À quelques semaines du scrutin municipal, les 172 habitants du village de Préaux (36), situé au nord-ouest de l’Indre, ont reçu dans leur boîte aux lettres un tract politique inattendu. « Mon but est de réunir toutes les bonnes volontés de notre commune pour lui redonner un nouveau souffle », disait le courrier, signé par Thibaut de la Tocnaye, conseiller régional du Rassemblement national (RN) en Centre-Val de Loire. Et donc désormais candidat à la mairie de Préaux, sous une étiquette divers droite (1).
En effet, la lettre sur laquelle apparaît le visage et la fonction de l’intéressé, qui a récemment acquis puis rénové le château du bourg, ne mentionne nulle part son affiliation au parti de Marine Le Pen. C’est que la question est particulièrement délicate pour le parti lepéniste, tant le CV fourni et les publications en ligne haineuses de l’aspirant édile entrent en conflit avec la volonté de Jordan Bardella de minimiser la présence de brebis galeuses au sein de ses troupes.
Un père terroriste
Né en 1958, Thibaut de Bougrenet de la Tocnaye — de son nom complet — est le fils d’Alain de la Tocnaye, ancien militant du groupe terroriste d’extrême droite Organisation de l’armée secrète. Après avoir déserté l’armée et s’être évadé de prison, ce dernier a participé à l’attentat raté du Petit-Clamart, dans les Hauts-de-Seine, qui visait le 22 août 1962 — un mois et demi après l’indépendance de l’Algérie — à assassiner le général de Gaulle, alors président.
Mais si le candidat de Préaux ne peut vraisemblablement pas se voir reprocher les agissements de son géniteur, également adhérent RN durant sa vie, il en partage manifestement certaines obsessions. Le 16 décembre 2016, l’antigaullisme du père ressurgit dans la bouche du fils. Le conseiller régional — depuis 1992 — en Provence-Alpes-Côte d’Azur hurle, en pleine séance, et à l’attention du président de la région, Christian Estrosi, qu’il est un « enfoiré de gaulliste ». Le débat portait sur les « harkis », ces rapatriés d’Algérie qui ont combattu au sein de l’armée française pendant la guerre.
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Deux mouvements politiques pétainistes
Dans sa longue carrière de militant d’extrême droite — il a adhéré dès 1988 au FN — Thibaut de la Tocnaye a aussi fréquenté des radicaux. Le 24 mai 2009 — comme l’a relevé le site France Politique, tenu par un journaliste de « La Croix » Laurent de Boissieu — il est ainsi intervenu au deuxième « congrès nationaliste » de Renouveau français. Un mouvement contre-révolutionnaire et pétainiste lancé quatre ans plus tôt. À la tribune ce jour de mai 2009 se sont succédés Jérôme Bourbon de Rivarol, Thomas Joly du Parti de la France ou encore Pierre Sidos de l’Œuvre française, deux mouvements politiques pétainistes.
Dans les années 1980, le sexagénaire a également combattu, armes à la main, le « marxisme » et « l’islamisme » — ses deux obsessions — hors de France. Au Liban d’abord, où il a fait partie des Phalanges libanaises, une milice chrétienne connue pour avoir tué de nombreux civils palestiniens durant cette décennie sur fond de guerre civile. Puis en 1985 au Nicaragua, aux côtés des groupes armés anticommunistes Contras contre le gouvernement sandiniste. Et enfin, au début des années 1990, il milite aux côtés de l’association Chrétienté-Solidarité en Croatie, où s’affrontent alors Croates catholiques et Serbes communistes.
S'il a indiqué à StreetPress n'avoir « aucun souci avec l'islam et les musulmans », les publications de Thibaut de la Tocnaye sont très islamophobes et amalgament les terroristes islamistes au reste de la communauté. / Crédits : DR
Mais puisqu'il dit qu'il n'a rien contre l'islam enfin... / Crédits : DR
« Lobby juif »
Si lointain soit-il, le passé belliqueux de Thibaut de la Tocnaye éclaire aujourd’hui encore certaines de ses publications sur les réseaux sociaux. Persuadé que la France va connaître le même sort que le Liban, c’est-à-dire, dans son esprit, une montée en puissance de l’islam mettant en danger les chrétiens, il a multiplié en ligne les propos islamophobes violents. « Mais quelle erreur de ne pas avoir compris (encore ?) que l’islam est une machine de guerre », a-t-il lancé, le 3 août 2016, sur Twitter.
