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    28/04/2026

    Ils sont liés au réseau Active club, bien implanté en Europe

    C9M : Des militants radicaux américains au grand raout des néofascistes français, historiquement anti-USA

    Par Ali Winston , Sébastien Bourdon

    Depuis 2024, des militants américains violents se rendent au grand raout des néofascistes français, historiquement anti-USA. Une venue qui doit autant aux évolutions de l’extrême droite française qu’aux profils de ces néonazis d’outre-Atlantique.

    4 rue des Chartreux, 6e arrondissement de Paris, le 10 mai 2025 – Le va-et-vient est constant dans la petite cour de l’immeuble. En cet après-midi ensoleillé, des néofascistes de tout l’Hexagone et des quatre coins de l’Europe viennent rendre hommage à un militant d’extrême droite mort il y a une trentaine d’années. Chacun fait la queue avant d’y aller de son chant ou de ses saluts – parfois nazis, comme l’a révélé Libération. C’est au tour d’un nouveau groupe. 13 hommes prennent place et se tiennent en deux rangs qui se font face devant les gerbes de fleurs. Ils déploient un drapeau quelque peu inhabituel pour l’occasion : une version historique de celui des États-Unis.

    La présence du Stars and Stripes américain à l’événement du jour, la manifestation du Comité 9 Mai (C9M), a de quoi interroger vu son histoire. Depuis des années, le défilé attire une part croissante de militants européens d’extrême droite, venus à Paris le temps d’un week-end pour marcher aux côtés de leurs comparses français. Édition après édition, des Espagnols, des Italiens, des Allemands du mouvement néonazi « Der dritte weg » ou des Grecs s’y sont pointés. Mais pas d’Américains.

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    Et pour cause ! Le C9M a été créé après la mort de Sébastien Deyzieu en mai 1994. Ce militant nationaliste a chuté d’un toit après avoir fui la police, à la suite d’un rassemblement interdit des néofascistes du Groupe union défense (Gud), qui dénonçait « l’impérialisme américain » et les futures commémorations du cinquantenaire du débarquement allié en Normandie. L’action était dédiée, d’après son affiche, « aux millions de victimes de l’impérialisme américain » et donnait le ton anti-yankees, qualifiés « d’ennemis de l’Europe ».

    Trente ans plus tard, la hache de guerre entre les néofascistes français et les militants d’outre-Atlantique semble définitivement enterrée. Les Américains sont là depuis 2024. Membres d’une branche violente du groupe néofasciste « Patriot front » (PF), ces derniers sont également liés aux « Active Clubs ». Un réseau transnational mis en place et développé par Robert Rundo, néonazi multi-condamné proche de gangs criminels suprémacistes blancs, et Denis Kapustin, néonazi russo-allemand.

    Des militants impliqués dans une violente agression raciste

    StreetPress a pu identifier certains membres de cette délégation américaine dont Jake Hayden, présent en 2024. Âgé de 22 ans, ce cadre de la branche du « Patriot front » en Nouvelle-Angleterre, au Nord-Est des États-Unis, est également actif au sein de l’antenne locale du réseau Active club dédié à la pratique de sports de combat. Le grand frère de Jake Hayden, Mark, 25 ans, est pour sa part le dirigeant de la même branche du PF. C’est l’une des plus dynamiques du pays : elle a contribué à l’établissement de l’Active club dans la région, d’après des militants antifascistes locaux. Contactés par StreetPress, ni les frères Hayden, ni leur organisation n’ont répondu à nos questions.

    Les frères Hayden ont fait partie de la bande impliquée dans l’agression raciste d’un musicien afro-américain, Charles Murrell, en 2022, en marge d’une marche du groupe d’extrême droite. En cas d’identification formelle de ses agresseurs par la justice américaine, un juge a d’ores et déjà ordonné que ceux-ci devront lui verser 2,7 millions de dollars d’indemnités. Joint par StreetPress, Charles Murrell a indiqué avoir entrepris des démarches judiciaires dans le but d’inciter d’autres personnes victimes de violences de la part de groupes d’extrême droite à en faire de même. Il « espère que ce procès fera réfléchir les agresseurs aux conséquences de leurs actes la prochaine fois qu’ils voudront s’en prendre à des noirs ou des latinos », avant de reprendre :

    « Ce sont des civils qui pensent pouvoir jouer à la police ou aux milices esclavagistes. Ils se sentent galvanisés par une forme de laisser-faire. »

    Le « Patriot front » a été formé sur des bases violentes. Le groupe a été créé par le Texan Thomas Rousseau à partir des vestiges de « Vanguard America ». Une structure dissoute après l’implication de l’un de ses membres dans le meurtre de la militante antifasciste Heather Heyer en 2017, à Charlottesville, lors d’un rassemblement d’extrême droite.

    Si l’organisation indique que ses membres s’entraînent uniquement à des actions « défensives », certains sont très offensifs. Plusieurs de leurs militants font régulièrement des tags de slogans racistes et de symboles néonazis dans les rues. En 2020, lors des manifestations antiracistes après le meurtre de George Floyd par la police américaine, des membres du PF se sont adonnés à une campagne de vandalisme visant les mémoriaux érigés pour lui rendre hommage dans tout le pays. Dans le Dakota du Nord, des commerces tenus par des personnes non blanches ont également fait l’objet de dégradations de la part de militants du groupe. En Virginie, c’est une fresque en l’honneur d’un joueur de tennis afro-américain qui a été ciblée.

