Hermant et le faux coup d’État au Congo

Hermant et le faux coup d’État au Congo

Quand l’homme impliqué dans le trafic d’armes de l’Hyper Cacher croupissait dans une prison africaine

Barbouzes | Contre enquête | par , Tomas Statius, Clément Quintard | 10 Septembre 2017

Hermant et le faux coup d’État au Congo

C’est une affaire rocambolesque qui en 2001 fait les gros titres de la presse. Claude Hermant et plusieurs mercenaires sont accusés d’avoir voulu assassiner le président du Congo. C’était en fait une manip’. StreetPress a retrouvé certains protagonistes.

14 mai 2001, Libération publie les premières « confessions » de Claude Hermant. L’homme, aujourd’hui mis en examen pour avoir participé au réseau de trafic d’armes qui a fourni le terroriste Amedy Coulibaly [lire notre enquête ici] raconte par le menu une opération mercenaire digne des meilleurs romans d’espionnage. Début 1999, une poignée de gros bras proches du FN sont envoyés au Congo pour assurer la sécurité du président Denis Sassou N’Guesso. Hermant est de la partie.

Sur place, ils seront accusés d’avoir projeté l’assassinat du potentat local à la demande de l’opposition. Une manipulation visant en fait à faire condamner les principaux opposants au régime, alors en exil. Cette affaire complexe où se croisent mercenaires frontistes, trafiquants d’armes et politiques véreux, a posé les bases de la légende qui entoure, encore aujourd’hui, Claude Hermant. Il l’aurait même raconté à Samir Ladjali soupçonné d’avoir fait le lien avec Amedy Coulibaly. StreetPress a remonté la piste et retrouvé certains acteurs.

Le recrutement

Début 1999, dans un café des Champs-Elysées, le patron du service d’ordre du FN, Bernard Courcelle, briefe une poignée d’hommes dont le départ pour le Congo est imminent. Leur mission ? Assister la garde présidentielle de « Sassou », rembobine Gérard Lastric, ancien soldat de l’armée croate, présent ce jour-là :

« On se voit pour récupérer les billets d’avion et discuter les honoraires. Rien de terrible. 10.000 francs par semaine ou pour deux semaines, je ne sais plus. »

L’opération congolaise se fait à la demande de Pierre Oba, alors ministre de l’Intérieur, par l’entremise d’une société de sécurité basée à Pointe-Noire (Congo). Ce que Lastric ne sait pas, c’est qu’il s’embarque dans un traquenard qui va le conduire dans les geôles du régime.

Courcelle a le CV idoine pour jouer le recruteur : ancien officier reconverti dans la sécurité privée, il assure la protection de Simone Veil le temps d’une campagne et celle du PDG de la société d’armement Luchaire, alors menacé par Action directe. Il prend ensuite la direction de la sécurité du musée d’Orsay où travaille Mme Pingeot, la compagne de François Mitterand. En 1994, il prend la tête du Département Protection et Sécurité (DPS), le service d’ordre du FN.

C’est dans les rangs du DPS qu’il recrute six membres de l’opération congolaise, dont Claude Hermant. Ce dernier présente à Courcelle trois autres soldats de fortune Fabio Vanotti, Richard Sarda et Gérard Lastric. Ces quatre-là finiront face à la justice congolaise.

Le faux coup d’état

Début mars, ils rejoignent le reste du groupe, déjà installé dans un hôtel de la capitale du Congo. La mission tarde à commencer. Les gros bras s’ennuient ferme. Après plusieurs jours d’attente, on les charge de former les futurs membres de la garde présidentielle. La grogne monte dans les rangs, d’autant que la paie ne tombe pas. Les trois mercenaires hors DPS décident finalement de rendre leur tablier et annoncent leur intention de quitter le pays. Ils n’en auront pas le temps. Trois jours plus tard, une centaine de policiers les cueillent à leur hôtel. Ils sont accusés d’avoir fomenté l’assassinat de Sassou sur demande de son principal opposant, l’ancien président Lissouba.

