« Je faisais des réunions fafs. Avant, y’avait que des skins, crânes rasés, complètement tarés », se remémore avec émotion Valentin Gabriac. Ces souvenirs d’une jeunesse radicale pas si éloignée, le candidat du Rassemblement national à la mairie de Grenoble (38) de 33 ans, les raconte joyeusement le 8 septembre 2021 lors d’une soirée publique à Fontaine (38) organisée par l’association conspi-confusionniste Grelive — pour Grenoble, Liberté, Vérité. Un mouvement créé dans la confusion lors de la pandémie de Covid et renforcé par les confinements successifs et le pass sanitaire.
L’audience hilare devant Valentin Gabriac est composée, entre autres, d’un membre d’Égalité et Réconciliation, un mouvement fondé par Alain Soral, de proches des cathos intégristes de Civitas et de la Fraternité Saint-Pie X ou encore de l’ex-élu FN Franck Sinisi, connu pour ses propos homophobes et condamné pour incitation à la haine raciale. Il est d’ailleurs le mentor d’Alexandre Gabriac, le grand frère du candidat RN, lui-même néonazi notoire de la région. Cette soirée de 2021, dont StreetPress a pu consulter un enregistrement audio, dépeint parfaitement les milieux radicaux dans lesquels Valentin Gabriac grenouille en prenant l’air de ne pas y toucher. Embarrassant pour le candidat du parti lepéniste dans la 19e ville de France.
« Je veux juste le pouvoir »
Déjà partiellement racontée par le média d’investigation local « Le Postillon » en 2022, la soirée de Grelive est un melting-pot qui rassemble tous les énervés du pass sanitaire, des Patriotes de Florian Philippot aux ésotériques de la sophrologie. Valentin Gabriac y est comme un poisson dans l’eau. Il vient de revenir à Grenoble après une expérience qu’il a « détestée » à la Défense (92) au sein de la multinationale américaine de biscuits Mondelez. Il a les dents longues. Très avenant, il parle à tout le monde et ne cache pas ses ambitions :
« Patriotes, RN, Zemmour, Soral… J’ai l’impression qu’il y a 15.000 manifs où je dois aller, contre la PMA, le machin… Moi, j’adhère à rien, je veux juste le pouvoir ! »
Alors pour ça, il se rêve rassembleur des extrêmes droites grenobloises. « Il faut essayer de catalyser tout ça », explique-t-il avec emphase. « Ce midi j’étais avec Civitas ; ce soir je suis là, j’essaye aussi de voir le mec pro-Zemmour à Grenoble. » Il explique déjà penser aux législatives de 2022, qui arrivent dans quelques mois, et aux bras dont il aura besoin pour mener à bien ses plans. « T’es dans un parti ? T’es faf ou juste antipass sanitaire ? C’est une question, moi je suis très ouvert », lance Valentin Gabriac, qui revendique n’être encarté nulle part à l’époque. « J’aime bien Soral, je connais ton frère, je connais Civitas », lui répond son interlocuteur. « Ouais, t’es un peu faf, c’est bien », se satisfait Valentin Gabriac.
[EXCLU STREETPRESS] Soraliens, Civitas, skinheads… les audios qui montrent les radicalités de Valentin Gabriac, candidat RN à Grenoble https://t.co/f2c0wfkA72 pic.twitter.com/Xd2q32nYqr
— StreetPress (@streetpress) March 4, 2026
Ce grand frère cité est Alexandre Gabriac. Figure très connue de l’extrême droite iséroise, et même française, c’est un ancien du Front national, viré en 2011 pour ses multiples saluts nazis très documentés dans la presse, et qui a par la suite rejoint les cathos intégristes de Civitas, mouvement dissous en 2023. Il a été aperçu, en février, en tête de la marche lyonnaise pour Quentin Deranque, le militant d’extrême droite tué, qui a rassemblé les néofascistes de France. Certains se fendant de saluts nazis. En Isère, son patronyme ouvre de nombreuses portes radicales à son frangin, qui l’évoque avec affection.
