Des dizaines d'agents SNCF défilent dans le cabinet de cette psychologue

19 Avril 2017

par Françoise François, psychologue du travail spécialisée et fondatrice de la Maison « Souffrance et Travail 78 ».

Depuis quatre mois, Mme François, spécialiste de la souffrance au travail, reçoit de nombreux salariés de la SNCF. Dès le 24 février dernier, elle a alerté la direction de l’entreprise, sans succès. Le Vendredi 10 mars, un agent s'est suicidé.

C’était en novembre dernier. J’ai commencé à recevoir des agents, un premier, un deuxième, un troisième, etc. En tout, j’ai dû en voir une bonne trentaine en consultation. Des gens perdus, désorientés, qui ne savent pas ce qu’ils vont devenir, qui ont peur du lendemain et ont la sensation d’avoir perdu la SNCF d’avant. Beaucoup résistent aux changements, sans doute parce qu’il est mis en place trop rapidement et parce qu’il n’est pas suffisamment accompagné.

De bouche à oreille, ils se sont dit qu’il fallait venir nous voir. Je ne suis pas la seule à avoir reçu ces agents. Mes consœurs du cabinet aussi. On fait toutes un constat assez net : une souffrance généralisée, liée à la nouvelle organisation du travail, à cette réforme « Petits Collectifs ». Les agents vivent cette réorganisation comme une vraie violence.

« Petits collectifs », réforme de la flexibilité


Afin de renforcer la « solidarité » au sein des équipes d’un même secteur, la SNCF a mis en place cette réforme dans les Établissements Gare transilien (EGT) depuis le mois de septembre 2016. La direction de la SNCF souhaite ainsi lutter contre l’absentéisme et la souffrance au travail en renforçant le travail en petites équipes de dix – d’où le nom de « Petits Collectifs » -, ainsi que la présence des managers sur le terrain.
Dans la pratique, les différents rapports que nous avons pu consulter et les témoignages recueillis indiquent que les effets produits par cette réorganisation du travail sont contraires aux objectifs visés : de plus en plus d’agents sont en arrêt maladie, certains ont tenté de se suicider sur leur lieu de travail et d’autres y sont parvenus. Édouard
Postal – dont Streetpress racontait l’histoire – s’est jeté sous un train, à la gare Saint-Lazare, au mois de mars.

Après avoir rencontré ces dizaines d’agents, j’ai fait parvenir un courrier d’alerte à Monsieur Guillaume Pépy [PDG de la SNCF], le 24 février dernier. En objet : « Risque majeur pour la santé psychique des agents de la SNCF ».

[Françoise François lit le courrier qui accompagne son rapport]

« Par la présente, je tiens à vous informer de la gravité de la situation. Je suis certaine que vous êtes soucieux de la santé physique et psychique de tous ces gens, raison pour laquelle je me permets de vous faire ce signalement avant d’avoir à le faire auprès du Procureur de la République »

Des femmes renoncent à leur travail

Dans le rapport joint à mon courrier, je décris plusieurs cas symptomatiques d’agents que j’ai rencontrés.

« Des agents d’accueil féminins qui reviennent d’un congé parental et se voient imposer un changement de périmètre d’activité professionnelle. »

Je dis bien « imposé ». L’une d’elles, par exemple, est passée en horaires du matin et aurait dû déposer son bébé à 5 h chez la nourrice. Qui trouve une nourrice à 5 h du mat’ ? C’est pas possible !

[Elle poursuit la lecture]

« D’où un changement d’organisation qui leur impose de renoncer à leur travail. »

Donc si ces femmes ne peuvent pas se conformer à la nouvelle organisation, on leur dit qu’elles n’ont qu’à démissionner. Et si elles partent dans ces conditions, qu’auront-elles derrière ? Rien du tout à Pôle emploi.

D’autres ne savent pas encore où elles seront affectées :

« On demande aux femmes agents qui reviennent de congés maternité de bien vouloir se projeter sur des postes alors que le planning est aléatoire. »

Elles ne savent pas si, comme d’autres, elles passeront en 3×8 ou si, au contraire, elles perdront leurs primes.

Des agents perdent 500 euros net par mois sur leurs salaires

Certains agents ont perdu près de 500 euros nets par mois de revenu parce qu’ils changent de mission et parce que les avantages liés à leur poste précédent disparaissent.

Un couple de deux agents est venu me voir : tous les deux sont concernés par les « Petits collectifs ». C’est 1.000 euros en moins sur le budget mensuel de la famille. Quand vous faites garder les enfants, que vous payez des transports que l’on ne vous remboursera plus, quand vous avez une maison, des dettes et les études des enfants, c’est impossible de se projeter avec une telle baisse de revenu. Les gens ne peuvent pas être heureux. Ils ne peuvent plus avoir la fleur au fusil.

