« Il y a un vrai déclin intellectuel, une vraie crise intellectuelle. » Enfoncé dans un fauteuil, dans un appartement du Quartier latin à Paris V, le politologue Gaël Brustier débite. En face de lui, Jérôme Blanchet-Gravel, un Québécois du site Libre Média, une plateforme très à droite, qui véhicule des thèses proches du trumpisme ou des discours complotistes et libertariens. Dans cette interview d’une trentaine de minutes, qui date de janvier 2025, Gaël Brustier cible pêle-mêle le Parti socialiste ou les « wokes » qu’il voit comme « des gros bébés éternellement insatisfaits à qui on n’a pas donné ce qu’on voulait ». Mais aussi la question palestinienne en France supposément « devenue complètement folle », à cause de La France insoumise et de la militante « à cheveux blonds un peu pisseux » qui colle les affiches en bas de chez lui.
Le propos est loin d’avoir la qualité des précédentes analyses de l’auteur qui a écrit une dizaine d’ouvrages entre 2008 et 2026, dont certains ont été très médiatisés comme « Nuit debout, que penser ? » sur le mouvement de gauche éphémère à Paris ou encore « Le Mai 68 conservateur. Que restera-t-il de la Manif pour tous ? ». Il traduit une certaine bascule de la part du politologue depuis quelques années. Son passif à gauche, que ce soit chez LFI ou au PS, semble loin derrière lui et le discours qu’il dessine chez des médias d’extrême droite comme Radio Courtoisie ou le magazine « Éléments » s’inscrit dans une pensée réactionnaire.
Pourtant, cet habitué du monde politique a été proche de Juliette Méadel, une ancienne socialiste désormais macroniste, lors de sa campagne pour la mairie de Montrouge (92). Il a été de fin 2024 à septembre 2025 la plume de cette ex-ministre déléguée chargée de la ville dans le gouvernement de François Bayrou. Interrogée sur cette collaboration, l’ancienne ministre répond à Golias et StreetPress que Brustier lui a « donné toute satisfaction. Pour le reste, je n’ai pas de commentaire à faire ».
« Cancérisation complète de l’esprit militant »
« L’autre jour, j’ai entendu parler des jeunes de 18 ans à côté de moi dans le métro. Ils ont dit les mêmes mots en boucle : “Trop pas ! Ah ouais, chelou.” Il y avait dix mots de vocabulaire dans une conversation de cinq minutes. C’est peut-être réac ! Mais je ne crois pas qu’un pays puisse se payer le luxe d’avoir des sauvages dans le genre », déclare Gaël Brustier dans son interview en janvier 2025 avec Libre Média. Depuis quelques années, le politologue multiplie les déclarations réacs.
À l’été 2024, chez Radio Courtoisie, il a estimé que l’évolution du militantisme de gauche et d’extrême gauche relevait d’une « espèce de bestialisation », d’une situation ressemblant aujourd’hui au « zoo de Vincennes » ou encore d’une « cancérisation complète de l’esprit militant ». L’émission avec le média d’extrême droite, dont le patron organise des dîners qui rassemblent l’extrême droite parlementaire et les activistes radicaux, était produite en collaboration avec l’Institut Illiade. Cet organisme identitaire est à mi-chemin entre l’institut de formation et le cercle de réflexion, héritier direct des théoriciens ethno-différentialistes — comprendre suprémacistes blancs — du Grece et du Club de l’horloge, les think tanks de la Nouvelle Droite, courant de pensée d’extrême droite. Gaël Brustier s’est d’ailleurs rendu en septembre 2023 aux cinquante ans d’« Éléments », la revue de ce courant politique. Il est intervenu dans l’un des colloques : « clivage droite-gauche, c’est enfin fini ! », aux côtés du théoricien de la Nouvelle droite, Alain de Benoist, et du rédacteur en chef d’« Éléments », François Bousquet.
À LIRE AUSSI : Pourquoi des candidats et militants RN aux municipales suivent-ils le compte privé d’un terroriste d’extrême droite ?
En 2024, le politologue s’est rendu à la fois sur TV Libertés, web-télé identitaire fondée par des ex-FN, mais aussi chez Tocsin, média complotiste qui tente de réhabiliter l’humoriste antisémite Dieudonné, en plus d’intervenir au cycle de conférences, Printemps de la liberté d’expression, à Perpignan (66). Cet événement est organisé par le maire RN local Louis Aliot. Un raout des réacs que Mediapart résumait à l’époque comme un « cycle de pseudo-conférences parcourues de délires, zébrées de surenchères et grosses de menaces sur la paix civile, sous couleur de sauver notre civilisation ».
