Sur les plateaux de télé comme à l’Assemblée nationale, la députée RN du Var Laure Lavalette a imposé son carré identifiable et son style de mère de famille nature-peinture, qui tacle ses adversaires sans jamais lâcher son sourire cordial. Débit rapide, éléments de langage rodés, formée auprès de l’ancien journaliste Pascal Humeau — coach de Jordan Bardella —, elle est calibrée pour l’époque.
On serait bien en peine, dernièrement, de lui trouver des positions politiques tranchées. Bien placée pour remporter les municipales à Toulon (83) face à une opposition divisée, Laure Lavalette joue sur son ancrage local et un maximum de consensus. « Laure, mère de famille de 49 ans », se présente sur son tract et au scrutin sans étiquette, pourvue d’un slogan en lettres jaunes pop ornées d’un soleil. Si le logo RN a été évacué de ses kits de campagne, c’est que Toulon a déjà été dirigé par l’extrême droite et en garde un souvenir cuisant. Entre 1995 et 2001, le maire Front national Jean-Marie Le Chevallier était à la tête de la ville avec à la clé, une montagne de scandales de corruption, et une quasi-faillite de la ville. La campagne de la candidate RN, qui met l’accent entre autres sur la réfection de la voirie, ne semble pas s’éterniser sur les thèmes prisés par l’extrême droite.
À LIRE AUSSI (en 2025) : Un attaché parlementaire officiellement viré pour ses tweets racistes continue de bosser pour Laure Lavalette
En cela, elle incarne le Rassemblement national nouvelle mouture, celui qui vise le pouvoir, et se veut donc désirable et rassembleur. « C’est le visage de la dédiabolisation du RN. Ça la rend très dangereuse », glisse un observateur local. « Sur le plan humain et sur le plan des idées, c’est la meilleure. Elle est très travailleuse et rayonnante », célèbre Didier Gestat de Garambé, ancien adjoint de la mairie Front national de Toulon en 1995, qui a longtemps été son voisin. Tous ne sont pas aussi conquis. Au cours de son ascension, Laure Lavalette a laissé quelques solides rancunes. Une ex-membre du RN, qui l’a longtemps côtoyée, lâche : « Je lui reconnais du talent, il en faut pour arriver là où elle est. Mais c’est quelqu’un qui a un double visage. Elle est capable de sortir des choses blessantes pour rabaisser les gens, mais comme elle a une certaine éducation, ce n’est jamais direct. » Cette même source cite ses « sbires autour d’elle qui sont plus bruts de décoffrage », comme son ancien attaché parlementaire Nicolas Koutseff. À propos de Laure Lavalette, elle conclut :
« Si je devais la résumer, je dirais : roublarde et dissimulatrice »
Plusieurs militants RN ou ex-RN dressent le portrait d’une femme habile à la manœuvre politique. Une autre ex-cadre locale dépeint : « Derrière le côté volubile, elle est carnassière, opportuniste, tout est envisageable pourvu qu’elle ait une place. » Elle poursuit : « Dedans, si vous grattez, il n’y a rien, le vide sidéral. C’est un logiciel pré-enregistré du FN. Elle ne travaille pas, elle est là pour être vue. Son style, c’est d’arriver en retard avec panache dès qu’elle sait qu’il y aura un appareil photo. Elle sait très bien donner l’impression qu’elle y était toute la journée, alors qu’elle est arrivée il y a quarante minutes ! »
En mars 1998, Laure Lavalette qui dirige le Renouveau étudiant — groupuscule lié au FN mais au discours proche du néofascisme — est aperçue aux côtés d'une « bande de skins », qui auraient fait « usage de grosses bombes lacrymogènes, de battes de base-ball » lors d'une bagarre. / Crédits : Sud-Ouest, mars 1998
Des idées de père en fille
Plusieurs témoins estiment que la carrière de Laure Lavalette a pris son essor en 2017, à la faveur d’un trou d’air pour le RN. La mise à l’écart de Jean-Marie Le Pen a divisé le parti, Marion Maréchal Le Pen vient de claquer la porte et Marine Le Pen a livré une prestation désastreuse lors du débat pour le second tour de la présidentielle. Les coups pleuvent en interne, et selon l’avis de plusieurs sources, seuls les « courtisans » s’en sortent. « Il y a eu une hémorragie chez les cadres en 2017. Il y avait une ambiance détestable de délation. Alors Laure a joué des coudes, comme elle sait si bien le faire ! », tacle une ex-colistière, qui préfère garder l’anonymat.
Laure Lavalette monte vers 2020 à Paris, depuis le Var, demander une place à Marine Le Pen. Et elle se voit propulsée porte-parole du Rassemblement national à l’occasion de la campagne présidentielle de 2022. Depuis, elle est devenue l’une des personnalités les plus en vue du parti lepéniste. Chacun de ses déplacements auprès des militants est l’occasion de multiplier les selfies. Comme ce jour de décembre 2025 où elle vient épauler le candidat RN Dorian Munoz à la mairie de La Seyne-sur-Mer (83), qui inaugure son local. Devant une audience conquise, la députée de la 2ème circonscription du Var fait l’éloge de son comparse : « Je peux vous dire que c’est quelqu’un qui n’a jamais varié, jamais changé d’idées. » Elle sert la même rhétorique en allant soutenir Frédéric Boccaletti, connu des lecteurs de StreetPress pour ses casseroles, à Six-Fours-les-Plages (83) : rappeler qu’ils se sont rencontrés « à un moment où c’était moins drôle d’être au Rassemblement national ». Qu’eux n’ont « jamais trahi, jamais failli ».
