« Mes adoptants vouaient une admiration sans limite à Gilbert Bayon, c’était leur star, presque un saint », se souvient Samuel. Adopté en Éthiopie en 1996 à l’âge de 4 ans, il a été placé par Les Enfants de Reine de Miséricorde (ERM), organisme fondé en 1989 par Gilbert et Christine Bayon, basé à Coutances (50) dans la Manche, dans une famille « de gauche mais conservatrice », dit-il. Installé dans la Creuse, le couple d’adoptants — un assistant social et une ancienne directrice d’hôpital — emmenait leurs neuf enfants à la messe tous les dimanches et invitait leur groupe de prières à la maison. Samuel raconte avoir reçu une éducation à la fois « violente » et « raciste » :
« Je me suis beaucoup fait frapper. […] Mes parents adoptifs m’expliquaient qu’on les avait prévenus à l’avance que “les enfants africains ne comprennent que ça”. »
« Nous n’avons jamais adhéré à de tels principes, même s’il a reçu une fois, de ma part, une forte gifle vers ses 12 ans », se défend son père, qui assure que « cela ne s’est jamais reproduit ». D’autres témoignages recueillis par StreetPress rapportent des maltraitances intra-familiales. « Mon père m’appelait : “Ma petite négresse”, soi-disant pour me préparer à me confronter au monde extérieur », se souvient Nina, 33 ans, adoptée en 1995 par une famille bretonne via cette association.
De 1990 à 2021, « la Rolls Royce des OAA » a accompagné des familles françaises dans l’adoption de 1.575 enfants originaires d’Éthiopie et du Burkina Faso. Sous l’ère Bayon, qui s’est achevée en 2017, l’association semblait placer la plupart des enfants entre les mains de couples catholiques. « C’est incompréhensible que cette association, au regard de ses positions politiques, aide à adopter des enfants noirs », s’offusque Julie-Sara, adoptée en 2003.
« Dans l’adoption, il y a cette notion catholique de “renaissance“ : ils sont convaincus qu’on peut être une page blanche et devenir de bons petits Français assimilés. »
Entre 2021 et 2024, quatorze personnes — adoptées et parents adoptifs — ont porté plainte pour « abus de confiance », « escroquerie » et « provocation à l’abandon d’enfants » contre l’association. Dans plusieurs dizaines de cas, les parents biologiques des enfants adoptés étaient présentés comme morts sur les papiers fournis par les autorités et l’association, ont été retrouvés vivants des années plus tard en Éthiopie. Une enquête judiciaire a été ouverte et est toujours en cours. Depuis 2019, l’organisme a mis un terme aux adoptions après que l’Éthiopie a entériné l’interdiction des adoptions par des candidats étrangers en 2018. Une autre structure jumelle, jeparraine.org (anciennement Les Amis de Reine de Miséricorde), créée aussi par les époux Bayon, est encore en activité. Elle serait aujourd’hui « indépendante », selon son nouveau président, François Vivier. Christine Bayon a répondu à StreetPress qu’en raison de soucis de santé, son époux n’était pas en mesure de répondre à nos sollicitations.
« Un prosélytisme cultuel »
En 1999, Patrick (1) a recueilli deux enfants via ERM. Comme d’autres parents adoptifs, cet enseignant et directeur adjoint d’un établissement catholique privé en Bretagne a rendu visite au couple à leur domicile pour les démarches administratives. Il assure que les Normands étaient bien « des intégristes » :
« Pour eux, ce n’est pas vous mais Dieu qui fait les enfants ! Ils ne reconnaissent ni le concile Vatican II (2) ni le Nouveau Testament. »
Entre 2002 et 2017, ERM a organisé des assemblées générales dans le sanctuaire de la basilique Notre-Dame de Montligeon dans l’Orne (61). À l’époque, son recteur était Jacques Vautherin, membre de la communauté ultra-conservatrice Saint-Martin depuis 1989. Il a été remplacé en 2018 par Don Paul Denizot, ordonné prêtre au sein de cette communauté en 2009. Cet ordre religieux identitaire, qui attire la jeunesse issue de la vieille bourgeoisie catholique et qui est de plus en plus influent en France, s’est fait connaître dans les années 2000 pour ses thérapies de conversion. Il s’appuie sur des personnalités politiques d’extrême droite notamment Éric Zemmour et Philippe de Villiers. Placé par Rome sous la supervision de deux « assistants apostoliques » en 2024, le Saint-Siège lui accorde trois ans pour réformer ses méthodes en matière de recrutement et de formation.