« Concernant ses prises de position actuelles et ses passages dans des médias d’extrême droite, je ressens vraiment du dégoût. Pour être honnête, je ne comprends pas ses revirements politiques. Il a aujourd’hui une posture très droitarde », lâche à Golias et StreetPress, Thomas Luquet, un ancien militant au PS, engagé depuis 2017 chez LFI, qui a côtoyé Gaël Brustier en 2012. Bernard (1), un ancien proche du politologue et qui s’en est éloigné depuis le Covid, regarde avec « effarement » certaines des fréquentations et publications de Gaël Brustier, qui l’ancrent selon lui « dans une sorte de passéisme identitaire ».
Des partages qui questionnent
« Je suis moins progressiste qu’avant », confirmait Gaël Brustier au journal de Saône-et-Loire, lors d’une interview en février 2024. En effet, catholique, chroniqueur jusqu’en 2024 au média religieux d’ouverture « La Vie », Gaël Brustier relaie désormais davantage les vidéos des comptes traditionalistes C.R.E.D.O et @catho_costaud sur son compte Instagram public. Ainsi que des contenus du média ultra-conservateur du groupe de Vincent Bolloré, « France Catholique ».
Le quadragénaire y like également des vidéos de comptes associés à l’extrême droite radicale, comme le groupuscule Némésis ou le militant néofasciste angevin Jean-Eudes Gannat, auquel il est abonné. « Ni vivre ensemble, ni assimilation : remigration ! Chaque année des Français de souche quittent l’endroit où ils ont grandi pour vivre dans des lieux ethniquement préservés », indique ce dernier dans la vidéo aimée par Brustier. Dans une autre vidéo likée, c’est cette fois la militante d’extrême droite Erga qui fait la promotion de l’institut catholique identitaire Academia Christiana ou qui indique que Dieudonné est sa « personnalité française préférée ».
Le politologue republie également via des partages ou des stories des vidéos d’influenceurs de la sphère trumpienne, pleines de louanges envers le président des États-Unis. Gaël Brustier a repartagé de nombreux contenus de propagande de la première ministre italienne, Giorgia Meloni, notamment ceux du compte @giorgia.2027 la montrant tout sourire avec un chien dans les bras ou encore main dans la main avec une fille à la sortie d’un avion présidentiel. Un contenu logique pour un politologue ? Les vidéos sont publiées sans texte ou analyse du spécialiste.
À LIRE AUSSI : « Nicolas qui vote » : le collectif Némésis s’associe à un site raciste poursuivi en justice
« Il faut savoir que Gaël [Brustier] a toujours eu un côté provocateur », confie Jean-Philippe Huelin, ami de Gaël Brustier et co-auteur sur plusieurs ouvrages. Pour lui, il n’est pas à exclure qu’il soit actuellement dans une forme de provocation permanente face à un système politique dans lequel il se sent en rupture. Interrogé sur la forte présence de l’ancien politologue de gauche dans les médias d’extrême droite et ses prises de position sur les réseaux sociaux, Jean-Philippe Huelin oppose :
« J’imagine qu’il va là où on l’invite. Je ne parviens pas à saisir ce qui relève du sérieux de l’adhésion chez lui et ce qui relève de la simple provocation. »
L’un de ses anciens proches qui souhaite rester anonyme se souvient qu’il passait son temps au Parti socialiste « à s’énerver contre l’islamophobie » et croisait le fer avec le Printemps républicain. « Il y a un côté fanatique sans cause chez Gaël. Il y a toujours un passage d’un point extrême à un autre », souffle cette dernière personne. Contacté pour évoquer ses positions, Gaël Brustier n’a pas souhaité répondre à Golias et StreetPress. Tour à tour, le politologue répond à l’écrit : « Démarche bizarre, méthodes pittoresques, vive la liberté de la presse ! » Puis indique simplement qu’il lira « avec intérêt » notre article, « et si besoin [j’y] apporterai les réponses nécessaires ».
