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    30/06/2022

    Ces déplacements non sollicités peuvent blesser

    « J’ai mis des piques sur mon fauteuil pour ne plus qu’on me déplace sans mon consentement »

    Par Clara Monnoyeur , Maria Aït Ouariane

    Certaines personnes en fauteuil roulant ont décidé d’installer des piques en métal sur leurs poignées. Ils ne veulent plus être touchés et déplacés quotidiennement sans leur consentement.

    Des piques en métal fixées autour des poignées d’un fauteuil roulant. Une pancarte jaune accrochée sur le dossier avec écrit en lettres capitales noires « Ne pas me toucher ». Les photos, postées sur Twitter, interpellent. Ce n’est pas pour une soirée déguisée. « C’est pour éviter qu’on m’attrape par le fauteuil et qu’on me déplace sans me le demander », explique Léo, le propriétaire du fauteuil roulant au look atypique. Le jeune homme de 25 ans utilise depuis trois ans un fauteuil au quotidien pour se déplacer. Il a pris la décision de customiser son fauteuil fin mai, après une énième « agression ».

    « J’étais au courant que ça arrivait, mais je ne pensais pas que ça pouvait avoir cette ampleur-là. C’est systématique. » Dans la rue, les magasins, ou les transports en commun, se faire agripper le fauteuil et se faire déplacer sans consentement serait récurrent. Léo explique :

    « Quand je monte une rampe par exemple, je ne monte pas très vite, surtout si elle est un peu raide. Du coup les gens vont arriver dans mon dos sans me prévenir et me pousser. »

    Il poursuit : « Et même si je dis : “Non”, parce que je ne veux pas qu’on me touche, on me répond : “Si, si je vous aide, ne vous inquiétez pas” et on me pousse quand même. »

    « Dans ces moments-là, ça me fait peur. Les gens arrivent toujours dans mon dos, et moi, je ne peux pas me retourner suffisamment pour les voir, donc ils arrivent par surprise. » Une autre fois, alors qu’il est arrêté au bord de la route pour regarder son trajet sur son téléphone, un passant l’attrape, sans prévenir :

    « Il voulait me faire traverser la route. En fait, ils veulent m’aider sauf que je ne leur ai rien demandé. »

    Pour Alix, sa pire expérience s’est déroulée lorsqu’elle montait une pente. « Un monsieur au volant de sa voiture a fait demi-tour, il a planté sa voiture à ma hauteur, en laissant les clés sur le contact et moteur allumé, et il m’a emmené tout en haut de la pente en courant, et il m’a laissé là, avant de repartir. » Cette archiviste de 38 ans se souvient de la peur qu’a suscitée le fait d’être poussée si brusquement. « Je ne m’y attendais pas. À aucun moment, il ne m’a demandé l’autorisation. » Il est arrivé exactement la même chose à Noa, 22 ans, dans une côte qu’il a pourtant l’habitude de prendre sans difficulté.

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    Après une énième agression, Noa et Léo ont décidé d'installer des piques sur les poignées de leurs fauteuils. / Crédits : DR

    Épaule luxée et accidents

    « Quand ils attrapent le fauteuil et qu’ils poussent, ils mettent souvent un grand coup dedans et vu que j’ai des problèmes à la colonne vertébrale, c’est assez douloureux », explique Léo. Parfois, cela peut aller plus loin, comme cette fois où il s’est luxé l’épaule en sortant du tram. Il était en train de manœuvrer, quand une personne l’attrape soudainement par l’avant du fauteuil : « Il a tiré très fort, sauf que j’avais les mains sur la main courante, ça m’a luxé une épaule, et ça m’a frappé la main très fort dans le bord du tram. » Noa, le conjoint de Léo s’est lui aussi luxé l’épaule après qu’une personne l’ait poussé sans prévenir alors qu’il montait dans un bus.

    Capucine (1), elle, a même vécu une agression après avoir refusé de l’aide. Fin juin, elle participe à un festival. Alors qu’elle part chercher à manger, une femme arrive en courant vers elle. « Elle a agrippé le fauteuil, cigarette et verre à la main et m’a poussé dans la direction inverse de celle où je voulais aller. J’ai bloqué mes freins et j’ai hurlé plusieurs fois en disant que je n’avais pas besoin d’aide et que j’étais autonome. » La femme s’éloigne dans un premier temps, puis revient :

    « Elle m’a insultée de pétasse égoïste et de connasse cherchant l’attention. »

    Puis, elle se serait approchée et l’aurait frappé à la tempe gauche : « Elle m’a dit : “Elle est contente, elle est autonome” », raconte l’étudiante de 22 ans. Elle a décidé de porter plainte.