Les assemblées générales des ERM rassemblaient entre 600 et 900 personnes. Stéphane Suteau y a participé. Cet ancien fonctionnaire, père de six enfants, dont quatre adoptés, qui se dit « croyant sans être pratiquant », a été membre du conseil d’administration des Amis de Reine de Miséricorde en 2022. « Sur un week-end, on avait quatre ou cinq offices proposés et des formations conduites par des prêtres qui prêtaient à sourire », raconte-t-il.
« Je me rappelle d’une formation pour apprendre à “aimer les femmes”, où on parlait même de relations sexuelles. »
S’il reconnaît l’importance historique de l’Église catholique dans la protection de l’enfance, derrière ces cérémonies et le choix des lieux, Stéphane Suteau ne peut s’empêcher de voir « un prosélytisme cultuel ». L’enseignant Patrick se rappelle se sentir « gêné » lors de ces assemblées générales où la messe est dite en latin :
« J’ai vu des curés que je n’avais pas vus depuis mon enfance. Des prêtres de 23 ou 24 ans en soutane noire et avec un discours plus près de Monseigneur Lefebvre (4) que de l’Église catholique actuelle. »
En 2000 et 2009, ERM a organisé des assemblées générales à l’hôtellerie du Relais le Bocage à Pontmain, lieu de pèlerinage chéri des intégristes de la Fraternité Saint-Pie X depuis 2013. « Il n’est pas facile de trouver des lieux pour loger autant de monde ainsi que des lieux possédant des environs naturels agréables pour des familles avec enfants », explique Christine Bayon. « Notre nom à connotation chrétienne nous fermait les portes pour accéder à des lieux publics. »
Un ancien proche des époux Bayon abonde : « Ils étaient sûrs de faire le bien. Ils pensaient que l’Éthiopie était un havre chrétien qui demeurait intact, alors qu’en Europe, on avait institué le divorce, on avait permis l’avortement, etc. Nous étions des dégénérés. Il y a aussi cette posture chez les évangéliques. »
Des « amis » de la communauté Saint-Martin
Les époux Bayon ont en effet l’air de lorgner vers la branche la plus réactionnaire de l’Église catholique. Sur sa page Facebook, Gilbert Bayon cite Monseigneur Marc Aillet, évêque de Bayonne, de Lescar et d’Oloron, fils d’un ancien capitaine de l’Organisation de l’armée secrète (ancienne organisation terroriste d’extrême droite), membre de la communauté Saint-Martin et admirateur de Poutine. Il nomme, toujours sur ce réseau social, Monseigneur Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon, habitué des plateaux de CNews et supporter des stages de virilisme Optimum et de la Manif pour tous.
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« Ils sont très pratiquants mais pas intégristes », objecte le président de ERM et ami des Bayon, François Vivier. Face aux éléments apportés par StreetPress, il affirme : « Ce n’est pas du tout représentatif de l’association dans son ensemble et des membres du conseil d’administration aujourd’hui. Elle n’a aucun lien formel avec l’Église catholique et encore moins avec une quelconque communauté. » Et ajoute :
« Les opinions personnelles de Gilbert et Christine Bayon sont ce qu’elles sont. »
Présidente de jeparraine.org de 2018 à 2021, Laure Foucaud reconnaît à Gilbert Bayon « une certaine ouverture d’esprit ». « Christine Bayon ne nous a jamais imposé d’avoir un lien à la religion quel qu’il soit pour avoir un potentiel dossier d’adoption », défend Christine de Almeida, mère adoptante et présidente de l’association jeparraine.org.
Gilbert Bayon s’affiche comme anti-IVG et anti-LGBTQIA+, partage des pétitions contre le festival de rock-métal Le Hellfest et contre l’éducation à la sexualité dans les écoles. Pendant la pandémie de Covid-19, il se fait le relais sur Facebook des discours du docteur Christian Perronne, médecin référent des complotistes. Le croyant, qui lit Breizh Info et Boulevard Voltaire — des sites d’actualité d’extrême droite —, serait aussi un auditeur régulier de la chaîne TVLibertés, cofondée par Martial Bild, lui-même cofondateur du très pétainiste Parti de la France et un adepte du youtubeur frère Paul-Adrien, qui serait proche du Fonds du Bien commun du milliardaire Pierre-Édouard Stérin, selon « L’Humanité ».
