Ici des femmes battues, violées ou mariées de force, apprennent à se reconstruire

Ici des femmes battues, violées ou mariées de force, apprennent à se reconstruire

Une plongée dans ce centre d’hébergement pour femmes victimes de violences

Patriarcat | Enquêtes | par | 9 Avril 2018

Ici des femmes battues, violées ou mariées de force, apprennent à se reconstruire

Dans un immeuble dont l’adresse est confidentielle, 60 jeunes femmes se reconstruisent après des violences sexuelles ou sexistes. Les UniversElles, seul centre d’hébergement exclusivement pour femmes de moins de 25 ans victimes, nous ouvre ses portes.

« Ici, toutes les meufs ont un problème. » Dans le salon décoré de plantes vertes, Jessica palpe sa cicatrice, à gauche de son menton. « Regarde, mais regarde », lance la blonde aux yeux bleus à sa voisine de canapé :

« Mon ex-mari m’a foutu un coup de couteau à huître y’a 4 ans, c’est le manche qui m’a fait le plus mal. »

Le 17 novembre 2014, la jeune femme de 22 ans déboule à l’hôpital. Elle ressort avec 9 points de suture.

Assise aux côtés de Jessica, Dounia* n’ouvre la bouche que pour avaler son kebab. « Je ne calcule pas trop les gens. Chacun sa galère », murmure la jeune femme, 18 ans à peine, vêtue d’un legging et d’une veste grise. Elle revient tout juste des urgences. La nuit dernière elle a tenté de se suicider en absorbant 7 anxiolytiques. « Un appel au secours, traduit Marie Cervetti, directrice du centre. Dounia a été violée il y a deux ans. »

60 chambres

Il est près de 15h ce mercredi. Le calme règne dans le centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) Les UniversElles. Les six étages aux murs blancs et portes violettes fermées, reliés par des escaliers en colimaçon, se ressemblent tous. 60 femmes victimes de violences sexistes et sexuelles vivent ici : viols, agressions sexuelles, incestes, ou encore violences conjugales… Elles sont accueillies le temps de se reconstruire.

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Jessica a fui son mari qui la battait. / Crédits : Nina Guérineau de Lamérie

Le CHRS, géré par l’association féministe Une femme, un toit (Fit), est un « endroit unique en France », insiste la cheffe Marie Cervetti. Financé par l’Etat, il est « le seul à accueillir et accompagner des femmes de moins de 25 ans ainsi qu’à couvrir une large palette des violences sexistes ».

La majorité des résidentes fuit leur domicile, leur conjoint ou leur famille. Longtemps, elles errent sans un sou, chez des amis ou à la rue, avant d’être orientées vers le Fit. « On collabore avec diverses associations, les flics, l’aide sociale. Ils connaissent notre travail et nous envoie les filles », détaille la patronne de 59 ans qui doit faire le tri. Près de 400 dossiers sont refusés chaque année par manque de place. Les femmes accueillies ont entre 18 et 25 ans et peuvent rester aussi longtemps que nécessaire.

« Lorsqu’elles franchissent les portes, elles n’ont aucunes ressources et sont complètement isolées. Certaines sont en danger de mort », explique Lorena, l’une des travailleuses sociales, depuis sept ans au Fit. Pour cette raison, l’adresse du centre est tenue secrète et des caméras surveillent le bâtiment.

« Oui, vous êtes qui ? Vous avez rendez-vous ? », questionne l’agente de sécurité lorsqu’un visiteur sonne à l’interphone :

« Désolée mais on doit vérifier l’identité de celui ou celle qui souhaite entrer. »

Recherchée par sa famille

Yasmine*, 25 ans, s’assied délicatement sur une des chaises de la cuisine, dont les meubles sont de couleurs grises et pourpres. La jeune femme est traquée par sa famille depuis mai 2017 et sa fugue. Timidement, les bras posés sur la grande table en bois, elle explique la raison de son départ :

« Ma mère allait me marier à un inconnu. »

Un matin elle la surprend en pleine conversation téléphonique. « L’appartement était tout petit. » Elle comprend qu’un mariage se prépare. Sans réfléchir plus longtemps, elle claque la porte. Cet élan de courage l’amène au commissariat où elle porte plainte contre son beau-père pour agression sexuelle. « Un autre ennui », euphémise-t-elle.

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60 jeunes femmes vivent dans ce centre. / Crédits : Nina Guérineau de Lamérie

La Réunionnaise d’origine, après presque deux mois en centre d’hébergement d’urgence et « des nuits à l’hôtel », s’installe au CHRS fin juin, orientée par l’association l’Escale, qui tient des permanences pour les femmes victimes de violences.

