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    29/05/2013

    Les réalisateurs du film « Rue des cités », invités de la Matinale politique

    « Des films sur Paris il y en a un qui sort tous les mercredis, mais sur la banlieue pas tant que ça »

    Par Robin D'Angelo

    De «Banlieue 13» à «Intouchables», on n'a jamais autant parlé des cités dans le cinéma français. Carine May et Hakim Zouhani arrivent avec un film indépendant, «Rue des cités» et dissèquent l'image de la banlieue à l'écran.

    Mercredi 5 juin, c’est la sortie au cinéma de « Rue des cités ». Un film indépendant, réalisé par Carine May et Hakim Zouhani, que vous pourrez voir notamment aux cinémas La Clef et l’Espace Saint-Michel.

    Le pitch : La journée de Mimid et Adilse, la vingtaine, qui tuent l’ennui dans leur quartier d’Aubervilliers à coups de vannes. Dans le studio de Radio Campus Paris, les deux réalisateurs – qui ont aussi été prof et travailleur social – de raconter pourquoi leur film donne une image « plus juste » des quartiers populaires. Ici, on ne parle pas des problèmes avec la police, mais juste de ces jeunes qui glandouillent. Un film de sociologues ou presque, où les scènes de témoignages et les inserts documentaires sur leur ville de cœur alternent avec la fiction.

    1 Ecoutez le podcast de l’émission


    2 Les extraits de l’interview

    Pourquoi faire encore un film sur la banlieue ? Est-ce que tout n’a pas déjà été dit sur le sujet ?

    font color=red>Carine : Déjà, nous on n’en avait pas fait de film ! C’est une histoire hyper personnelle. C’est de se dire, moi aussi j’ai envie de raconter une histoire, l’histoire de personnages dans un décor qu’on connaît tellement bien. Notre ambition, ce n’était pas de rechercher le côté positif des quartiers dans lesquels on avait grandis. Mais de ne pas non plus dramatiser la situation. On a essayé de viser juste et de regarder notre ville, Aubervilliers, en face. C’était l’envie de dire, nous on va raconter à notre tour. Et on connaît vraiment bien. On ne pourra jamais nous reprocher de dire n’importe quoi.

    font color=red>Hakim : Le point de départ du film, c’est un reportage bidonné qui a été fait en janvier 2004 par France Télévisions, où ils avaient filmé un vol de moto en direct, et qui avait été diffusé dans le 13h et le 20h. Ça avait fait polémique dans le quartier. Après une petite enquête – moi je connaissais des jeunes du quartier – on a tout de suite su que c’était bidonné. Avec Carine, on avait cette idée qui nous trottait en tête de faire un film avec une image plus juste sur ces quartiers populaires.

    Qu’est-ce que vous reprochez aux journalistes dans leur traitement des banlieues ?

    font color=red>Hakim : Une grande majorité des journalistes sont formatés. Le public aussi de manière générale. Bizarrement, ils sont plus attirés quand on parle de ces banlieues qui brûlent que quand il ne se passe… rien ! On lutte contre ça depuis des années. Contre des gros médias qui exploitent cette image-là. Par exemple, quand je travaillais à l’Office Municipal de la Jeunesse d’Aubervilliers, il y avait une journaliste d’un quotidien de presse écrite. Elle avait rencontré des jeunes qui fréquentaient la structure et en fait elle n’a fait aucun papier sur ces rencontres-là. On lui avait demandé pourquoi car on avait déplacé une vingtaine de jeunes. Elle disait: “Vos jeunes, ils ne correspondent pas à ce que je cherche”. Elle cherchait des voitures qui brûlent, parce que ça fait vendre malheureusement.

    font color=red>Carine : Elle disait: “Ils ne disent pas beaucoup de gros mots, ils parlent assez normalement en fait…”


    Vidéo – Rue des cités, la bande-annonce

    Votre film par exemple ne parle pas du tout des rapports entre les jeunes et la police

    font color=red>Hakim : C’était un choix dès le départ. Le premier problème d’un jeune de quartier, ce n’est pas forcément la police. Et loin de là. Y’a des fouteurs de merde dans les quartiers mais c’est une infime minorité. Les problèmes, ce sont le chômage, la relation aux autres, comment se positionner quand on est jeune et qu’on voit un avenir très obscur. C’est plus ça la réalité que la confrontation police vs jeunes.

    Vous préférez donc raconter l’ennui et les échecs de deux amis qui passent une journée à ne rien faire

    font color=red>Hakim : Pour moi, ils ne sont pas voués à l’échec. On les filme à un moment précis de leur vie. Moi à 20 ans, j’étais comme ça et aujourd’hui, je présente mon film à Radio Campus !

    font color=red>Carine : Et puis ce sont des jeunes de 20 ans ! Ce sont des moments de glandouille, mais comme d’autres glandouillent dans des cafés ! Qui n’a pas eu de période de glandouille dans sa vie ? Nous, on avait envie de partager ces moments de vie. Où la gouaille est importante. La façon de se chambrer, de se vanner… On ne peut pas dire qu’il ne se passe rien. Ce sont des moments partagés entre 18 et 20 ans où il se passe des micro-choses qui font que se constitue le vrai adulte de demain.

