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    07 / 04 / 2017

    Lycées délabrés et élèves sous-alimentés : bienvenue en Guyane

    Par Alexis Dauxais , Sarah Lefèvre

    Alexis Dauxais est prof dans l’ouest de la Guyane. À Streetvox, il raconte les établissements vétustes, le seul toilette pour 1200 élèves et les repas qu'il partage avec eux. C’est aussi pour ça que les Guyanais sont en grève générale.

    Quand je suis arrivé l’été dernier, j’ai eu l’impression d’atterrir ici en colon : un prof parachuté dans une colonie française avec son programme républicain sous le bras, mais qui ne connaît rien des réalités locales. Au-delà du climat, du mélange culturel incroyable entre l’Afrique, les Caraïbes et l’Amérique du sud, on réalise surtout qu’il y a un manque important d’infrastructures et de moyens investis par la métropole.

    Le retard est structurel. Le milliard que propose François Hollande, c’était déjà dans les cartons depuis bien longtemps. C’était prévu. C’est ce que dénoncent les Guyanais, qui n’ont toujours pas vu la couleur de cet argent.

    Il manque énormément d’établissements scolaires. De nombreuses zones et villes ne sont pas du tout desservies, notamment dans le Sud où la forêt est très dense. Il n’y a pas de réseau de bus, pas de transports en commun et souvent même pas de route.

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    La route nationale 1 relie Saint-Laurent-du-Maroni à Cayenne en trois heures de route. / Crédits : © Sémhur / Wikimedia Commons / CC-BY-SA-3.0

    La nationale 1, seule véritable route de Guyane

    À Cayenne, t’es encore dans une ville française de type colonial, avec des quatre-voies, des supermarchés, un plan urbain bien quadrillé, comme dans toutes les grandes villes d’Amérique du Sud. Mais dès que l’on s’en éloigne, ne serait-ce que dans la deuxième ville de Guyane, Saint-Laurent-du-Maroni où j’enseigne, on change complètement de décor.

    Il faut emprunter la nationale 1, la seule véritable route du territoire qui relie Cayenne à Saint-Laurent (puis continue vers le Sud-Est jusqu’au Brésil). Sinon, on roule sur des pistes ou bien on navigue en pirogue sur les rivières, les « criques », comme on dit ici.

    On est dans l’Ouest à Saint-Laurent ; on dit « sur le Maroni », du nom du fleuve. C’est une autre Guyane, plus isolée. La forêt est partout autour. De nombreux habitants vivent dans un habitat informel, sans électricité, ni eau courante.

    Un seul toilette pour 1.200 élèves

    À Saint-Laurent-du-Maroni, il y a trois lycées et cinq collèges. Les collègues grévistes réclament au moins un lycée de plus et deux ou trois collèges dans la ville. C’est ce qui est demandé aujourd’hui, mais pour endiguer le retard et prétendre enseigner dans les mêmes conditions qu’en métropole, il en faudrait bien plus et surtout donner plus de moyens pour rénover ceux qui existent.


    « Dans mon lycée, il y a un toilette opérationnel pour 1.200 élèves. Et lorsqu’il est bouché, tu sais ce qu’on dit aux gamins ?
    - “Ben, retenez-vous !”. »

    Alexis Dauxais, prof d’histoire-géo à Saint-Laurent-du-Maroni

    J’enseigne en lycée professionnel et j’ai 30 élèves par classe. Ce qui est beaucoup et très rare pour le même type de bahut en métropole ! Quand j’ai commencé mes cours à la rentrée de septembre, c’était la saison sèche, mais le temps est toujours très humide. Il fait très très chaud dans les classes : plus de 40 degrés en journée. Bien sûr, on n’a ni clim’, ni ventilo. On transpire tous comme des fous. Les établissements sont sous-équipés en matériel informatique et les connexions internet sont défaillantes, voire inexistantes.

    Les bâtiments sont vétustes. Les fuites d’eau et les inondations sont fréquentes quand il y a de fortes pluies. Il y a souvent des coupures d’électricité. Dans mon lycée, il y a un toilette opérationnel pour 1.200 élèves. Et lorsqu’il est bouché, tu sais ce qu’on dit aux gamins ?

    « – Ben, retenez-vous ! »

    C’est scandaleux !

    L’état de délabrement met en danger les élèves. Il y a déjà eu des grèves cette année, avant la grève générale, dans deux bahuts de la ville pour dénoncer le manque de sécurité. Un portail de 500 kilos est tombé sur un gamin au mois de novembre. Les profs se sont mis à plusieurs pour le tirer de là. Tout s’est bien terminé, mais ailleurs en France, l’administration se bougerait bien plus vite. Ou ces établissements seraient tout simplement fermés depuis longtemps. La plupart ne sont pas aux normes.

    Nous, les profs de métropole, on n’est pas formés pour accompagner les élèves

    Pour les élèves qui viennent du Maroni, le français n’est pas la langue maternelle. Certains ne savent ni lire, ni écrire dans cette langue, alors qu’ils arrivent au lycée. Or, il faut savoir que l’on est une majorité de profs venus de la métropole. On aimerait pouvoir être formés pour pouvoir mieux s’adapter à eux et les aider. Mais non !