La désillusion Montebourg
Comment expliquer de telles positions d’un homme qui, il y a encore dix ans, côtoyait souvent des personnalités de gauche comme Clémentine Autain, qui a participé à la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2017 ou qui a travaillé pour Le Média l’année suivante ? « C’est son côté un peu mercenaire, il n’a jamais compris qu’on pouvait travailler en dehors de la politique », lâche l’un de ses anciens amis. Gaël Brustier a écumé une grande partie des chapelles politiques, même les plus insoupçonnables. Il est par exemple passé par Jalons, groupe de pastiche politico-médiatique dirigé par Karl Zéro, ancien visage du « Vrai journal », et dont l’ancienne égérie de la Manif pour tous, Frigide Barjot, a été membre.
Au début des années 2000, cet admirateur de Philippe Séguin, représentant la tendance souverainiste au sein du RPR chiraquien, est membre du Mouvement républicain et citoyen, fondé par l’ancien ministre socialiste de la Défense, Jean-Pierre Chevènement. Après avoir claqué la porte du mouvement en 2006, le voilà au Parti socialiste. Lors de la primaire en 2011 qui voit François Hollande l’emporter, Gaël Brustier est le directeur opérationnel de campagne d’Arnaud Montebourg. « C’était un peu le spécialiste d’Antonio Gramsci. Il avait la conviction qu’il fallait faire du populaire, voire du populisme, au niveau des politiques de gauche », détaille Thomas Luquet, l’ex du PS désormais chez LFI. Il a « beaucoup investi » sur celui qui devient ministre de l’Économie, rembobine Jean-Philippe Huelin. « Il avait en partie pris les rênes de sa campagne. Ça s’est ensuite mal passé parce que Montebourg n’était pas quelqu’un d’assez sérieux ni constant », continue celui qui a cosigné un livre avec le politologue. Un de ses anciens proches a une autre version :
« Gaël était persuadé d’entrer dans le cabinet de Montebourg. Ça n’a pas été le cas, il l’a vécu comme une humiliation absolue. »
À la suite de cette désillusion, il part travailler pour Julien Dray, autre cacique du PS et à l’époque vice-président du Conseil régional d’Île-de-France. Il fait partie à l’époque « d’un groupe de militants de gauche qui écrivaient des articles sur le site de L’Engagée », sorte de mailing list sous la direction de Julien Dray, se souvient Thomas Luquet. Contacté, Julien Dray refuse d’en dire plus, arguant simplement que Brustier est « plus qu’un ami, un frère ».
Un « déclassement social »
Il démissionne un peu avant que la région d’Île-de-France ne passe à droite et enchaîne les désillusions. « Il est convaincu qu’on va venir le chercher. Et il découvre que le chômage, ça amène à la précarité », retrace un ancien proche qui préfère rester anonyme. En même temps, son mandat de chercheur associé au sein du Centre d’études de la vie politique à l’Université libre de Bruxelles — où il n’a jamais enseigné selon l’organisme — prend fin. Nouvelle déception. Son ex-ami Bernard se souvient l’avoir « vu basculer dans les années 2016-2018, en partie à la suite de problématiques personnelles ». Certains des propos qu’il tient sur sa page Facebook entraînent des embrouilles avec d’autres chercheurs.
À LIRE AUSSI : Au cœur de Paris, une librairie proche d’Alain Soral vend des livres antisémites et complotistes
« Gaël, c’est une question de déclassement social. Il a considéré qu’il était victime d’une injustice phénoménale. Ce qui n’est pas faux en plus, c’est vrai que c’est injuste car le type est brillant. Mais des super travailleurs au chômage dans ce pays, il y en a beaucoup », glisse une autre de ses connaissances. Son ami et co-auteur Jean-Philippe Huelin confesse de son côté qu’il y a « peut-être une part de fascination avec une grande proximité avec son objet de recherche », sur la droitisation de la société, qui aurait entraîné sa bascule. La question fait écho à une autre figure de l’étude de l’extrême droite, Jean-Yves Camus, rattrapé par son sujet selon un portrait du « Monde ». Un chercheur qui a côtoyé les deux pose :
« Ces cas posent la question de la bascule des élites intellectuelles ou culturelles vers l’extrême droite. C’est un signe des temps. Ces personnes, comme les élites économiques, ne basculent pas en premières. Quand elles le font, c’est qu’elles cherchent le côté beurré de la tartine. »
Illustration de la Une par Mila Siroit.
NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER
