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    13/03/2015

    La chronique malbouffe de Bastien Beaufort

    Gaspillage alimentaire : Les supermarchés se foutent de notre gueule

    Par Bastien Beaufort , Luc Leblanc

    C'est un sujet à la mode chez les politiques : pour lutter contre le gaspillage alimentaire, les grandes surfaces doivent distribuer leurs invendus. Du foutage de gueule pour Bastien Beaufort qui rappelle que Carrefour and co. seront toujours gagnants.

    Longtemps, le gâchis alimentaire fut invisibilisé. Mais il est aujourd’hui servi à toutes les sauces, et nous ne pouvons que nous réjouir qu’il soit devenu un plat de résistance national. En France, comme dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, l’ensemble des pertes et gaspillages alimentaires représente environ 10 millions de tonnes chaque année. Soit entre 150 et 300 kg par tête. C’est dire que la route est longue…

    C’est la faute aux consommateurs qu’ils disaient

    Pourtant il convient de détruire une croyance largement répandue qui fausse le terrain sur lequel nous pouvons lutter contre le gaspillage. Elle nous fait croire que l’essentiel de ce gâchis est réalisé par la faute des foyers. Un chiffre revient constamment à la bouche des politiques et entreprises, largement repris par la plupart des médias : les ménages gaspillent environ 20kg de nourriture par an. Soit un total, pour un pays comme la France, d’1 million et demie de tonnes.

    L’ensemble du gaspillage alimentaire serait la conséquence d’une somme de pratiques individuelles condamnables. En témoigne le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll qui proposait sur Europe 1 l’année dernière une solution miracle : 

    « A tous les parents, je dis ce matin : finissez vos assiettes pour éviter le gaspi ! »

    Cette idéologie correspond à la main invisible d’Adam Smith reprise à la sauce néolibérale. Celle-ci nous promet l’équilibre économique et le bien-être social grâce aux mécanismes « naturels » du marché et par des pratiques individuelles de consommation. A chacun donc de prendre ses responsabilités dans ses chaumières, et les brebis seront bien gardées… Mais cela fausse complètement le terrain sur lequel nous pouvons lutter contre le gaspillage.

    Poubelle la vie de l’agro-distribution

    Où est passée la grosse centaine de kilo de nourriture gaspillée par an par chaque personne ? A la poubelle sans doute… Mais pas dans celles des foyers. C’est principalement dans l’amont du système alimentaire, c’est-à-dire au sein de la distribution alimentaire et de la production agricole que se situent les 2/3 du gaspillage alimentaire français, soit plus ou moins 8 millions de tonnes. Qui domine ce marché ? Globalement, la « grande distribution ». Sa raison d’être est simple. Réaliser le profit maximum avec de la nourriture, à laquelle on ne donne pas plus de valeur aujourd’hui qu’une paire de Nike. Et cela à tous prix. Dont celui d’un gaspillage matériel et immatériel condamnable en tous points. La campagne d’Intermarché sur les « légumes moches » par exemple, a coûté plusieurs centaines de milliers d’euros… pour de la com’. L’opération de vente de légumes déclassés n’aura duré qu’un jour l’année dernière. 

    Un des moyens utilisés pour atteindre cet objectif de profit est la recherche du plus bas prix d’achat des matières premières aux producteurs et la revente au plus haut prix aux consommateurs. Que l’on ne nous dise pas ensuite que le but de ces entreprises, souvent multinationales, est de nous rendre « la vie moins chère ».

    Projet de loi bidon

    Le gâchis, c’est un peu comme la politique finalement : plus c’est gros plus ça passe. On a beaucoup parlé, que ce soit en Belgique l’année dernière ou en France cette année, de projets de lois voulant interdire les grandes surfaces à jeter et les obliger à donner aux associations caritatives. Au-delà de la difficulté logistique de réception et de distribution, l’idée d’associer systématiquement grande distribution et dons alimentaires comme une solution au gaspillage est perverse à deux niveaux. Tout d’abord, elle perpétue la vision que la bouffe issue du gaspillage, « c’est bon pour les pauvres ». Elle ne serait finalement qu’une question de charité, qui concerne seulement les bonnes âmes et pauvres hères (« Vous n’avez qu’à envoyer toute cette nourriture en Afrique », ai-je un jour entendu lors d’une distribution). Or le système alimentaire est holistique. Nous y avons une responsabilité à la fois individuelle et collective, locale et globale, ce qui rend complexe son approche et lentes les solutions à y mettre en place.

    Ensuite, les dons des entreprises peuvent être défiscalisés à hauteur de 60 %, dans la limite de 5 pour 1.000 de leur CA total. Le montant ainsi défiscalisé en France est égal à ¼ de l’aide alimentaire annuelle totale de l’Union Européenne. Je vous laisse calculer le manque à gagner pour l’Etat et surtout ce qu’on pourrait faire de cette somme ! Qu’un Ministre comme Le Foll fasse un panpan cucul grossièrement paternaliste aux méchants parents gaspilleurs à une heure de grande écoute ; ou qu’un député comme Frédéric Lefebvre nous explique que finalement, c’est « grâce aux grandes surfaces » que l’aide alimentaire est au rendez-vous, relève ici d’un autre entubage alimentaire incroyable. Ah mais oui, pardon ! L’agro-distribution contribue à hauteur de 10 % à notre glorieux P.I.B. de pays ouest européen en berne de croissance… 

    Ail of the tiger

    Un dernier point mérite d’être souligné. Même si « l’oignon fait la force », nous ne pourrons pas seulement reposer sur la joyeuse militance des activistes de base. L’année dernière, le gouvernement a fixé comme objectif la réduction de moitié du gaspillage alimentaire d’ici à 2025 à travers un Pacte National. L’initiative est aussi louable qu’originale. Mais ne perdons pas de vue que sa réussite dépend de notre capacité à transformer profondément notre système alimentaire et ses structures de production et de distribution. Malheureusement, les supermarchés continuent de perpétrer le mythe que la nourriture est une marchandise comme les autres et réalisent un sacré foutage de gueule au rabais, nous rendant ainsi la vie, non pas moins chère ni plus belle, mais plus laide et poubelle.

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