    Le recrutement de l’organisation est varié : on y trouve autant des hommes tout juste sortis de l’adolescence que des quadragénaires, dont certains sont d’ex-militaires. Parmi eux, l’ancien membre des forces spéciales Corey Scott, médiatisé au cours d’un procès pour crime de guerre avait fait grand bruit outre-Atlantique. Il avait revendiqué le meurtre d’un détenu en Irak, permettant ainsi l’acquittement de son supérieur hiérarchique. Certains membres du PF occupent même des fonctions importantes dans des organisations politiques conservatrices à l’instar de « Turning Point USA » – lancée par le militant trumpiste Charlie Kirk, assassiné en septembre 2025. D’autres appartiennent parallèlement à différents groupes d’extrême droite, notamment dans les sphères suprémacistes blanches.

    Pèlerinage ou « tourisme politique » ?

    La structure s’est fortement développée lors du premier mandat de Donald Trump et représente aux USA, la plus importante de la sphère néofasciste américaine. « Beaucoup d’autres organisations sur lesquelles j’avais l’habitude d’écrire ont été démantelées ou dissoutes, Patriot front est l’une des dernières qui persistent », détaille le journaliste américain Chris Mathias à StreetPress. Cet auteur du livre « To catch a fascist », paru en 2026 aux éditions Simon & Schuster, s’intéresse à la façon dont les antifascistes enquêtent sur les membres du « Patriot front ». L’auteur note que le groupe « a multiplié les voyages en Europe depuis sa création ». Il cite notamment des rencontres avec des organisations d’extrême droite en Pologne, en Italie ou en Scandinavie, révélées par une militante antifasciste.

    Leur passage au C9M en France montre que l’extrême droite européenne est une référence majeure pour le « Patriot front » et les autres organisations de la mouvance en Amérique du Nord, selon Jeff Tischauser. Ce chercheur pour l’ONG Southern Poverty Law Center – qui enquête sur les réseaux et militants de l’extrême droite depuis 1971 et qui est récemment devenue une cible pour le département de la Justice –, très bon connaisseur du groupe, explique :

    « Construire des liens avec des groupes d’extrême droite français permet aux membres du PF de donner vie à leurs fausses croyances quant à la supériorité de leur lignée. Et aussi de relier leur militantisme contemporain à une longue histoire de domination blanche sur le “Nouveau monde”. »

    Selon lui, les membres du PF « concevraient leurs voyages en Europe comme des “pèlerinages” ». Interrogée par StreetPress, la figure tutélaire des nationalistes-révolutionnaires français Christian Bouchet est plus acide :

    « Le tourisme politique a toujours existé. »

    Les militants du PF ont ainsi pu poser avec leur drapeau devant la Tour Eiffel lors de leur venue en 2024.

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    Les liens avec les Active clubs

    À l’échelle des États-Unis, de tels voyages du « Patriot front » témoignent aussi d’une « évolution récente de la dynamique au sein de l’extrême droite américaine », selon le journaliste Chris Mathias, notamment par l’organisation conjointe avec le réseau Active club.

    Le « Patriot front » a ainsi absorbé plusieurs branches de ce réseau depuis 2022, qui est constitué de fight clubs néonazis. Ces derniers, établis sur le modèle du « Rise above movement » – un groupe précédemment créé par Robert Rundo en Californie, dont les membres ont été condamnés à de multiples reprises – sont apparus en France à partir de 2022. Ils sont désormais bien implantés à travers l’Europe. Ont-ils pu faciliter la venue de ces Américains précédemment honnis au défilé néofasciste hexagonal ? Des photos du voyage en 2024 montrent Mark Hayden aux côtés de membres du réseau français et écossais.

    Aux États-Unis, bien que le PF et les Active clubs n’aient plus à craindre des poursuites à l’échelle fédérale, comme ce fut le cas sous l’administration Biden, ces organisations font toujours régulièrement face à des enquêtes ouvertes par les autorités locales. Leur stratégie et actions dépassent souvent le cadre de la légalité. En 2022, 31 membres du PF, masqués et en uniformes, ont été arrêtés dans l’Idaho alors qu’ils avaient l’« intention de participer à des émeutes » face à une marche des fiertés. La plupart des militants ont été relaxés, mais cinq d’entre eux qui étaient venus sur place munis de grenades fumigènes, de boucliers et d’équipement de protection ont été condamnés l’année suivante.

    En 2026, deux membres de la branche du réseau Active club dans le Tennessee, en lien avec une branche du « Patriot front », ont fait l’objet de poursuites pour trafic d’armes dans le cadre d’un projet visant à créer une structure paramilitaire capable d’éliminer des « cibles de haute valeur ».

    Des profils désormais accueillis à bras ouverts par les néofascistes français. « Il y a de plus en plus de moments comme ça, où les néofascistes se rassemblent, comme les Français qui vont en Pologne en novembre ou en Hongrie au Jour de l’honneur », note l’aîné de la mouvance Christian Bouchet, qui nuance la signification d’une telle venue : « Des gens se déplacent de partout, mais la plupart du temps ça n’a pas forcément un sens politique. Les gens qui viennent ne sont pas très à cheval idéologiquement. » Au contraire, selon le chercheur spécialiste de l’extrême droite Nicolas Lebourg, en 2025 chez Mediapart, un tel afflux de manifestants étrangers au C9M montre que les néofascistes sont désormais « beaucoup plus obsédés par la question raciale que par la question nationale. « C’est une rupture, évidemment, forte. »

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