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    11 / 04 / 2020

    Les Équipes mobiles de sécurité de l’île sont déjà équipées

    À Mayotte, certains agents de l’Éducation nationale autorisés à porter des matraques

    Par Maurice Cenec , Yohann Deleu

    Un arrêté publié le 7 avril autorise les Équipes mobiles de sécurité de Mayotte, qui dépendent de l’Éducation nationale, à détenir des armes de catégorie D. Une décision qui ne fait pas l’unanimité chez les profs, malgré le contexte violent.

    C’est une première pour l’Education nationale. Depuis le 7 avril, et la publication d’un arrêté au Journal officiel relevé par le site spécialisé Le café pédagogique, les Equipes mobiles de sécurité (EMS) de Mayotte (976) peuvent officiellement être équipés d’armes de catégorie D. Ces agents placés sous la direction du recteur d’académie se concentrent habituellement sur la prévention de la violence autour des établissements. Alors, pourquoi les équiper de tonfas et matraques télescopiques ? « Il est vrai que leur mission c’est de faire de la médiation. Leur équipement ce n’est pas pour remplacer les forces de l’ordre, mais pour se protéger », justifie le recteur de Mayotte Gilles Halbout. C’est la gendarmerie nationale qui sera chargé d’assurer la formation des EMS dans le maniement de la matraque.

    De nombreux actes de violence contre les établissements scolaires

    Les établissements scolaires de l’île cristallisent les tensions. Ils sont régulièrement visés par des bandes de jeunes violents. En 2018, après un énième épisode de violence de ce genre, les habitant de Mayotte entament une grève générale pour dénoncer l’insécurité. C’est dans ce contexte que la préfecture fait passer une arrêté pour armer les EMS, en première ligne face au phénomène. Problème : cette décision ne relève pas de la préfecture mais du ministère : « En 2018, ces équipes ont été armées. Les bâtons existent et ont déjà été donnés. Le préfet de l’époque avait signé un arrêté autorisant le port du bâton. Mais cette décision relève d’un décret national, qui a tardé », rembobine le vice-recteur. Le texte publié ce mardi 7 avril, sert donc en réalité à régulariser une situation déjà existante.

    Depuis, la violence n’a guère cessé autour des établissements et cars scolaires. En témoigne notamment le décès d’un nourrisson de trois mois en février dernier, étouffé par des gaz lacrymogène des forces l’ordre lors d’une émeute visant les cars scolaires de Kahani (relire notre article à ce sujet). Il y a tout juste un an, un jeune de 19 ans avait violemment agressé plusieurs membres du personnel du lycée de cette même commune. Le jeune adulte, maîtrisé par des EMS a été condamné à plusieurs mois de prison. « On a eu des collègues roués de coups, menacés avec des machettes ou des couteaux » rappelle le vice-recteur qui insiste :

    « On ne peut pas avoir des agents qui font de la médiation à mains nues, ce n’est pas compatible avec le contexte mahorais. »

    Un mélange des genres qui ne plaît pas aux enseignants

    Du côté du personnel enseignant, même si on est conscient des problèmes de violences qui minent l’île, la nouvelle ne fait pas l’unanimité. « Ça ne m’étonne pas. Certains EMS ont déjà des matraques télescopiques. On assiste depuis des années à une escalade de la violence ainsi que dans la réponse à celle-ci », constate Emilie, une enseignante qui a elle même été victime de violence. « En faisant ça, l’institution intègre la violence dans le système. Devant les établissements, ce sont les forces de l’ordre qui devraient assurer la sécurité. C’est un pis-aller », déplore Quentin Sedes, représentant CGT EducAction qui dénonce un mélange des genres. Son collègue Bruno Dezile poursuit : « Pour nous, l’urgence n’est pas là, on ne voit pas ce que le fait de les armer va changer de plus, s’il n’y a pas l’intervention des forces de l’ordre derrière ça ne va pas bien loin. Ça risque d’être pris comme une provocation et d’inciter plus à l’affrontement qu’à l’apaisement ».

    Gendarmes et policiers sont déjà dépassés par une recrudescence des violences depuis le début de l’année. Plus de 5.000 jeunes vivent sans parents à Mayotte, car bien souvent expulsés vers les Comores voisines. Entre leurs cailloux d’un côté et les LBD de l’autre, l’Education nationale peine à trouver des solutions : « À Mayotte la question de la violence est importante. Ailleurs on peut répondre par des actions ponctuelles des forces de l’ordre. On a vu ces dernières semaines qu’on est dans un jeu du chat et de la souris. Quand on déployait les forces de l’ordre la violence bougeait et remontait par ci par là », défend le vice-recteur.

    Emilie l’enseignante pointe quant à elle la responsabilité de l’Education nationale dans la situation actuelle : « Le système produit du décrochage et donc de la violence. On force des gosses à passer en 6ème alors qu’ils ne savent ni lire ni écrire. Que vont-ils retenir de leur scolarité à part des échecs et des humiliations ? Il faut repenser le système. Là, on essaie de mettre des carrés dans des ronds ». Une organisation « inadaptée » qui s’ajoute à un manque de moyens selon le représentant CGT EducAction. « On constate des restrictions budgétaires, des réductions d’effectifs au prorata du nombre d’élèves, et on nous propose des équipements pour sécuriser les établissements alors qu’on manque de CPE pour encadrer les élèves. C’est inquiétant. Juste avant le confinement on était dans une période de vague de violence, on l’a vite oublié. »

    Image principale : un lycée de Mayotte gardé par la gendarmerie (photo préfecture).

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