À LIRE AUSSI : Municipales : la carte des 150 « brebis galeuses » du RN
Si la façade est lissée, le grenier garde quelques souvenirs encombrants. L’extrême droite, Laure Lavalette y baigne depuis le berceau. Son père, catholique radical, fait partie d’Ordre nouveau, le principal mouvement néofasciste français, et adhère au Front à sa création en 1972. Candidat FN aux législatives en 1993 et 1997, en Gironde, Jean-Philippe Lavalette déclarait, selon « Marianne », que « quelqu’un d’ouvertement antisémite [sic] n’a pas sa place au FN ». Son arrière-grand-père était membre des Croix-de-Feu, une association nationaliste d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale. Dominique Michel, ancien adjoint à l’urbanisme à la mairie FN de Toulon dans les années 1990, se réjouit : « C’est une vraie militante, qui a toujours milité chez nous. Ce n’est pas si fréquent. » « Elle est sociologiquement, psychologiquement, sincèrement de droite, nationale classique, conservatrice », résume Didier Gestat de Garambé.
En 2015, Laure Lavalette apparaît sur ce tract nostalgique de l’Algérie française, déterré par « Les Jours ». / Crédits : DR
Convoquer l’intime
Cette catholique fervente, qui fréquente une paroisse toulonnaise adepte du rite tridentin, une messe en latin où l’on prie face contre le sol, a longtemps fait savoir son opposition à l’avortement et à toute réforme progressiste comme celle du « mondialisme » ou du genre. Sur un blog d’extrême droite, en 2015, on retrouve sous sa plume les éléments de langage les plus outranciers de la Manif pour tous. Elle écrit :
« Incontestablement, les projets des savants-fous socialistes (loi Taubira, extension de la PMA, circulaire régularisant les GPA faites à l’étranger, théorie du genre à l’école…) ont fait sortir les catholiques de leur torpeur et les ont ramenés dans la bataille politique. »
Lorsqu’elle siège au conseil municipal de Toulon, certaines interventions répercutent aussi ce positionnement Manif pour tous compatible, comme quand elle s’indigne d’un dessin de seins dans un manuel pour enfants, « à l’heure où le pouvoir brouille la notion de genre ».
« Libération » révèle en 2022 que Laure Lavalette, alors porte-parole de la campagne présidentielle de Le Pen, a signé une charte en 2014 de l’association Choisir la Vie, s’engageant à abolir l’IVG une fois au pouvoir. Dans un article des « Jours », on retrouve un post Facebook de 2016 où elle chante les louanges de Jean Bastien-Thiry, membre de l’OAS qui a organisé en 1962 l’attentat du Petit-Clamart, dans les Hauts-de-Seine, contre Charles de Gaulle. Des engagements dont elle dit ne pas se souvenir ou les avoir lus en diagonale dans la presse.
À LIRE AUSSI : Pourquoi des candidats et militants RN aux municipales suivent-ils le compte privé d’un terroriste d’extrême droite ?
Depuis, on est passé de l’eau bénite à l’eau tiède : interrogée par France Info sur la natalité, Laure Lavalette tient un discours de « bon sens » mais tout en prudence. Alors changement de discours ou changement de cœur ? On aurait bien aimé lui poser la question, mais nos demandes d’interview restent sans réponse. Elle se montre plus volubile chez les confrères, comme en 2025 dans « Le Figaro Magazine » avec ce portrait conciliant où l’on parle de ses virées chez Bricorama et de ses déboires familiaux avec Parcoursup, dans la droite ligne de son discours soigneusement dépolitisé. Sa technique : convoquer l’intime avec des images d’Épinal de sa famille ou de son combat pour sa fille handicapée pour édulcorer les obsessions sécuritaires et identitaires portées par son parti. Ainsi l’un de ses projets pour Toulon est de faire « un Toulon sûr où mes filles peuvent sortir le soir sans inquiétude, et où je peux me coucher le soir sans attendre qu’elles rentrent », dit-elle dans un média local.
Un groupe violent
Son parcours au sein de l’appareil débute par la voie caractéristique des membres historiques du FN. Comme l’a révélé « L’Express » en 2022, Laure Lavalette fait ses premières armes, de 1996 à 1998, avec le Renouveau étudiant — groupuscule lié au FN mais au discours ultra radical, proche du néofascisme — au sein de la fac de Bordeaux, où elle mène, sans les terminer, des études de droit : « On ne peut pas coller des affiches et faire ses TD », dit-elle au « Monde » en 2022.
