un entretien avec une certaine « Rebecca, mère de quatre enfants », qui n’était autre qu’une des colistières de Sarah Knafo lors des élections municipales à Paris. Munie de sa poussette, la cadre de Reconquête, par ailleurs investie dans des projets immobiliers dans des colonies illégales en Cisjordanie, s’y plaignait de « l’impossibilité de vivre pour une famille un jour de marathon à Paris ».

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    Confronté à de très nombreuses réactions négatives pointant du doigt le pedigree de l’interviewée et son indignation exagérée afin de nuire à la nouvelle municipalité, Tony Pittaro a fini par retirer la vidéo de ses réseaux sociaux. Mais dans l’esprit de celui qui a pour slogan « le réel en Reels », du nom de ces formats courts conçus pour Instagram – où il affiche 46.000 abonnés, soit moitié moins que sur sa chaîne YouTube –, il n’existe pas vraiment de mauvais buzz.

    Ancien de CNews

    Sur ce plan, Tony Pittaro a été formé à la meilleure des écoles : CNews. Après des études de journalisme au Studio école de France (Studeec), de 2017 à 2019, suivies de quelques stages et piges en télévision, il a été recruté par la chaîne d’information en continu de Vincent Bolloré en septembre 2023. D’après son profil Linkedin, il l’a quittée seulement en mars 2025, pour justement se lancer en tant qu’indépendant sur ses propres canaux.

    Est-ce dans les locaux d’Issy-les-Moulineaux (92) qu’il a appris à ne donner du temps de parole qu’à la droite et surtout à l’extrême droite ? Contacté, Tony Pittaro n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien. Mais les archives montrent que ses reportages de l’époque, diffusés et commentés sur les plateaux de Pascal Praud et Sonia Mabrouk, étaient déjà calqués sur ses obsessions d’aujourd’hui. Au premier rang desquelles : l’insécurité, l’islam et les gens du voyage.

    L’influenceur a simplement adapté ces thématiques aux codes des réseaux sociaux d’aujourd’hui. Reprenant le créneau du vidéaste d’extrême droite Vincent Lapierre, adepte lui aussi des interviews dans l’espace public, Tony Pittaro s’en distancie toutefois dans le format choisi. Là où les vidéos de l’ex-soralien s’étendent parfois sur une heure, lui mise sur le court, popularisé par TikTok. Une minute ou deux, pas plus, des questions simples, aucune contradiction…

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    Une stratégie bien rodée

    Un format produit en masse – jusqu’à trois vidéos publiées par jour – avec des invités et des thématiques pensés pour cliver et favoriser l’extrême droite. Exemple à Reims (51), en février dernier, où le syndicat étudiant Uni – dont les militants fraient avec l’extrême droite radicale – a calé une grande partie de l’emploi du temps de Tony Pittaro. À l’époque, StreetPress avait pu consulter les conversations des syndicalistes, qui comportaient des propos racistes et sexistes, préparant sa venue à coup de casting de militants. Lucie Gilson, sa responsable locale, s’enthousiasmait alors :

    « Le mec me dit que ça va buzzer de ouf et ça va tellement être bien pour l’Uni. […] Avoir de la publicité pour l’Uni, c’est aussi avoir plus de visibilité. »

    « N’hésite pas à mentir et à grossir le trait », conseillait un autre à une militante qui devait parler à Pittaro. Résultat de ces quelques heures dans la Cité des sacres : une interview de la même Lucie Gilson fustigeant la gauche à l’université, deux vidéos avec une militante d’Éclats de femme – l’association de la vice-présidente de l’Union des droites pour la République (UDR) Claire Geronimi –, dénonçant l’insécurité à Reims et son agression par « un migrant algérien ». Ainsi que deux autres mettant en avant le candidat de droite allié au Rassemblement national (RN) aux municipales.

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    Même planning à Bordeaux (33), un mois plus tôt. Tony Pittaro y avait donné successivement la parole à la candidate Reconquête, Virginie Bonthoux Tournay, à sa rivale du RN, Julie Rechagneux, à la responsable locale de l’UNI – à croire qu’il adore ce syndicat –, Louise Montangon, à une étudiante dénonçant l’insécurité ainsi qu’au développeur d’une application anti-harcèlement controversée. Ou à Lille (59), avec des interviews d’une membre de l’UNI, du candidat Les Républicains contre l’« ensauvagement » et d’un certain Mathéo Tessa.