Bienvenue chez toi

À leur arrivée, les admises sont reçues pour un long entretien au cours duquel elles évoquent les violences subies. La directrice et une travailleuse sociale abordent ces sujets « peu approfondis dans les centres d’hébergement d’urgence », estime Marie Cervetti, aussi membre du Haut conseil à l’égalité femmes-hommes. Violences politiques, violences intrafamiliales, prostitution de survie ou mariage forcé. Leur passé est lourd, mais « c’est un premier pas dans leur compréhension du sexisme », pointe la boss :

« Elles sont frappées, violées, mariées de force parce qu’elles sont femmes. On les aide à comprendre ça durant leur séjour. »

Elles s’installent ensuite pour une période de six mois. Un contrat renouvelable autant de fois qu’elles le souhaitent. Pendant leur séjour, les jeunes femmes peuvent voir tous les professionnels utiles : gynécologue, psychiatre, avocate… « Cela dépend d’elles », précise Lorena.

Non-mixte

À la création de l’asso en 1969, l’établissement accueille des jeunes travailleuses précaires. En 1999, 40 lits sont ajoutés pour loger en urgence les jeunes SDF. Toujours des femmes, donc. Marie Cervetti prend la tête de l’asso Une femme, un toit en 2003. « 15 jours après mon arrivée, une jeune s’est suicidée. Je me suis dit : “Mais où est-ce que j’ai foutu les pieds”… », se souvient celle qui a grandi au Maroc :

« J’ai passé des nuits à discuter avec les filles. Elles avaient toutes connu des violences sexuelles ! Celle qui a sauté du 3e étage allait être mariée de force par sa famille. »

Sous son impulsion, le foyer prend une autre direction en 2005 et s’occupe de jeunes femmes, entre 18 et 25 ans, en situation d’exclusion et victimes de violences. Jusqu’en 2009, quelques jeunes travailleuses occupent encore des chambres. Aujourd’hui, le centre se consacre uniquement aux victimes de violences sexistes et sexuelles. « On a supprimé 40 lits. Chaque fille a sa chambre. Elles trouvent ou retrouvent un peu d’intimité », justifie Marie Cervetti.

De l’intimité oui, mais aussi une certaine autonomie. Au foyer, les hébergées bénéficient de 300 euros par mois. « Cette somme paie les courses, le pass Navigo, les lessives… À cet âge, elles ne perçoivent aucun minimas sociaux. On s’occupe aussi de leur sécurité sociale », développe l’une des éducatrices.

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« On a d’ailleurs récemment autorisé les rapports sexuels dans les chambres », explique Marie Cervetti. / Crédits : Nina Guérineau de Lamérie

Super grand-mère

Retour au salon avec Jessica, qui discute avec une résidente au crâne rasé dont le débardeur laisse apparaître des marques de brûlures sur ses bras potelés. Elle n’habite plus au foyer depuis cinq mois mais y repasse souvent. « C’est vrai qu’il y a des jeunes femmes qui sentent le besoin de revenir discuter ou boire un café, même après avoir quitté le centre », raconte avec tendresse l’éducatrice Lorena. Dans les couloirs, une résidente s’occupe de sa nièce. « Elles nous présentent leur bébé très souvent ! », sourit Marie Cervetti, un bambin dans les bras :

« Je suis grand-mère de plein d’enfants. »

Jessica intègre le centre en 2014 à la suite de coups de couteau de son ex-mari. Pendant leur quatre ans de relation, l’homme la frappe, la dénigre, la harcèle moralement. Traumatisée, elle enchaîne les nuits blanches rythmées par les crises d’angoisse. « J’étais toujours sous tension. Des fois je me levais en larmes, j’avais envie de me tirer », lâche-t-elle avec force. La vie au centre la rassure, fait office de cocon.

Elle reste trois ans, jusqu’à ses 26 ans. « On se sent vraiment chez nous, souffle-t-elle, un peu amère d’être partie. On a envie de se balader en pyjama. » Trop âgée pour rester – la limite est de 25 ans -, elle loge désormais chez une amie et suit une formation en pâtisserie. Jessica n’est pas encore « guérie ». En instance de divorce et placée sous ordonnance de protection, elle reçoit encore des textos de son ex. « Ca me dégoute d’être encore sa femme. J’ai de la haine contre lui », s’agace-t-elle en baissant les yeux. « Le travail [de remise sur pied] n’est pas terminé, il faut un mental fort », conclut la jeune blonde.

Comme à la maison

À son arrivée, Yasmine, qui fuit un mariage forcé, se cloître dans sa chambre pendant six mois. Elle ne sort plus, de peur de recroiser les siens. « J’ose aller dehors maintenant », sourit la petite brune aux longs cheveux bouclés, qui a retrouvé « confiance en elle grâce aux discussions avec les autres filles et aux sorties organisées par le centre. Il y a toujours quelqu’un, c’est rassurant. » Elle parle vite, s’impatiente. Sa copine l’attend pour une journée shopping.