« L’association ERM n’a aucun lien particulier avec un mouvement intégriste », tranche Christine Bayon, qui décrit la communauté Saint-Martin comme « une association publique cléricale de droit pontifical rassemblant des prêtres et des diacres séculiers vivant leur apostolat en petites communautés au service des diocèses dans le respect de Vatican II et non ce que vous décrivez ». Et d’ajouter qu’« aucune des personnalités religieuses ou politiques citées n’a jamais eu de relation avec ERM ».
« Des enfants pour des parents »
À la fin des années 1980, Christine Bayon, mère au foyer, a déjà trois enfants biologiques mais, à cause d’un accident de cheval, elle ne peut plus en avoir. Guidés par ce « signe de la Providence » et l’envie de « sauver ces enfants de la pauvreté », le couple se tourne vers des religieuses de la congrégation des « Filles de Sainte-Anne » en Éthiopie pour recueillir une orpheline. Le pays, laissé exsangue après des années de guerre et de famine, est alors l’un des principaux à envoyer des enfants à l’adoption internationale. Sur place, ERM est en lien avec des églises chrétiennes orthodoxes — la religion d’État — reconverties en orphelinats, où les familles pauvres laissent leurs enfants. Les démarches des Bayon seront notamment appuyées par l’ex-député Alain Cousin (Union pour un mouvement populaire) pour obtenir la reconnaissance d’utilité publique de jeparraine.org (5).
Le couple de Normands adoptera en tout trois filles et accueillera au moins cinq jeunes à leur domicile, notamment la fille d’un haut fonctionnaire éthiopien et l’un de leurs plus proches intermédiaires, Assefa Kébédé, « pour lui permettre d’étudier et d’être en sécurité ». Sans jamais mettre un pied en Éthiopie, Christine Bayon s’est occupée pendant plusieurs années — un temps en tant que salariée — de la sélection des parents adoptifs au sein des Enfants de Reine de Miséricorde. Un processus très rapide, selon François Vivier. « Il n’y avait pas de liste d’attente », explique-t-il. Après une enquête sociale et psychologique des services de l’Aide sociale à l’enfance, Christine Bayon « organisait des entretiens avec une ou deux personnes de l’association, qui avaient de par leur métier une certaine aptitude, sans avoir de diplôme reconnu, pour donner un avis sur les motivations de la famille ».
La religion était-elle un plus dans le choix des couples ? « L’appartenance à la religion catholique n’était pas un critère », se défend Christine Bayon. « Étant donné le peu de catholiques pratiquant en France [ndlr, 2 % de la population], le bon sens suffit pour [le] comprendre. Notez que la quasi-totalité des enfants éthiopiens confiés à l’adoption internationale sont des chrétiens orthodoxes. Nous avons donc considéré comme une marque de reconnaissance vis-à-vis de leur culture d’origine de les confier à des familles qui sauraient respecter et donner suite aux aspirations éventuelles de ces enfants. »
Comme expliqué dans l’enquête de « Causette » parue en 2021 (6), Christine Bayon s’est mise en retrait des décisions de l’association après 2013 lorsque l’adoption s’est ouverte aux couples homosexuels mariés. « L’Éthiopie n’accepte pas de confier des enfants à des couples homosexuels », reformule-t-elle aujourd’hui. « ERM a respecté comme il le devait la loi de ce pays. »
Gilbert Bayon démissionne de la présidence en 2017, en grande partie pour des raisons de santé, mais aussi après plusieurs débats au sein de l’association. « L’intuition de départ était qu’il fallait trouver des parents pour ces enfants mais une vingtaine d’années plus tard, on s’est rendu compte que l’adoption était devenue plutôt : “Il faut des enfants pour des parents“ », explique François Vivier, le président actuel d’ERM. ERM regroupe encore « une bonne centaine de membres », selon lui. Jeparraine.org permet de parrainer « un gros millier » d’enfants en Éthiopie et « quelques centaines » au Burkina Faso.