    Des radicaux invités et normalisés

    Dans la vidéo qui lui est consacrée, ce dernier est présenté comme un « habitant de Lille et consultant en communication politique ». Beaucoup de mots pour ne pas dire que le jeune homme est, lui aussi, encarté à l’Uni, ainsi qu’au parti d’Éric Zemmour, en plus d’être cité dans une plainte déposée en 2025 pour des insultes et des menaces. Tony Pittaro, qu’on imagine mal ignorer les radicalités de ses interlocuteurs, s’est fait une spécialité de les dissimuler ou de les normaliser.

    François Bousquet, directeur de la revue d’extrême droite « Éléments » et membre du courant de la Nouvelle droite, n’est d’ailleurs pas reçu, le 21 avril, pour évoquer les concepts racistes qui lui sont chers et qu’il expose fièrement sur les étagères de la Nouvelle librairie, qu’il a fondée à Paris en 2018. Ce jour-là, le sujet de l’interview est en effet bien plus trivial, mais fidèle aux indignations creuses de Tony Pittaro et de ses invités : les escalators en panne de Châtelet, à Paris.

    L’influenceur donne aussi la parole à Amaury Bucco, journaliste chez CNews et « Valeurs Actuelles », à Pierre-Marie Sève, de l’Institut pour la justice, une organisation très proche du RN, ou encore à Claude Chollet, ancien du Grece (1) et président de l’Observatoire du journalisme . Et, de temps en temps, comme pour feindre un recentrage, à l’ex-premier ministre Michel Barnier, au haut-commissaire au plan Clément Beaune et à l’ex-ministre macroniste Prisca Thévenot.

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    Étudiant « réservé » et « carriériste »

    « Il s’est toujours débrouillé pour trouver les contacts qu’il fallait et les ramener dans ses émissions », commente Quentin Martel, ex-journaliste radio et ancien camarade de promotion de Tony Pittaro. En 2017, dans son émission étudiante « Pittaro Hebdo », le jeune homme, décrit comme « réservé » et « carriériste », avait par exemple reçu l’ancien directeur de Radio France, Mathieu Gallet et, plus proche de son parcours, l’ex-animateur de C8, Jordan de Luxe.

    Bien qu’il ne soit pas originaire de Paris, l’intervieweur vit désormais dans le 16e arrondissement, d’après ses vidéos. Dans l’une d’elles, il se montre soulagé d’y rentrer après une excursion de cinq minutes « dans l’enfer de Château Rouge », un quartier de la capitale où vit et travaille une importante diaspora africaine. « J’ai un peu peur mais on y va », dit-il à la caméra, avant que ne s’enchaînent des plans filmés à la volée sur la musique dramatisante du film Inception, alors qu’il ne se passe… rien.

    S’il estime que Tony Pittaro fait à la fois « de l’information et de la désinformation parce que, sur les réseaux sociaux, il a cette liberté de pointer du doigt des choses qui ne se passent pas bien ou qui ne sont peut-être pas mises en avant », Quentin Martel est fier de la trajectoire de son ancien ami. Quid de sa connivence avec l’extrême droite ? « Je sais qu’il avait des prises de position très claires sur certains sujets », résume-t-il sans en dire davantage. On imagine à peu près lesquels.

    Ordurier et insultant

    Car le ton outrancier, voire ordurier, de Tony Pittaro est moins celui d’un journaliste que d’un influenceur d’extrême droite, qui va d’ailleurs souvent plus loin que ses invités. Dans une vidéo du 22 avril, il dialogue ainsi avec Elia Cordier, la propriétaire du café voisin de la Gaîté Lyrique, à Paris. Très remontée contre le tiers-lieu, la candidate de la liste RN de Thierry Mariani – ce qui n’est encore une fois mentionné nulle part – paraît presque surprise de la violence verbale de son interlocuteur. Ce dernier lance vigoureusement :

    « C’est un bâtiment, c’est pas des gens qui travaillent, c’est de l’art, c’est des subventions, ils payent pas d’Urssaf, ils savent pas ce que c’est de se lever le matin, ils ont jamais bossé de leur vie… Qu’est-ce que ça vous fait quand vous apprenez qu’ils font tout pour que vous fermiez votre établissement ? »

    Au sujet de l’occupation de La Gaîté Lyrique, en 2025, par des exilés du collectif des Jeunes du parc de Belleville, Elia Cordier enchaîne. « Les femmes qui s’occupent des migrants ont des rapports sexuels avec eux », lance-t-elle. Tout excité, Tony Pittaro n’en reste pas là et renchérit tout en insultes sur le fait que les bureaux de la salle de spectacle abritent aussi « les horribles de StreetPress ». « C’est ça ces journalistes, c’est de la merde ! », conclut-il. Après tout, il s’y connaît.

    (1) Le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne est le principal think tank du mouvement identitaire qui existe depuis 1969 et a forgé une grande partie de la pensée du mouvement.

    Illustration de Une de Caroline Varon.

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