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    23/05/2022

    Coups de matraque en face de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière

    Violences policières du 1er mai 2019, un fonctionnaire relaxé malgré la vidéo

    Par Maxime Asseo

    Le 1er mai 2019, Idrissa K. croise les manifestants et surtout la police. Un fonctionnaire le frappe sous le regard d’une caméra. Et pourtant il a été acquitté. Récit de l’audience.

    Tribunal Correctionnel de Paris – « Pourquoi devenir policier ? », demande la juge à Marc-Antoine M. « Pour le travail d’équipe. Je voulais m’engager. Servir la société », répond le prévenu. Ses états de service sont dithyrambiques : « Professionnalisme, efficace, grande expérience, sérieux, leadership naturel » mais aussi « faculté d’analyse et tempérance ». Deux qualités qui lui ont pourtant manqué le 1er mai 2019. Marc-Antoine M., responsable d’une section de la Brigade de répression de l’action violente (Brav) à l’époque, est jugé ce jeudi 19 mai 2022 pour « avoir, dans l’exercice de ses fonctions, volontairement entraîné des violences contre Idrissa K. De l’avoir fait chuter au sol et d’avoir donné des coups au niveau des jambes et du coude avec une matraque ». Le jeune homme était venu aider son frère à faire son déménagement dans sa résidence Crous, collée à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière quand il est pris à partie par des policiers.

    Au mauvais endroit au mauvais moment

    Ce jour-là vers 16 h, la Brav est sollicitée pour intervenir en renfort au niveau de l’hôpital. Des manifestants et des Gilets jaunes, réunis en ce 1er mai, entrent dans l’enceinte de l’établissement. Ils sont poursuivis par des dizaines de policiers. Une partie des manifestants se précipite vers un escalier et une passerelle qui donne accès au service de réanimation de l’hôpital. Sur une autre vidéo, on voit des soignants tentant d’empêcher l’intrusion dans le service. À l’époque, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner parle d’une attaque contre l’hôpital. Des faits démentis par les images qui montrent les forces de l’ordre poursuivre des manifestants. Ces derniers, interpellés sur l’escalier, ont assuré qu’ils voulaient tout simplement « fuir les ultra-violences policières ».

    En face du service de réanimation, se trouve une résidence du Crous. C’est au pied de celle-ci que se produisent au même moment les violences de Marc-Antoine M. à l’encontre d’Idrissa K. Dans son dépôt de plainte du 14 mai 2019, le jeune homme explique être descendu de la résidence avec son frère Amadou pour voir ce qu’il se passe. Par peur d’être pris pour des manifestants, ils auraient rebroussé chemin en direction de la résidence étudiante. Son frère a, dit-il, eu le temps de rentrer dans le bâtiment. Il s’est, lui aussi, fait frapper dans la résidence universitaire d’après une vidéo prise par un autre habitant du Crous et révélée par Médiapart.

    Idrissa de son côté s’est fait stopper par un homme en uniforme. Dans sa plainte, il explique qu’il aurait tenté d’expliquer qu’il aidait son frère à déménager, en vain. Plaqué au sol, un autre policier serait arrivé pour lui porter des coups. Dans un premier temps, qui n’apparaît pas sur la vidéo filmée de la résidence, on lui aurait demandé de se mettre à genoux, avant qu’il se relève de lui-même. Debout, il se fait matraquer. C’est là que commence la partie filmée. On y voit clairement un policier casque blanc, habillé en noir, porter plusieurs coups de tonfa (matraque avec une poignée perpendiculaire) sur un homme debout avant qu’il ne finisse au sol et reçoive à nouveau plusieurs coups. Quelques secondes plus tard, quand la caméra revient sur la scène, on voit un policier tenter de maîtriser l’homme au sol. Le tribunal n’a pas pu entendre le témoignage d’Idrissa K. : ce dernier ne s’est pas présenté à l’audience.

    « Il représentait une menace »

    Une seule chose importait, le fonctionnaire de police, Marc-Antoine M. : assurer la sécurité des lieux. Sans l’intervention de son équipe, l’hôpital aurait été « envahi par bien plus de manifestants ». Le policier reconnaît avoir porté des coups « nécessaires », dans une volonté générale de stopper la progression des manifestants qui lui paraissait hostile. Il aurait demandé à Idrissa K. de faire demi-tour. « Je vois quelqu’un arriver en force dans ma direction. Je ne connaissais pas ses intentions. Il représentait une menace », assure le policier. « Pour moi, il n’était pas seul, il faisait partie d’un groupe. » Pourtant, sur la vidéo, Idrissa K. est loin des manifestants. Le policier avoue même qu’il est détaché du groupe :

    « Il n’était pas question de m’acharner, mais de le faire fuir. »

    Difficile de comprendre comment on peut faire fuir quelqu’un en le maîtrisant et en le frappant au sol. C’est d’ailleurs l’interrogation de la présidente du tribunal. « S’il est au sol, pourquoi le frapper ? », demande-t-elle. « Il ne voulait pas obtempérer, je lui avais déjà dit de partir », rétorque le policier. La juge surenchérit :

    « – Mais en quoi cette série de coups peut le faire partir ? »

    « – Il fallait qu’on se fasse respecter. On se disait qu’il avait des intentions malveillantes. »

    Il ne répondra pas vraiment à la question.

    Une défense suffisante

    Ce seront d’ailleurs les principaux reproches du parquet qui « n’accepte pas l’usage illégitime de la force ». « Comment Monsieur M. peut à la fois stopper Monsieur K. et le faire fuir ? Quand quelqu’un est maîtrisé au sol et qu’on continue de le frapper, c’est de la force illégitime. » Pour Anne-Laure Compoint, l’avocate du prévenu, spécialisée dans la défense des policiers, le fonctionnaire est chargé de maintenir l’ordre dans un contexte tendu :

    « Cet homme garantit la sécurité pendant que d’autres caillassent ou brûlent des voitures. La situation anormale, le casque, les bruits ne permettent pas le discernement. »

    Le policier reconnaît les faits mais insiste lui aussi sur le contexte. Il parle d’une journée tendue et évoque l’hostilité ambiante. Il regrette aussi d’avoir « privilégié la rapidité » face à des propos « incompréhensibles » qu’aurait tenus Idrissa K., probablement paniqué sur le moment. Si ça devait se reproduire, il assure ne pas faire de la même manière. « Avec le temps, j’apprends de mes erreurs.»

    Ses explications suffiront. Il est 21 heures passées quand le verdict tombe. Le policier est relaxé de toutes les charges retenues contre lui.

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