    Dans votre film, il y a une interview du romancier Didier Daeninckx qui explique s’être mis à écrire parce qu’il n’y avait pas d’écrivain français qui racontait ce qu’il vivait. Vous plaquez ce constat au cinéma ?

    font color=red>Carine : Ce que dit Didier Daeninckx, on ne pourrait pas résumer le film à ça, mais c’est hyper précieux et c’est ce qui nous anime. Il dit: “Moi j’ai commencé à écrire parce que je ne me retrouvais pas dans la littérature française. Et c’est seulement dans la littérature américaine que j’arrivais à trouver des personnages qui avaient une vie à peu près comme la mienne”. Et il résume ça en une phrase : “Si on n’est pas dans l’imaginaire, on n’existe pas.” Comme dit Hakim, il n’y a pas tant de films dans lesquels la jeunesse des quartiers populaires peut s’identifier.

    Moi à 20 ans, j’étais comme ça et aujourd’hui je présente mon film à Radio Campus

    Si on n’est pas dans l’imaginaire, on n’existe pas

    Il y a Banlieue 13, pourtant…

    font color=red>Hakim : Ça, c’est une production EuropaCorp. C’est un pur fantasme. L’idée de base était intéressante, ça aurait pu faire un réel écho politique. Mais c’est Luc Besson aux manettes, donc forcément c’est tout de suite grand public. Mais voilà, c’est un pur divertissement, sans aucune prétention.

    Mais le cinéma français fait la part belle aux banlieues. Même un film comme Intouchables – un des plus grands succès de tous les temps – aborde ce sujet

    font color=red>Hakim : Oui, mais c’était il y a deux ans. Mais pour comparer, il y a 10 millions d’habitants en Île-de-France. On va dire qu’il y a 2 millions de Parisiens et 8 millions de banlieusards. Bah des films sur Paris, il y en a un qui sort tous les mercredis, et des films qui se passent en banlieue, il n’y en a pas tant que ça !

    Entre Rengaine et Donoma, sortis l’année dernière, on a l’impression qu’il y a une effervescence autour d’un cinéma indépendant qui parlerait des quartiers populaires

    font color=red>Carine : Oui, il se passe quelque chose. Mais par exemple, Rachid Djaïdani – moi j’ai bien aimé Rengaine – il ne tourne qu’à Paris. Et tous les journalistes ont parlé de banlieue. Pourquoi ? Parce qu’en gros, il y a des noirs et des arabes dans Rengaine ! Et tout de suite, c’est la banlieue ! C’est pareil, la catégorisation, comment ces films-là sont rangés… C’est marrant de voir comment on se retrouve tous ensemble dans beaucoup de débats et de tables rondes. On n’est pas nombreux à faire des films sauvages. Et j’ai l’impression qu’il y a une partie du milieu qui ne sait pas trop quoi faire avec ces films-là.

    Vous avez aimé le clip de Justice « Stress », réalisé par Romain Gavras, issu du collectif Kourtrajmé qui fait partie de cette bande de cinéastes indépendants ?

    font color=red>Hakim : Quand le clip est sorti, dans la structure associative où je travaillais, on montait justement un festival de court-métrages où on accompagnait des jeunes entre 13 et 25 ans dans tout le processus de création d’un film. Avec l’idée de se réapproprier cette image très violente véhiculée par les médias. Ça allait à l’encontre de notre travail. Puis comme c’était le groupe Justice avec Gavras à la réalisation, ç’a été surmédiatisé. D’un coup, ça détruisait tout notre boulot. Et comme Gavras est un très bon réalisateur, le clip était vachement bien foutu ! C’est pour ça que c’était stressant !

    C’est quoi le problème avec ce genre de clips ?

    font color=red>Hakim : Je pense que ça peut exister : une bande de petits cons qui foutent le bordel, y’en a partout. On n’a pas un regard très angélique sur ces quartiers. Après voilà, c’était un coup de pub, et pour Justice, et pour Romain Gavras. Après ça, il a quand même lancé sa carrière de réalisateur de clips, même aux Etats-Unis. Donc c’est ce qu’on disait tout à l’heure : l’image du jeune banlieusard qui fout la merde, c’est une image qui fait vendre.

    C’est Luc Besson aux manettes donc forcément c’est tout de suite grand public

    Parce qu’il y a des noirs et des arabes dans Rengaine, tout de suite c’est la banlieue !

    bqhidden. Le clip Stress de Justice ça détruisait d’un coup tout notre boulot

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