    La peur de sortir

    « C’est comme si vous en tant que valide, on vous attrapait tout le temps par les vêtements. C’est intrusif », lance Alix. « Quand je suis à Paris, ça m’arrive quasiment tous les jours. C’est quotidien. » Depuis, elle a développé une vraie « crainte » d’avoir des gens dans son dos. « Par exemple, dans la foule, je préfère avoir des gens que je connais derrière moi, parce que je sais que ce sont des gens qui ne vont pas m’attraper et qui ne vont pas me mettre en danger. » La jeune femme, qui utilise un fauteuil ponctuellement reconnaît se restreindre dans ses sorties : « Des fois, je sais que j’aurais besoin du fauteuil et je ne le prends pas. »

    Léo, lui, avoue y penser avant chaque sortie. « Je suis obligé soit d’aller très vite, et ça m’oblige à être vigilant à tout ce qu’il passe dehors. Ça ajoute de la fatigue supplémentaire. »

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    Depuis qu'il a fabriqué et installé des piques sur son fauteuil, Noa se sent moins « vulnérable » lorsqu'il sort dans la rue. / Crédits : DR

    Des piques sur les poignées

    Finalement, après une énième agression, Noa, qui utilise un fauteuil depuis trois ans, décide d’y installer des piques sur les poignées. Il avait déjà entendu parler de cette technique il y a deux ans. « Une personne anglophone en commercialisait. » Il décide de les fabriquer lui-même. « J’ai acheté des piques, j’ai découpé dans une vieille veste pour en faire des manches, j’ai mis des pressions. Ça fonctionne plutôt très bien mais j’ai dû faire plusieurs essais », raconte-t-il en rigolant. Son conjoint Léo, a suivi le mouvement et en a installé lui aussi sur son fauteuil. Noa lance au téléphone d’un ton fier :

    « Depuis que j’ai les piques j’ai moins peur de sortir, je me sens moins vulnérable ».

    « Maintenant ça crée des interactions où les gens me demandent pourquoi je les ai mis, et je peux exprimer que je veux être autonome » complète Léo. Il ajoute :

    « Du coup, on me regarde pour autre chose que : “Ah, le petit handicapé à besoin d’aide” ».

    Claire Nadaud travaille comme cheffe de produit pour la marque de fauteuil Küschall. Elle explique que ce sujet revient souvent de la part des utilisateurs. La marque a développé des poignées rétractables. Par exemple, pour la vente d’un fauteuil destiné aux plus actifs, 35% demandent l’option sans poignées, et 30% avec poignées rabattables, selon Claire Nadaud.

    Mais pour Léo, cela ne suffirait pas à empêcher ses agressions : « En ce moment j’ai un fauteuil de location qui n’a plus de poignées, et on essaye quand même de m’attraper. Donc le problème, ce ne sont pas les poignées, ce sont les gens. » Alix, elle, a un moment opté pour la technique de la pancarte « Ne pas toucher » : « Ça ne change rien. Même avec ça les gens ne comprennent pas. » De son côté, Juliana, étudiante en master d’histoire et handicapée à 80%, se déplace en fauteuil électrique, ce qui ne l’empêche pas non plus d’être poussée.

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    Juliana se déplace en fauteuil électrique. Elle raconte elle aussi se faire pousser et déplacer régulièrement. / Crédits : DR

    Tous et toutes sont d’accord pour dire qu’il faudrait commencer par sensibiliser les personnes valides ou « bipèdes » comme les appellent Léo, sur le sujet. Pour eux, ce phénomène est révélateur de l’image que l’on porte sur les personnes en situation de handicap. « Un fauteuil roulant ne nous rend pas idiot, et quand on dit non, ce n’est pas de la timidité. On sait gérer notre handicap. Si on ne veut pas, on ne veut pas. On n’est pas des enfants, on est des êtres humains, on a envie d’être respecté », lance Juliana. « Les gens nous infantilisent beaucoup, on nous voit comme des gens qui sont dépendants des autres et qui ont forcément besoin d’aide, alors que ça dépend de chaque handicap », complète Noa. Il conclut :

    « Aider ce n’est pas un problème en soi, il faut demander et être prêt à accepter un “non”. On ne peut pas s’improviser aidant, il y a des façons de faire, et si les gens ne savent pas faire ça peut être dangereux. »

    (1) Le prénom a été changé

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