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    04/01/2024

    Potager, boxe et nationalisme-révolutionnaire

    Tenesoun, les néofascistes qui fournissent des troupes au RN, à Reconquête et à la Cocarde

    Par Arthur Weil-Rabaud , Daphné Deschamps

    Né des cendres du Bastion Social, Tenesoun a une approche novatrice de la radicalité, entre actions à visage découvert et soutien aux partis institutionnels. Mais le groupuscule aixois reste fidèle à la violence du nationalisme-révolutionnaire.

    25 mars 2023, dans l’arrière-pays aixois. Dans la grande salle d’une bâtisse provençale, ils sont plus de 150 personnes à avoir répondu présent pour le premier colloque de Tenesoun. Une journée consacrée à l’écrivain Frédéric Mistral, connu pour sa promotion de la langue provençale, avec conférences, stands de produits « enracinés » et banquet local. Dans l’assemblée, plusieurs groupuscules nationalistes-révolutionnaires ont fait le déplacement, comme Lyon Populaire, avec leur chef Eliot Bertin, les Niçois d’Aquila Popularis, les Languedociens de la Ligue du Midi, ou encore les Perpignanais d’Unité Sud. Un seul média est présent, le magazine d’extrême droite Valeurs Actuelles. Pas étonnant : son envoyé spécial, un certain Etienne Arsac, se livre à un bel exercice de journalisme total. Le plumitif est en effet très proche de Tenesoun et participe régulièrement à ses événements. Simple sympathisant, et non militant, précise-t-il à StreetPress.

    Le groupuscule néofasciste a le vent en poupe. En 2021, Tenesoun a troqué son premier local pour un « complexe » de plus de 250 m2 en plein centre-ville d’Aix-en-Provence (13). Pour la déco, le groupe a fait appel à La Cagoule, un collectif de graffeurs néonazis qui a dessiné sur un mur un boxeur et le nom du mouvement. Tenesoun a aussi lancé une section à Orange (84). L’organisation ne cesse de se vanter de son nombre croissant de militants et fait de l’entrisme dans les différentes sections locales des partis d’extrême droite. Il conserve pourtant une radicalité similaire à son ancêtre, le Bastion social (BS).

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    Un leader, un idéologue et des soldats

    Tenesoun est née sur les cendres du Bastion Social, un groupuscule dissous en 2019. En 2018 (1), StreetPress s’était rendu au local des sections de Marseille (13) et d’Aix-en-Provence de ce tout jeune groupuscule radical, elles-mêmes héritières de l’Action Française (AF) Provence. Presque tous les militants rencontrés lors de ce reportage sont aujourd’hui membres de Tenesoun. À l’époque, le Bastion social a deux sections dans la région : une à Marseille et l’autre à Aix-en-Provence, chacune dotée de son local, le Navarin et la Bastide. Dans la ville aux cent fontaines, un clan est central : la famille Garel. Stanislas « Kama » Garel est la figure publique et le leader du Bastion local. Il est même membre du bureau politique national du mouvement néofasciste. Son frère Baudouin est lui secrétaire du Cercle Frédéric Mistral, association prête-nom qui loue alors le local du groupe. Leur sœur Adélaïde milite à leurs côtés. Lorsque le BS est dissous au printemps 2019, la fratrie participe activement, aux côtés d’un petit groupe de militants du Bastion, à la création de Tenesoun en octobre de la même année. Avec le castor pour logo, symbole de « l’esprit communautaire et bâtisseur » et un nom provençal faisant référence à la « persévérance », le groupe est l’une des premières organisations « post-Bastion » à se reformer.

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    Stanislas Garel, leader de Tenesoun et ex-figure du Bastion Social, au mégaphone lors du défilé néofasciste du Comité du 9 mai (C9M) 2023. / Crédits : DR

    Ce coup-ci, la fratrie Garel n’est officiellement pas impliquée et n’apparaît pas sur les papiers du Cercle Claude Forbin – l’association prête-nom de Tenesoun. Les Garel préfèrent laisser la main à des seconds couteaux venus aussi du BS. Hélios Cheylan, dit « Traco », a pris le rôle de secrétaire, et Alexandre Dejaegher, surnommé « Bybo », celui de trésorier. Mais ces deux militants, qui se rendent tous les ans avec leurs camarades à Paris pour le défilé néofasciste du Comité du 9 mai (C9M), ne sont pas pour autant les chefs de l’organisation.

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    Plusieurs membres de Tenesoun participent chaque année au défilé néofasciste organisé par le Comité du 9 mai pour honorer la mémoire d'un militant du Gud, mort en 1994. / Crédits : DR

    Contrairement à de nombreux groupuscules français, Tenesoun milite à visage relativement découvert, avec un fonctionnement bien précis. Avec Stanislas Garel, l’organisation a gardé le même leader politique qu’à l’époque du Bastion Social mais dispose maintenant d’un porte-parole, Raphaël Ayma, de son vrai nom Rafaël Ferron Lagier. Ce dernier a récemment lancé un sondage sur ses réseaux sociaux pour évaluer le nombre de membres potentiels pour le lancement de sections dans le Var ou en Camargue.