    Quand on arrive avec notre système de valeurs et de pensées, ça peut difficilement marcher. Tout simplement parce que les référents culturels des gamins ne sont pas les mêmes. Par exemple, pour certains Amérindiens, ça ne veut rien dire de représenter le temps sur une ligne. La chronologie est circulaire pour eux. Si tu ne sais pas ça, ils ne te comprennent pas et la communication met du temps à s’établir.

    Le taux d’absentéisme est énorme

    De nombreux ados ne sont pas scolarisés. On a l’impression que l’école n’est pas obligatoire, ici. Certains ne viennent tout simplement pas. C’est assez fréquent qu’il manque une dizaine d’élèves dans mes classes. Lorsque je ne travaille pas en semaine, j’en croise qui bossent, qui aident à décharger les pirogues, alors qu’ils devraient être à l’école.


    « Les élèves viennent à l’école à pied ou en vélo, mais il n’y a ni trottoirs, ni pistes cyclables. Beaucoup se font renverser sur le trajet. »

    Alexis Dauxais, prof d’histoire-géo à Saint-Laurent-du-Maroni

    Comme il n’y a que peu de transports scolaires, quand il y a une grosse pluie – c’est comme si tu te prenais des seaux d’eau sur la tête en continu -, c’est très dur de se déplacer. D’ailleurs, comme le territoire est très vaste et que les parents n’ont ni voiture, ni permis, certains élèves naviguent cinq ou six heures aller-retour entre le bahut et leur maison. Les autres viennent à l’école à pied ou en vélo, mais il n’y a ni trottoirs, ni pistes cyclables. La circulation est extrêmement dangereuse. Beaucoup se font renverser sur le trajet.

    Il y a très peu d’internats et beaucoup d’élèves viennent de très loin – entre un et trois jours de route parfois. Ils sont logés ici chez une tante pendant les périodes scolaires, et ne voient que très peu leurs parents. Ils ne rentrent chez eux que pour les vacances. Quand ils rentrent.

    Beaucoup d’élèves ne mangent presque pas le midi

    Dans cette ville, il n’y a qu’un seul restaurant scolaire pour tous les établissements, mais très peu de profs ou d’élèves y vont. J’y ai mangé une fois et n’y suis pas retourné. C’est cher et tu ne manges pas à ta faim. Du coup, beaucoup d’élèves ne mangent presque pas le midi. Ça m’est déjà arrivé de partager mon repas avec eux.

    Un jour, on a travaillé sur leurs rêves. Je leur ai demandé :

    « – Comment vous vous voyez dans dix ans ? »

    J’ai eu des réponses que je n’aurais jamais imaginées. Certains gamins m’ont dit : « J’aimerais être gras comme un bœuf », ou tout simplement « manger des hamburgers ». Ils aimeraient varier leur alimentation et manger à leur faim. Les repas se limitent souvent au couac (c’est le manioc), l’aliment de base. Certains souffrent de malnutrition et même de sous-nutrition.

    Ils ont aussi les mêmes rêves que les autres enfants : devenir footballeurs, avoir des grosses bagnoles, être riches… Ici, il n’y a que très peu de possibilités pour eux, une fois sortis du secondaire. Beaucoup veulent s’installer en métropole, mais c’est très cher. Les parents n’ont pas les moyens de leur payer des études sur le continent.


    « Certains gamins m’ont dit : “J’aimerais être gras comme un bœuf”, ou tout simplement “manger des hamburgers”. Ils aimeraient varier leur alimentation et manger à leur faim. »

    Alexis Dauxais, prof d’histoire-géo à Saint-Laurent-du-Maroni

    C’est pourtant l’un des seuls moyens de s’en sortir pour eux. Ici le plus grand pourvoyeur d’emploi, c’est la fonction publique. La meilleure perspective pour les jeunes – et plusieurs élèves me l’ont déjà dit – c’est le trafic de drogue. Sur un vol Cayenne – Paris, on dit qu’il y aurait une dizaine de mules en moyenne [qui transportent de la cocaïne dans leur estomac]. Et tout le monde a des armes en Guyane. Pas besoin de permis de chasse pour en posséder une. S’il y a eu 42 homicides dans la région l’année dernière, c’est pas pour rien. Le cocktail précarité – manque de perspectives – trafic est explosif. L’insécurité est très forte et surtout aux abords des collèges et des lycées, parce qu’il y a du monde. Tout le monde est susceptible de se faire braquer.

    À Saint-Laurent-du-Maroni, il y a une explosion démographique incroyable. La maternité est la deuxième de France, après Mayotte. Cinquante pourcents de la population a moins de 25 ans. Avec quel avenir ? Le principal slogan de la grève, c’est tout simplement :

    « – Nous voulons être égaux ».

    Les « égaux » du reste des citoyens français, bien sûr. On considère depuis peu que la Guyane est une « région française ». Il est temps que la France l’assume.

    Photo : © Alexis Dauxais. 27 mars 2017. Manifestation des Lumineux, le collectif des lycéens mobilisés de Saint-Laurent-du-Maroni

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