Dans l’ombre, un autre personnage joue un jeu trouble : Marty Cappiau, dit « baby face », un ancien mercenaire belge recyclé dans le trafic d’armes à grande échelle. Il connait l’ensemble des protagonistes de l’opération congolaise. Courcelle l’admet volontiers, il a présenté le jeune belge aux autorités tchétchènes qui cherchaient des armes en 1996. L’année suivante, Cappiau fournit Pascal Lissouba, pour quelques mois encore, à la tête de l’état congolais. Cappiau connait aussi Hermant, avec qui il est en « affaires » [des armes déjà, lire notre enquête ici] et Lastric, « par un ami commun ».

Ces trois-là se sont rencontrés avant leur départ. Un rendez-vous au cours duquel Cappiau suggère l’idée de l’assassinat de Sassou, raconte Lastric :

« C’était une conversation de comptoir. On n’a bien sûr jamais accepté. Ça ne tenait pas. Qui va faire un coup d’état à 10 ? Et on n’a pas touché d’argent ! »

L’affaire semble foireuse, mais qu’importe, car Cappiau ne cherche pas réellement à faire tuer Sassou. Son but : mouiller les mercenaires. En effet, Cappiau alerte lui-même Courcelle du « plan » qu’il aurait suggéré à Hermant et sa bande. Omettant bien sûr, d’évoquer son rôle dans l’affaire. Courcelle, resté à Paris, transmet l’info au ministère de l’Intérieur congolais. Le piège se referme.

Evasion et négociations avec l’état français

Après leur arrestation, Lastric et ses compagnons sont trimballés de commissariat en commissariat, interrogés, puis placés en prison dans une cellule miteuse équipée d’une simple lucarne. Les quatre loustics – Hermant les a rejoint en prison un peu plus tard – décident de ne pas croupir ici sans tenter quelque chose. En perçant un mur friable, nous dit-on, ils parviennent à s’échapper.

Ils se réfugient à l’ambassade de France. Les autorités congolaises voient rouge et encerclent le bâtiment, rapporte Libé. « L’ambassadeur [aujourd’hui décédé] nous dit “vous allez être remis aux autorités, il faudra reconnaitre les faits. On règle tout. Ça va bien se passer” », se souvient Lastric. Retour à la case prison. Face au juge, ils refusent de jouer le jeu et continuent à nier :

« Je ne vais pas admettre que je suis venu tuer le président et recevoir 25 ans dans la gueule. »

Ils écopent de 2 à 7 ans de prison. « C’est Claude [Hermant] qui a pris le plus, parce que c’est lui qui a le plus ouvert sa gueule au tribunal. » La petite troupe prépare une nouvelle tentative d’évasion quand ils apprennent qu’ils sont graciés. En sous-main, l’ambassade de France a géré le dossier sans fâcher le régime ami. Pour le Congo, l’essentiel est sauf : en décembre 1999, la cour criminelle de Brazaville condamne l’ancien président Pascal Lissouba et son ancien ministre de l’Economie et des Finances Moungounga N’Guila à vingt ans de prison par contumace pour atteinte à la sureté de l’Etat et complot.

On ne nous dit pas tout

Certaines zones de l’affaire restent pourtant floues. Les services secrets français (la DGSE) était-elle impliqué, comme Hermant le dit ? Pierre Oba, le ministre de l’Intérieur, était-il à l’initiative du coup fourré ou a-t-il simplement profité de l’occasion ? Contacté par StreetPress, le cabinet du désormais ministre des Mines n’a pas donné suite à nos demandes. Courcelle, resté en France tout au long de l’opération, était-il au courant comme l’affirme Hermant ? « C’est complètement farfelu ! », se défend-il, précisant que s’il accepte de parler aujourd’hui c’est pour laver son honneur. Marty Cappiau a-t-il, comme l’affirme le Congo, touché de l’argent de Lissouba ou au contraire monnayé ses services auprès d’Oba ?

Nous ne connaitrons jamais sa version des faits. Le 24 mars 2001, le trafiquant d’armes devenu tueur à gages est abattu dans les rues de Zagreb, alors qu’il tentait d’exécuter un mafieux croate.


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