Des assistantes sociales en arrêt

Il y a pourtant un service très bien foutu à la SNCF, avec des psychologues, des médecins du travail à la disposition des agents. Des assistantes sociales aussi, que j’ai rencontrées. Elles aussi sont venues me voir au cabinet. Elles n’ont pas de réponse à apporter aux salariés qui viennent les voir. Certaines sont elles-mêmes en arrêt tant la situation est difficile. C’est le monde à l’envers !

J’ai envoyé des courriers aux médecins du travail pour leur signaler tout ça. Un jour, l’un d’eux m’a demandé qui j’étais, ce que je faisais. Il m’a dit que mes observations étaient intéressantes et pouvaient constituer une base de travail pour eux. Et puis basta, je n’ai plus jamais eu de nouvelles.

Peut-être que les médecins du travail sont aussi en difficulté à la SNCF ?

Relancer l’alerte après le suicide d’Édouard

Puis Édouard – que je voyais en consultation – s’est jeté sur les rails à la gare Saint-Lazare [dans la nuit du 10 au 11 mars]. Il y a deux interprétations possibles du suicide sur le lieu de travail : c’est soit le dernier endroit où l’on se sent bien, en sécurité, soit celui qui nous fait souffrir. Dans le cas d’Édouard, l’hypothèse n°2 est la seule valable.

Il était en mission depuis 4 ans, il n’avait pas de poste. Il était malheureux et se battait depuis des mois contre la réforme « Petits Collectifs » et contre sa hiérarchie. Il n’y avait plus aucun dialogue entre lui et ses supérieurs.

Cinq jours après le décès d’Édouard, j’ai reçu une réponse de la SNCF au premier courrier adressé à Pépy en février. Dans cette lettre, l’un des cadres de l’entreprise m’explique comment fonctionne la fameuse réforme et sa mise en place. On me dit que tout le monde y a bien réfléchi, qu’elle est consentie par tous, que chacun est accompagné. « On a fait ça bien », en somme.

La réponse ne me satisfait pas. J’ai donc décidé d’envoyer un second courrier, le 3 avril, avec pour objet : « Décès de Monsieur Édouard Postal » et je rappelle le numéro du parquet pour l’enquête de police sur le suicide d’Édouard. J’adresse à nouveau cette lettre à Guillaume Pépy.

Je n’attends pas de réponse. Je fais mon travail. J’essaie d’aider, de guider ces agents, de les accompagner, de les soutenir. S’il faut que des agents partent de la SNCF pour s’en sortir, je les accompagnerai. Beaucoup sont en arrêt. Personne n’y gagne. Qui paie ces interruptions de travail ? Le service de sécurité sociale interne à l’entreprise.

Tous ces salariés ont foi en leur entreprise : ils aiment leur outil de travail, leur enseigne. J’ai une dame qui m’a appelée la dernière fois, elle m’a dit : « Je suis cheminote ». Ce n’est pas rien ! Son père était cheminot, son grand-père aussi. Elle est de la SNCF. Il y a un esprit d’entreprise très fort, de même qu’une appartenance à une classe globale, familiale, protectrice.

Vers une privatisation de la SNCF

Dans toutes ces questions de souffrance au travail, le problème majeur, c’est le courage : qui a le courage de ses opinions aujourd’hui ?
La SNCF impose une nouvelle organisation politique sans affirmer concrètement quels sont les projets à long terme.

Cette réorganisation prévoit sans doute à terme la privatisation de la SNCF. Mais ce n’est pas dit. Si c’était dit, peut-être que les gens tenteraient de sauver leur outil de travail. Ce n’est même plus le cas aujourd’hui. Cet inconnu du futur génère de la peur, du stress.

Que vont devenir ces salariés ? Quand ils posent la question, la réponse des chefs se résume bien souvent comme ça :

« Si vous n’êtes pas contents, vous n’avez qu’à dégager. »

Ça me donne le frisson, parce que ça me rappelle l’affaire France Télécom, la privatisation, les 22 000 salariés de trop et les méthodes radicales. J’ai suivi des salariés France Télécom. Certains en maladie professionnelle continuent de venir au cabinet. Ils sont restés sur le carreau. Il y a un monsieur de 54 ans. Il ne pourra plus jamais travailler. Jamais.

Photo : © m-louis SNCF*conductor / flickr

Propos recueillis par Sarah Lefèvre