Plaintes pour escroquerie
Des plaintes visent ERM pour des dysfonctionnements dans le processus d’adoption, notamment lorsque des adoptés ont retrouvé leurs parents biologiques censés être décédés, mais également concernant le système de parrainage. Patrick, qui a porté plainte en 2023, raconte avoir donné pendant vingt ans près de 30 euros par mois pour chacun des trois frères de leurs enfants adoptés restés au pays. « On recevait annuellement un document qui nous disait que les enfants allaient bien, qu’ils allaient à l’école. » En 2005, le beau-frère de Patrick fait un don de plusieurs milliers d’euros :
« Monsieur Bayon m’a dit : “Tout s’est bien passé, on a réussi à leur acheter un petit garage, ils sont autonomes maintenant.” Mais tout ça n’était qu’un mensonge. »
Puis, un beau jour, plus de nouvelles : « À chaque fois que je demandais des nouvelles des enfants restés là-bas, Monsieur Bayon me répondait : “J’ai été sur place, on ne les a pas trouvés, on ne sait pas ce qu’ils sont devenus.“ » En 2020, via les réseaux sociaux, la fille de Patrick retrouve la trace de sa famille d’origine et découvre le pot aux roses. Depuis tout ce temps, ses frères seraient restés dans la maison familiale, n’auraient ni été à l’école ni reçu les vêtements envoyés par colis ni les sommes virées.
Au sujet de jeparraine.org dans un rapport publié en 2012, la Cour des comptes pointait « des informations particulièrement floues » et « une divergence notable entre ce qui est dit aux donateurs et ce qui est fait ». « Il nous a en effet été remonté que parfois les parrainages n’allaient peut-être pas là où ils auraient dû aller », reconnaît le président d’ERM, François Vivier. Il explique qu’au départ les parrainages étaient distribués « par l’administration éthiopienne » et donc que « l’argent passait entre les mains des travailleurs sociaux sur place ».
« Là, il est vrai que nous n’avions pas de possibilité de contrôle », admet-il avant d’ajouter qu’« au fil des ans, nous avons changé le système. Tout organisme qui fait des actions humanitaires dans des pays du tiers monde est malheureusement soumis au risque qu’il y ait un petit peu de détournement. Mais Gilbert Bayon faisait quand même deux voyages par an pour essayer de trouver des solutions ». « Aujourd’hui nous n’avons rien à nous reprocher ou à expliquer », dit Christine de Almeida, présidente de jeparraine.org. Elle assure que désormais les virements sont effectués sur les comptes bancaires des parrainés. « Par exemple, deux familles nous ont fait des demandes chiffrées sur des parrainages, les dossiers ont été clôturés. Tout est réglé. »
En 2021, après des révélations du magazine « Causette », et les dépôts de plainte, un collectif de soutien des époux Bayon regroupant 140 personnes a été créé et est toujours actif. « Beaucoup de parents adoptifs restent dans le déni », estime Solenne, adoptée en 1995. « On pense couper les adoptés de leur famille et de leur histoire pour leur “bien“ », explique Alain Gascon, géographe, professeur honoraire à l’université Paris VIII et à l’Institut français de géopolitique. « Plusieurs associations n’avaient pas ce souci de relier ces personnes à leur culture d’origine, mais c’était une erreur. »
(1) Les prénoms ont été modifiés.
(2) Le concile Vatican II, ouvert le 11 octobre 1962 par le pape Jean XXIII, est l’un des événements les plus marquants de l’histoire de l’Église catholique du XXe siècle. Il s’agissait d’un travail d’ouverture de l’Église catholique au monde moderne.
(3) Le sanctuaire de Montligeon n’a pas répondu à nos sollicitations.
(4) Farouchement opposé aux réformes issues du concile Vatican II et fondateur de la très intégriste Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, Monseigneur Marcel Lefebvre a été excommunié par le Vatican en 1988.
(5) L’ex-député Alain Cousin n’a pas répondu à nos sollicitations.
(6) « Les Enfants de Reine de Miséricorde » : scandale de l’adoption en Éthiopie – épisode 1, « Causette », 12 mai 2021, Anna Cuxac, Alison Terrien et Christelle Gérand.
Illustration de Une par Jérémie Luciani.
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