Un de ceux qui lui ouvrent les bras, c’est Franck Sinisi. Ancien conseiller municipal FN à Fontaine, c’est un très grand ami et une sorte de mentor pour Alexandre Gabriac. Ensemble, ils ont fait les 400 coups, à commencer par le déploiement d’une banderole homophobe bardée du slogan : « Homofolie, ça suffit » lors de la marche des Fiertés grenobloise en 2017. Franck Sinisi a été condamné en 2019 pour « incitation à la haine raciale » après avoir appelé à « récupérer les dents en or des Roms ». Alors, le RN a dû l’exclure. Il raconte d’ailleurs à qui veut bien l’entendre ces histoires, parsemées d’insultes homophobes, de commentaires racistes… Il est plus que critique envers ce qu’est devenu le RN, bien loin du « canal historique » qu’il affectionne tant.
« C’est des carriéristes, ils t’ont tous lâché », le console Valentin Gabriac, qui s’est depuis parfaitement inséré dans l’appareil du parti à la flamme, avec les carriéristes en question. Franck Sinisi n’est pas au bout de ses peines judiciaires pour ses actes racistes puisqu’il doit comparaître le 10 avril au tribunal correctionnel de Grenoble après que son ADN a été retrouvé sur des os de porc déposés devant la mosquée de Fontaine et accompagnés de tags islamophobes en septembre 2025.
Ce soir du 8 septembre 2021, c’est la première fois que Sinisi rencontre Valentin Gabriac, malgré ses années d’amitié avec son grand frère. « On se tutoie ? », lui lance Gabriac. « T’es comme la famille, tu le connais depuis tout petit mon frère. » Comme l’aîné des Gabriac, Franck Sinisi s’est depuis rapproché des intégristes de Civitas.
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« À Grenoble, le canal historique il fait pas de politique », explique Franck Sinisi à Valentin Gabriac, qui tente de dessiner le paysage radical local. « Ils font partie des gens qui vont à la Fraternité Saint-Pie X. » Une antenne locale de cette communauté ultra-conservatrice, réactionnaire et homophobe — un temps excommuniée et considérée depuis 2017 comme un phénomène sectaire par la Miviludes (mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) —, s’est installée au prieuré de Meylan, dans la métropole grenobloise. « Ouais bah, j’y vais de temps en temps pour voir », abonde le futur candidat RN. Avant de se remémorer un meeting du représentant ultime du « canal historique », Bruno Gollnisch, auquel il avait assisté à ses 17 ans. Normal, « Alexandre [Gabriac] faisait le secrétaire de Gollnisch », rigole Franck Sinisi. Quatre ans plus tard, Valentin Gabriac affirme à StreetPress ne plus du tout se marrer avec Sinisi : « Il me harcèle, il m’insulte, surtout depuis mon ralliement au RN. »
« Propagande LGBT et féministe »
Les deux nouveaux compères passent la majorité de leur soirée à tailler le bout de gras avec des militants soraliens d’Égalité et Réconciliation (E&R), très présents au sein de Grelive. « Ça y est, je suis fiché sympathisant d’E&R », s’esclaffe Florent, un militant de l’organisation antisémite, en échangeant son numéro avec Valentin Gabriac, qui explique que c’est Laurent, le responsable local d’E&R, qui l’a envoyé faire connaissance avec ses nombreux militants membres de Grelive. Florent en profite pour développer sa cartographie locale : « Y’a plusieurs en connexion, […] y a Grelive et après autour y a les Patriotes qui gravitent, y a E&R. C’est un peu le gratin extrémiste. » « Pourquoi tant de haine », rigole Gabriac. « Je vais essayer de ramener deux ou trois [membres de] Civitas, je suis pas dedans mais je les connais par mon frère. »
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Outre les tirades homophobes de Franck Sinisi, Valentin Gabriac déblatère sur la police et la justice. « Les policiers, je pense qu’ils pensent comme nous, mais c’est la justice qui fait pas le boulot. Les pires ennemis des policiers, c’est la justice », explique-t-il à un homme qui lui répond : « Il y a aussi tous les cadres supérieurs de la police. » Ce à quoi Gabriac rétorque :
« Ouais, les traîtres, tous les franc-macs [francs-maçons, ndlr]. »
Le groupe aborde aussi les vaccins, l’humoriste Dieudonné. Ou encore un maire de banlieue, qui est aussi le président de la métropole de Grenoble, et qui souhaite accueillir des exilés afghans. Il est « homosexuel », selon l’assistance et, « franc-maçon notoire », d’après Valentin Gabriac. De son frère s’il n’a pas hérité « la tête de boxeur », d’après son ancien mentor, Valentin Gabriac a toutefois bien retenu l’homophobie, en se remémorant son passage chez Mondelez. « J’étais au syndicat des cadres, j’ai essayé de lutter contre leur propagande LGBT, j’ai pris un avertissement », soupire-t-il. Un acte de bravoure qu’il surévalue peut-être pour son audience : au téléphone, il affirme à StreetPress n’avoir « jamais été syndiqué ni sanctionné ».