Les habitantes des UniversElles sont libres d’aller et venir sans contrôle aucun du personnel, excepté sur les visites autorisées de 10 à 23h. « C’est elles qui décident de beaucoup de choses », rigole Marie Cervetti, qui qualifie le foyer de « petit village auto-géré » :

« On a d’ailleurs récemment autorisé les rapports sexuels dans les chambres. Comme ça c’est fait dans de bonnes conditions et avec protection. »

« Cela participe à leur reconstruction », précise l’éduc Lorena au téléphone. « On leur redonne le pouvoir du choix. On se met à leur rythme, on leur fait comprendre que chaque femme est importante. » Que ce soit les repas collectifs, visites, spectacles ou l’atelier « emploi » du mercredi, rien n’est obligatoire. Les résidentes reçoivent des courriers dans leur boîte aux lettres personnelle accrochée à l’entrée.

Ne plus banaliser les violences

En plus d’avoir leur propre chambre et des activités, les jeunes femmes ont un suivi personnalisé hebdomadaire. Un long travail d’écoute mené par les éducatrices et la directrice. « On pose des questions très concrètes. “Relation difficile”, ça veut dire quoi ? “Homme violent, c’est-à-dire ?” Et à chaque fois qu’elles nous racontent, on leur rappelle la loi, leurs droits », décrit Marie Cervetti depuis son bureau aux murs blancs où une forte odeur de tabac persiste. « Parfois elles ne se livrent pas tout de suite. Ca fume beaucoup de cigarettes ici. »

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Marie Cervetti dirige l'association Une femme, un toit depuis 2003. / Crédits : Nina Guérineau de Lamérie

Lorena, comme les quatre autres travailleuses sociales, voit 15 filles par semaine. « La majorité ne sait pas ce que signifie violence conjugale ou agressions sexuelles. Chacune a un parcours très singulier, on les accompagne dans leur singularité », expose la féministe. « Si on ne prend pas en charge la victime très vite il y a un continuum des violences, c’est-à-dire qu’elles retournent naturellement dans des situations dangereuses », embraye Marie Cervetti :

« Elles n’ont plus de signaux d’alerte, ne savent pas prendre soin d’elles. Ce sont souvent des femmes qui ont subi des viols très jeunes. Elles banalisent les violences. Pour elles, une main aux fesses c’est rien. »

Si en moyenne la durée des passages est d’un an et demi, Siata, elle, vit depuis quatre ans au foyer. À 26 ans, l’heure du départ a sonné. « Une de mes cousines va m’héberger le temps que je devienne assistante de vie », raconte-t-elle, installée dans un des canapés du salon. L’Ivoirienne débarque à Paris à 15 ans, enceinte. Elle accouche d’un garçon en 2008 qu’elle place en famille d’accueil deux ans plus tard : « incapable de subvenir à ses besoins ». À ce moment, elle retourne chez sa mère, remariée depuis.

« Ce n’est pas ma faute »

La suite de l’histoire « est compliquée », se renferme Siata lorsqu’elle revient sur sa relation avec le beau-père. Agression sexuelle, viol, la jeune mère se terre dans son silence. « Je suis partie, sans rien dire, à cause de lui », confie-t-elle péniblement. Après cinq mois dans un centre d’hébergement d’urgence du 18e arrondissement, les services sociaux l’envoient au Fit début 2014. « Quand je suis arrivée, j’étais renfermée. Je mangeais trop et j’avais pris du poids », livre la grande brune en berçant le bébé de sa cousine.

« Ici on m’a appris à ne pas m’en vouloir, que ce n’était pas ma faute. »

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Marie Cervetti, « la grand-mère » de la structure. / Crédits : Nina Guérineau de Lamérie

Le contact avec sa mère s’est rompu après son départ précipité. « Je ne lui ai jamais dit. C’est le dernier effort que je dois faire avant de vraiment passer à autre chose », dit-elle. Lui parler n’est pas son objectif premier. D’abord elle va prendre soin d’elle et de son enfant.

La vie d’après

En plus de les aider à se reconstruire moralement et physiquement, les éducatrices les incitent à se trouver un projet professionnel. « J’admire leur force de vie, leur capacité à rebondir. C’est formidable », s’enthousiasme Lorena. « Je vais m’en sortir, j’en suis persuadée », lance Yasmine. La jeune femme a des rêves : se former en cuisine, trouver un taf et enfin « avoir mon chez moi, faire ce que je veux ».

Pour Jessica le chemin vers la reconstruction n’est pas encore terminé. Mais la jeune femme est en bonne voie avec un toit, un nouveau copain et une formation. Il ne manque plus que l’emploi. « Avant de les laisser partir, on s’assure qu’elles ont trouvé une situation stable. C’est-à-dire un travail ou un logement », traduit Lorena. Dounia, elle, fête ses un an au centre. Pour elle, la route semble encore longue. Elle vient de sceller un pacte avec la directrice. « Je l’ai vue après son passage à l’hôpital », relate Marie Cervetti :

« Je lui ai dit : ici c’est interdit de se suicider, ok ? »

Pacte conclu, d’une poignée de mains.

*Ces prénoms ont été modifiés


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