Les archives du quotidien « Sud Ouest », consultées par StreetPress, font état d’échauffourées brutales qui secouent le campus pendant deux ans, entre le Renouveau étudiant, que Laure Lavalette finira par diriger entre 1996 et 1998, et la section carrément anti-Le Pen (SCALP) ou l’UNEF, syndicat étudiant de gauche. En février 1996, elle raconte dans la presse avoir été passée à tabac devant la cafétéria de la fac, ainsi que deux de ses camarades du Renouveau étudiant. S’ensuit une expédition punitive en avril 1996 : un commando d’extrême droite extérieur à la fac, notamment venu de Paris, tombe violemment sur des étudiants de gauche, à coups de poing, de pied et de gaz lacrymogènes, et quatre d’entre eux finissent à l’hôpital. Auprès de « Sud Ouest », Laure Lavalette affirme n’y être « pour rien » et dément avoir assisté à la bagarre. En mars 1998, elle est vue auprès d’une « bande de skins » avant une bagarre, selon les archives du journal local.
En avril 1996 : un commando d’extrême droite, venu de Paris, tombe violemment sur des étudiants de gauche de Bordeaux, à coups de poing, de pied et de gaz lacrymogènes. L'action fait suite à une agression de Laure Lavalette deux mois plus tôt. / Crédits : DR
Le mentor purgé
En 1998, la militante de 22 ans, étiquetée FN, se présente aux élections cantonales de Bègles (33). Elle y déroule un programme fait de lutte contre le « fiscalisme », promotion de la préférence nationale et mesures contre les bandes de « jeunes » — les guillemets sont d’origine — qui menacent la tranquillité des « honnêtes gens ». Son groupe le Renouveau étudiant disparaît peu après, ayant commis l’erreur de se rallier à Bruno Mégret, créateur d’un parti concurrent au FN de Jean-Marie Le Pen qu’il a tenté de renverser en 1998. Laure Lavalette fait alors un passage chez ces putschistes à la fin des années 1990.
Ainsi se déroule son parcours, parallèle à celui de son parti, fait de soubresauts, d’éclipses et de retours gagnants. Après un hiatus de douze ans pour élever ses cinq enfants, elle devient conseillère municipale en 2014 à Toulon, où elle a suivi son mari, ingénieur dans la marine. C’est Amaury Navarranne, lui aussi catholique dévot et l’un des espoirs locaux du FN, qui la prend sous son aile. Ils apparaissent côte à côte sur ce tract nostalgique de l’Algérie française distribué en 2015, déterré par « Les Jours ». Ce proche de Bruno Gollnisch, ancien numéro 2 du FN, ne cache pas son admiration pour Jean-Marie Le Pen. Une posture pas vraiment dédiabolisée qui vaudra au mentor de se faire éclipser par la nouvelle venue, selon plusieurs sources. Il apparaît aujourd’hui sur sa liste pour Toulon. Une source dépeint :
« C’est lui qui est venu la chercher, et l’a formée. C’est quelqu’un d’intelligent, de sérieux. Beaucoup de militants lui sont restés fidèles. Et elle l’a purgé. »
Un ancien cadre majeur du FN local confirme : « Elle a de l’expérience à Toulon, mais elle a toujours travaillé dans le sillage d’Amaury Navarranne. Je n’ai rien contre Laure, je suis impressionné par son essor, mais pour moi, elle n’a pas les épaules pour diriger Toulon, une ville de plus de 180.000 habitants. » Pour cet homme, « deux choses terribles » peuvent arriver à Laure Lavalette : « Gagner, car elle va être confrontée à une situation qu’elle ne maîtrise pas, et à une opposition qui est rompue à l’exercice politique. Ou perdre, car elle sera confinée à l’opposition pendant six ans, et elle fera le coup de Marion [Maréchal Le Pen, ndlr] qui a abandonné son groupe au bout de six mois après avoir perdu les régionales. » Initialement d’accord pour une interview, Amaury Navarranne a changé d’avis après la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque le 14 février à Lyon, et nous répond : « Compte tenu des haines que vous provoquez, je ne souhaite pas communiquer avec vous. »
À LIRE AUSSI : À Lyon, l’organisatrice de la marche pour Quentin Deranque est mariée à un néonazi violent
Côté local, à l’approche de la campagne, les vieux réflexes inhérents au RN reviennent. La candidate n’a pas apprécié que « Var-Matin », le quotidien régional, révèle qu’elle ne vivait plus à Toulon, mais dans un village aux alentours. Sa réaction est immédiate ; elle dénonce une atteinte à sa sécurité, « une arme pointée sur la tête de ses enfants », dépose plainte, et coupe le contact avec le journal. « Toulon, pour vous, c’est fini », lance-t-elle. Et poursuit les coups de pression par réseaux sociaux interposés. Ce n’est pas une première : « On ne va pas être copains », glisse-t-elle au téléphone quand un papier lui déplaît, comme celui qui rappelait son affiliation à l’extrême droite.
Illustration de la Une par Mila Siroit.
Faf, la Newsletter
Chaque semaine le pire de l'extrême droite vu par StreetPress. Au programme, des enquêtes, des reportages et des infos inédites réunis dans une newsletter. Abonnez-vous, c'est gratuit !
NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER
