L'histoire du rap à travers le sample

L'histoire du rap à travers le sample

On a causé hip-hop avec l'auteur du bouquin Sample !

take a mic | Interviews | par | 15 Mars 2018

L'histoire du rap à travers le sample

Brice Miclet publie Sample ! Aux origines du son hip-hop. Un bouquin qui retrace l'histoire de cette culture à travers le sample. Des inspirations discos au hip-hop engagé en passant par le rap-business, on a essayé de comprendre l'ADN de cette culture.

Belleville, Paris 19e - À le voir attablé en terrasse avec sa pinte de bière, sa veste de cuir et ses cheveux grisonnants, on l’imagine plutôt rockeur. Pourtant, en matière de hip-hop, Brice Miclet en connaît un rayon. Le journaliste musical qui collabore notamment avec Trax, les Inrocks et Slate signe son premier livre entièrement dédié au sample. En pillant ces échantillons musicaux à toutes les cultures musicales, ces musiciens ont donné naissance à l’un des styles musicaux les plus riches et les plus importants de notre époque et redéfini les principes de la composition musicale. A travers les samples, l’auteur nous fait découvrir des artistes oubliés ou trop peu connus et parcourt les ponts dressés entre le hip-hop, la soul, le jazz, le rock, la musique tibétaine ou encore Charles Aznavour.


Pourquoi avoir attaqué le hip-hop sous l’angle du sample ?

J’ai une culture hip-hop à la base, mais je m’intéresse à toutes sortes de musiques à côté depuis longtemps. Le lien entre le hip-hop et les autres genres, c’est le sampling. Ça ouvre de nombreuses portes : la musique de films japonais, des artistes, des morceaux ou des labels, c’est un sujet très “littéraire”. En plus il n’y avait rien d’écrit sur le sujet en France. C’est dommage dans la mesure où ça a pris une place importante dans les productions musicales aujourd’hui.

Pourquoi il y a si peu de livres sur le rap en France. C’est parce que ce genre est plus développé aux USA ?

Il est très développé en France aussi, on est le 2e pays en terme de marché. A une époque en France, on avait du mal à s’adapter aux nouveautés musicales. Ça restait underground très longtemps. On a une sorte de traditionalisme, dans tous les domaines. C’est des cultures différentes, et ça se ressent dans la manière dont on aborde le hip-hop.

Dans ton livre, il n’y a que quatre exemples francophones. C’était une volonté de ta part ?

Je voulais me concentrer sur le rap américain, parce que c’est là que les grandes innovations techniques et technologiques sont apparues. Chez nous, il y a L’école du Micro d’Argent d’IAM qui, pour le coup, est vraiment balèze. Ils ont samplé des musiques traditionnelles argentines. Très peu de gens ont fait ce qu’ils ont fait au niveau du sample, même aux États-Unis. Le Wu-Tang a samplé des films mais pas des musiques traditionnelles comme IAM.

IAM L’école du micro d’argent

Le hip-hop anglais sample beaucoup aussi. Dans les années 80, 90, il y avait énormément de sample en France. Par contre, chez nous, on a une culture du beatmaking qui est vraiment incroyable. Même quand le rap fait un peu défaut, les prods ne déçoivent jamais.

Le hip-hop à ses débuts réarrangeait souvent des tubes disco. Pourquoi une telle affinité avec cette culture?

C’est une musique de DJ à la base. Il passe de la musique qui fait danser les gens. C’est en grande partie le disco mais c’est aussi toutes les musiques groove, funk avec James Brown par exemple. Le hip-hop s’est construit autour de cet héritage musical. Si on écoute les premiers DJ, comme SugarHill Gang, GrandMasterFlash, Curtis Blow, ça danse ! D’ailleurs le break dance fait partie des quatre piliers de la culture hip-hop avec le Djeeing, le Mceeing et le graff. Ensuite Public Ennemy a apporté un discours différent. Mais très rapidement c’est devenu autre chose, avec l’explosion de Def Jam [label de musique fondé par Russel Simmons et Rick Rubin, ndlr].

Qu’est ce qui a fait passer le hip-hop de culture underground à produit mainstream ?

C’est la culture américaine, tu prends quelque chose d’underground et tu en fais un truc mercantile. Ils l’ont fait très tôt, dès 1978. C’est Sugarhill Gang qui, les premiers, en ont fait un produit et un business. Les radios aussi ont joué un rôle énorme au début du hip-hop. Aux USA, elles ont un importance monstrueuse. Chez nous, c’est Radio Nova qui a contribué au lancement.

Malgré les fractures sociales aux États-Unis, les morceaux qui marchent le mieux aujourd’hui sont peu engagés. Pourquoi ?