Une semaine plus tôt, sur le même réseau social, il qualifiait « d’excellent communiqué » un article publié en juillet 2016 sur le site de l’association d’extrême droite Agrif (il en a depuis été retiré) et intitulé : « Allahou Akbar : ça suffit ! Il faut traiter le Coran et les hadiths comme “Mein Kampf“ ! » Rebelote en 2019 quand, en réaction à un article « le pape François compare les migrants à des anges », le conseiller régional écrit sur Facebook que « l’islam et (ou) la barbarie, dans leur inexorable course en avant, éliminent en premier les faibles » et que le souverain pontife « ne se rend pas compte qu’il ouvre les vannes face à un torrent qui l’engloutira avant les autres ».
Thibaut de la Tocnaye verse aussi régulièrement dans le complotisme. Sur ses comptes personnels, il dénonce régulièrement les confréries maçonniques et leurs « réseaux » ainsi que « l’oukase des Loges… en clair, le “cordon sanitaire” exigé par la franc-maçonnerie contre les nationaux ». En février 2020, sur Facebook, il estime que, bien que selon lui « l’antisémitisme de l’islamo-gauchisme [soit] de plus en plus assumé », « un certain lobby juif continue de boycotter le RN ! »
Pour Thibaut de la Tocnaye, il y a les bons Israélites et le mauvais « lobby juif ». / Crédits : DR
Le candidat également conseiller régional RN est très obsessionnel dans ses publications sur des actions présupposés de la franc-maçonnerie. / Crédits : DR
Le candidat trouve ses propos « inacceptables »
Interrogé sur ces publications, Thibaut de la Tocnaye a d’abord répondu par mail à StreetPress : « Je ne sais pas où vous avez trouvé ces “extraits” sur mes comptes FB ou Twitter… mais tout est erroné et évidemment ils sont inacceptables tels quels… » Et de poursuivre : « Je n’ai aucun souci avec l’islam et les musulmans, le seul problème est “l’islamisme”, véritable idéologie révolutionnaire, terroriste et conquérante. » Nous lui avons ensuite transmis chaque lien de ses publications. Si le candidat n’a pas répondu à notre relance, certains posts ont désormais été supprimés.
Le candidat et membre du parti lepéniste depuis des décennies a même imputé la victoire de Xavier Bertrand aux élections régionales de 2015 face à Marine Le Pen aux « réseaux franc-mac ». / Crédits : DR
Silence radio partagé par le Rassemblement national (1), qui a ironiquement placé, entre approximativement 2017 et 2023, Thibaut de la Tocnaye à la tête de l’Iforel, son institut de formation des élus locaux. Il faut dire que le candidat est toujours haut placé dans l’appareil du parti. D’après un article du « Figaro » paru en juin 2023, il était décrit comme étant « membre du comité stratégique de Marine Le Pen lors de la dernière campagne présidentielle, en charge des questions économiques et de la réindustrialisation ». En 2017, avec son entreprise Cap Stratégique, il avait aussi facturé plusieurs missions au RN, comme l’avait révélé Mediapart.
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Dans son château, acquis en décembre 2022 et dont la restauration a été achevée en mai 2025, Thibaut de la Tocnaye reste malgré tout confiant. Il peut l’être d’autant plus au vu des récents résultats électoraux à Préaux. En 2022, comme l’avait raconté le quotidien local « La Nouvelle République », Marine Le Pen y avait en effet recueilli 42,86 % des votes exprimés au premier tour de la présidentielle. Plus récemment, 64 % des suffrages de la commune étaient allés au premier tour des élections législatives anticipées à Marc Siffert Sirvent, candidat UDR-RN non élu.
(1) Contactée, la préfecture n’a pas répondu. Contactée, Mylène Wunsch, déléguée départementale du Rassemblement national dans l’Indre, a répondu par SMS à StreetPress n’avoir « aucune explication à [n]ous fournir ».
Illustration de la Une par Caroline Varon.
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