    Un nombre d’adhérents gonflé

    Sur ses réseaux sociaux, le porte-parole de Tenesoun aime vanter le nombre de ses militants : « 600 adhérents » et « des colloques rassemblant plus de 300 personnes ». Des chiffres impossibles à vérifier mais vraisemblablement exagérés. Dans le publireportage d’Etienne Arsac au colloque de Tenesoun, Raphaël Ayma revendique plutôt quarante membres et une centaine de sympathisants. Une photo de famille, prise lors du « Noël des castors », permet d’évaluer avec certitude la composition du « noyau dur » de Tenesoun : une petite quarantaine de membres, avec une relative parité de genre, et une moyenne d’âge autour de 25 ans.

    En plus de ses deux locaux, Tenesoun dispose d’un « potager communautaire », créé à l’époque du Bastion Social sur le terrain d’un ancien de l’Action Française, primeur aixois de son état. Le mouvement dispose également d’une salle de boxe, construite au sous-sol de son local. Les cours hebdomadaires sont assurés par le Ring Olympique de Provence (Rop), une association dirigée par un instructeur qui n’est autre que Briac Garel, secondé par son frère Erwann au secrétariat.

    Si Tenesoun s’illustre peu dans des actions menées avec les poings, ce centre de formation physique prend de plus en plus de place dans les locaux de l’organisation, et sert aussi de lieu de recrutement, comme peut le faire L’Agogé, la salle de boxe des identitaires lyonnais. On y retrouve très majoritairement des militants de Tenesoun, ou des sympathisants comme Clémence « Trastour » Le Saint, cheffe de la section aixoise de Némésis et attachée parlementaire Rassemblement National que StreetPress vous présentait il y a 15 jours. Le Rop s’est même donné la peine d’envoyer une délégation au tournoi de boxe des héritiers de Génération Identitaire, Argos. Les frères Briac et Erwann Garel, accompagnés du trésorier de Tenesoun Alexandre Dejaegher, y ont représenté le mouvement néofasciste.

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    Au Ring Olympique Provence, Briac Garel entraine aussi bien des militants de Tenesoun que des assistantes parlementaires du RN ou des néofascistes proches de Casapound. / Crédits : DR

    Un gloubi-boulga idéologique

    Tenesoun fait figure d’expérience singulière parmi les groupuscules d’extrême droite radicale en France. Fidèle à ses origines royalistes via l’Action française – le mouvement aixois vend par exemple son magazine à la criée, comme l’AF et son « Bien Commun » –, Tenesoun accorde une large place à « la formation », avec des événements réguliers.

    Idéologiquement, Tenesoun pioche dans différents courants radicaux de l’extrême droite. Sa base doctrinale est héritée de l’Action française. Mais Tenesoun a préféré couper la tête du roi et se tourner vers le nationalisme-révolutionnaire, qui a le vent en poupe depuis quelques années. Pour autant, l’agitprop et les velléités métapolitiques du groupuscule sont plus inspirées des identitaires. Ajoutez à cela un fort attrait pour la récupération des questions écologiques qui ne déplairait pas à la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist et un certain nombre de connexions datant de l’époque Bastion social, et vous obtenez la recette de la bouillabaisse idéologique des Aixois. Ce fouillis inspire certains de leurs camarades, comme ceux de Lyon populaire du néonazi Eliot Bertin, qui ont lancé à l’automne une campagne sur le thème de l’écologie intégrale.

    L’entrisme comme stratégie politique

    Pour le soutien aux organisations électoralistes, la répartition des forces vives de Tenesoun reste assez géographique : la branche aixoise tracte pour le RN, et la section d’Orange (84) colle pour Reconquête. Dans la ville dirigée par le maire de la Ligue du Sud Yann Bompard, Tenesoun peut s’assurer du soutien des institutions. Le chargé de communication pour la communauté de communes Pays d’Orange en Provence – dirigée aussi par Yann Bompard – est Elie Davy. Un ancien militant du Bastion social, toujours actif à Tenesoun sous le pseudonyme de Claude Boiteux. Il s’est un temps occupé du journal municipal Orange Vérités sous Jacques Bompard. L’ancien maire de la ville et père de l’actuel édile était d’ailleurs l’invité d’honneur de Tenesoun lors du lancement de la section d’Orange en mars 2022.