L’engagement, aujourd’hui, est moins frontal. A un moment le hip-hop, c’était les indiens contre les cowboys, et aujourd’hui c’est le quotidien des indiens dans la réserve. C’est une autre forme d’engagement. Ce sont les mêmes problèmes qui sont abordés, mais sous un autre angle. Et ce n’est plus seulement des mecs de cité qui rappent.

En plus, le hip-hop n’a pas toujours été engagé. Le West Coast, le G-Funk, au début, ce n’était pas du tout engagé, contrairement au rap new-yorkais. Au final, il y a très peu d’artistes qui ont fait changer quelque chose par leur engagement. Le combat était perdu d’avance donc les générations d’après ont voulu se démarquer de ça et faire autre chose.

Kendrick Lamar Alright

Le hip-hop est profondément lié à la culture afro-américaine, et les blancs qui rappaient ont souvent été critiqués. Qu’est-ce que tu réponds aux gens qui ont encore ce discours ?

Le problème blanc-noir est différent aux États-Unis et en France. Chez nous aujourd’hui il y a quand même un petit souci de représentativité, parce que les rappeurs blancs sont vachement mis en avant. Orelsan, Vald, Nekfeu, dès qu’ils lâchent un truc, tout le monde trouve ça génial. C’est les gendres idéaux du rap. Je suis pas sûr qu’un jour, un noir sera considéré comme un gendre idéal.

Pourquoi ?

On n’a pas la même manière de s’affirmer en tant que noir aux États-Unis qu’en France. Si tu t’affirmes en tant que noir en France, ça va gueuler. Aux États-Unis, la musique afro-américaine est beaucoup plus explicitement séparée. La Motown, label musical noir pour des noirs a joué un rôle important là-dedans. Il y a même des « Charts noirs », ce qu’on n’a pas en France. Donc c’est beaucoup plus normal de s’affirmer comme musicien noir aux USA.

Musicalement, est-ce que la France a encore du retard sur les Etats-Unis comme on l’entend souvent ?

On dit toujours que la France a 10 ans de retard, c’est complètement faux. Le hip-hop a une telle importance et il y a une telle soif de nouveauté que ça va très vite. Si on écoute les premiers Solaar et ce qui sortait en 1991 aux États-Unis, il n’y avait pas des différences énormes.

MC Solaar Qui sème le vent récolte le tempo

L’arrivée de PNL dans le paysage musical français a marqué un tournant. Qu’est-ce que tu penses de ce duo ?

Il y a quand même du fond chez PNL malgré ce que peuvent dire leurs détracteurs. Rien que dans leurs clips, ils racontent quelque chose. Dans les années 2000, on a eu une vague de singles d’artistes français qui ne voulaient rien dire. C’était des chansons d’amour avec des meufs qui chantaient le refrain ou des égo-trips, et ça ne dérangeait personne qu’il n’y ait pas de fond. Les personnes qui critiquent PNL, c’est ceux qui écoutaient ça à l’époque. PNL, ils sont dans un exercice de style différent. On est peut-être un peu moins dans la technique et plus dans de l’ambiance.

Ces dernières années, le rap français a été dominé par la trap. Est-ce que ça va continuer longtemps ?

Le rap français est beaucoup plus varié que ce qu’on croit au niveau des prods. Mais aujourd’hui les gens font moins la différence entre les différentes instru. Vu que la MAO [musique assistée par ordinateur] a gommé les imperfections, on reconnaît peut être moins facilement les styles d’instru. On réunit tout sous la trap alors qu’il y a une grande diversité. Mais je ne pense pas qu’il y ait une volonté de retour en arrière. Le rap aujourd’hui se tourne vers l’avenir.

C’est quoi tes artistes hip-hop du moment ?

J’écoute pas mal de hip-hop anglais comme Sam Wise, et son morceau Lizzie. J’écoute aussi le groupe House of Pharaohs qui est vraiment mortel, ou Slowthai. C’est tous des mecs de Londres, et j’adore la manière dont il rappent avec l’accent anglais. Stormzy a changé pas mal de choses, avec lui il y a eu un retour du grime. D’autres artistes comme Kekra ont rendu hommage à l’Angleterre, et ça a amené un public vers les rappeurs anglais.

Sam Wise Lizzie

Et au niveau français et américain ?

Du côté américain : 21 savage, le dernier Migos. Et en France : Kekra, O’Boy dont l’album va bientôt sortir. Un de mes groupes préférés en France c’est Triplego, avec des prod cloud, très vaporeuses. Ça ne marche pas encore super fort pour eux, peut-être c’est un peu trop vaporeux pour le public mais moi j’adore. J’espère que leur prochain EP va marcher.


Sample ! Aux origines du son Hip-Hop, éditions Le mot et le reste, 20 euros.