Il badine avec Jean-Luc, membre de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, évoque des drapeaux ornés de croix de Lorraine aperçus dans les manifs anti-pass sanitaire. « Je préfère la francisque du maréchal Pétain », annonce Jean-Luc. « C’est vous les nationalistes de Grenoble qui ont [sic] appelé à regrouper tout le monde ? », s’esclaffe Valentin Gabriac. « Je suis dans votre canal, je suis dans la boucle. »
Tisser des liens avec Némésis
Depuis 2021, Valentin Gabriac a un peu lissé son image à Grenoble. Toujours touche-à-tout, il s’affiche maintenant avec la section grenobloise du syndicat étudiant d’extrême droite l’UNI. Mais ça ne l’empêche pas d’avoir placé en sixième position sur sa liste cette année son ami Ludovic Blanco, ancien de Debout la France et Reconquête et président du Cercle Bayard. Ce cercle de réflexion, qui travaille étroitement avec les syndicats étudiants d’extrême droite locaux, a, par exemple, invité l’essayiste Rodolphe Cart, proche des néofascistes du Groupe union défense et ex-candidat RN aux dernières législatives en avril 2024. À ce sujet, Valentin Gabriac dit connaître Ludovic Blanco via Alain Carignon, ancien maire de Grenoble condamné — entre autres — pour corruption et abus de biens sociaux.
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En février, Valentin Gabriac, comme d’autres cadres RN de la métropole grenobloise, a tissé des liens avec la toute jeune section locale des fémonationalistes de Némésis. Contacté par Mélycendre C., la responsable de section, il lui affirme « bien connaître le terrain militant grenoblois depuis quinze ans », et se montre ravi de « faire le point dans son réseau militant » pour trouver de nouvelles recrues pour Némésis. Sur une boucle interne, une militante de Némésis Grenoble explique même qu’elle avait « parlé avec lui pour être sur sa liste aux municipales ». Proposition qui ne semble pas s’être concrétisée, la militante en question n’apparaissant pas sur la liste déposée par Valentin Gabriac. Ce qui ne l’aurait pas empêché d’affirmer aux fémonationalistes les soutenir « à fond ».
Joint par téléphone, Valentin Gabriac nous a déclaré contester tout l’enregistrement et les propos qu’il y tient, tout en nous demandant de mentionner certains autres propos qu’il a tenu durant la soirée sans que nous les évoquions auparavant, comme le fait qu’il se disait « humaniste » et « le contraire du racisme ». Il affirme ne faire partie d’aucun groupe, ne connaître personne à Égalité & Réconciliation, à Civitas ou à la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, et n’avoir jamais été encarté à part au Rassemblement national. Il déclare contester tous les liens évoqués dans cet article, ainsi que tous les propos homophobes, racistes, complotistes ou discriminants évoqués. Il insiste sur le fait qu’il a été poli car il s’agissait de connaissances de son frère, avec qui il dit être en désaccord politique. Il conteste avoir proposé son aide en matière de recrutement à la section grenobloise de Némésis.
Illustration de la Une par Caroline Varon.
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