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    Emma R., égérie pour une campagne d’affichage de Tenesoun. / Crédits : DR

    Le mouvement néofasciste se déploie également dans les universités. Rien qu’aux élections étudiantes de l’université Aix-Marseille de novembre 2023, cinq des six candidats de la liste de la Cocarde Étudiante sont militants ou sympathisants de Tenesoun. Raphaël Ayma et Lenny T. militent pour la Cocarde au quotidien et sont mis en avant sur les réseaux sociaux du syndicat d’extrême droite. Pas étonnant donc que le syndicat étudiant ait organisé sa première conférence en janvier 2022 dans les locaux de Tenesoun, en invitant… Stanislas Garel. Ils ont aussi un pied à l’Union nationale inter-universitaire (Uni), où l’on retrouve au moins trois militants ou proches de Tenesoun. Côté groupuscules, Tenesoun entretient des liens étroits avec les fémonationalistes de Némésis.

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    Tractage de la Cocarde en janvier 2022 avec Lenny T., Marc Solina et Raphaël Ayma. / Crédits : DR

    Malgré le discours, une violence radicale

    Dans leur recherche de respectabilité, les Aixois restent plus discrets quand il s’agit de violence de rue. Raphaël Ayma dénonçait sur X-Twitter « le procès en groupuscularité [dressé] à l’intention de Tenesoun », affirmant que la radicalité du mouvement « n’a jamais été un prétexte au laisser-aller marginal » et que ses militants font de la « politique à visage découvert ».

    La réalité est pourtant différente. Le 22 février 2022, une distribution alimentaire à destination des étudiants est organisée à la fac de lettres d’Aix-en-Provence. Une dizaine de militants d’extrême droite équipés de manches de pioche débarquent et tabassent un militant progressiste. Sur la photo de revendication, publiée sur le canal Telegram néonazi Ouest Casual, les nervis effectuent des saluts de Kühnen, des ersatz de saluts nazis. Streetpress a pu identifier dans le groupe Raphaël L.-M., militant de Tenesoun, de l’Action Française et de l’UNI, ainsi que Lenny T., un des militants les plus actifs de Tenesoun.

    Cet habitué des sorties xénophobes, antisémites et misogynes sur X est un très proche du porte-parole Raphaël Ayma, avec qui il est parti en Espagne en juillet 2022. L’occasion pour les deux compères de faire un pèlerinage à la Valle de los Caídos, vaste monument de l’époque franquiste où furent enterrés Franco et le fondateur de la Phalange espagnole, José Antonio Primo de Rivera. Un voyage durant lequel, selon nos informations, les deux compères ont brûlé un drapeau LGBT+ dans les rues de Madrid, action revendiquée une fois de plus sur Ouest Casual avec un signe « White power » et un salut à trois doigts. Le salut néonazi est apprécié parmi les troupes de Tenesoun, effectué par le porte-parole Raphaël Ayma, l’entraîneur de boxe Briac Garel ou Marc Solina, le boss de la Cocarde Aix-Marseille lorsqu’il pose avec les bagarreurs suprémacistes de l’Active Club Marseille.

    Avec les manifestations en hommage à Thomas, tué à Crépol en novembre, Tenesoun a vu une opportunité pour tenter de se libérer de son statut groupusculaire. Raphaël Ayma s’est même positionné en fer de lance de la stratégie de prise d’espace public pour « normaliser » les mouvements d’extrême droite comme le sien, malgré leur néofascisme. C’est bien connu, les castors ont les dents longues.

    Alors que son porte-parole Raphaël Ayma s’était plaint sur X-Twitter en citant un de nos articles que les journalistes ne se confrontaient pas au terrain, nous avons sollicité Tenesoun pour les rencontrer et échanger. Le groupuscule a poliment – ce qui est suffisamment rare pour être souligné – refusé.

    Etienne Arsac nous a indiqué être sympathisant de Tenesoun, et non pas militant, et n’avoir commis « aucune entorse à [sa] déontologie en publiant un article sur Tenesoun » lors de son reportage au colloque de l’organisation, ou lors de sa participation à des conférences accessibles seulement à des proches de Tenesoun.

    Contactés, le reste des militants ou sympathisants de Tenesoun mentionnés dans cet article n’ont pas souhaité donner suite à nos sollicitations. Le groupuscule nous a par ailleurs indiqué être « un mouvement politique », « ne prônant pas l’action violente » et dont « aucun des militants n’est impliqué dans une quelconque affaire ».

    (1) Edit le 04/01/2024 : Contrairement à ce qu’il était indiqué précédemment, StreetPress ne s’est pas rendu au Bastion social en 2017 mais en 2018.

    Édit le 04/01/2024 : Suite à la publication de notre article, le porte-parole de Tenesoun nous a contactés. Il souhaite appuyer sur le fait qu’aucun membre de Tenesoun n’est impliqué dans une affaire judiciaire en cours. Inquiet d’une possible confusion due à leurs prénoms partagés, il souhaite également repréciser qu’il n’est pas Raphaël L.-M., l’un des militants impliqués dans le passage à tabac d’un militant progressiste en février 2022, et qu’il a « régulièrement condamné la violence comme moyen d’action politique ».

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