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    10 / 05 / 2013

    Juliette, la quarantaine, est thanatopractrice. Un métier-passion.

    « Je me suis occupée du corps de Gilbert Bécaud, avec sa petite cravate à pois »

    Par Elodie Branson

    Après avoir été ébéniste et doreuse artisanale, Juliette est revenue à sa passion de jeunesse : la thanatopraxie. Drôle de métier que celui de rendre beaux les morts, parfois récupérés dans un sale état.

    Pantin – Vendredi 3 avril. Rendez-vous au terminus de la ligne 5. C’est une aprèm « sans mort » pour Juliette. Les aléas d’une profession qui s’exerce principalement en auto entrepreneure. Aujourd’hui, StreetPress vous raconte le quotidien d’une thanatopractrice « free-lance ». C’est au volant de son monospace qu’elle parcourt l’Ile de France. Exerçant selon, dans des funérariums, des hôpitaux ou même parfois directement chez les particuliers.

    Dans son appartement situé « dans la belle partie » de la ville de Pantin, murs et meubles sont recouverts de croix et de pierres en tout genre. « Ça m’apaise ». Blonde rayonnante, Juliette parle avec les mains et croque la vie… Sur son iPhone, la professionnelle exhibe fièrement un «avant/après». « Une femme qu’on a retrouvée dans l’eau après quinze jours : regardez ce que j’en ai fait ! ». D’un corps en pièce détachées naît une poupée, une vieille dame aux joues rosées, presque un faux air de Mamie Nova. Beau boulot. La jeune femme aime le travail bien fait et elle n’a pas de mots assez durs pour ceux de ses confrères qui, par appât du gain, font de «l’abattage».

    Peoples Dans une autre vie, Juliette a été doreuse « artisanale » puis ébéniste. Trop « bruts », ces métiers n’étaient pas faits pour elle. Elle décide donc de revenir à ses premières amours, parce qu’il « faut croire en ses rêves ». Même les plus fous. Aujourd’hui, la quadragénaire travaille au rythme de 4 morts par jour. En moyenne, car « en période de pleine lune ou de montée des sèves, les gens sont excités. »

    Cette passionnée évoque avec nostalgie son premier cadavre : « Un député qui s’était écrasé contre un platane dans le sud. Il avait la mâchoire inférieure éclatée ». Stagiaire, elle s’était débrouillée comme une chef. Depuis, elle a travaillé sur des personnalités comme Gilbert Bécaud, « avec sa petite cravate à pois ». Plus récemment Michel Duchaussoy, célèbre acteur de « Jeu de massacre » et sociétaire à la Comédie-Française, est passé entre ses mains. Débordante de vie, Juliette enchaîne les anecdotes. « Parfois, le portable de la victime sonne encore dans la housse. » De la vie à la mort, tout va très vite. « On traverse la route, et direction le casier de la morgue ».

    Travailler avec la mort c’est aussi côtoyer la douleur. « Un soir, je travaillais au funérarium. Juste à côté, une mère veillait son enfant. Quand tout à coup, elle part en courant. Le corps de son enfant dans les bras. Il a fallu lui courir après. » Ce jour là, l’apprentie thanato rentre chez elle en larmes. « On s’imagine qu’on maquille un corps, que la vie sera belle, malheureusement ce n’est pas toujours si simple. »

    Maquillage Quand elle raconte son travail, une lueur s’allume dans les yeux de Juliette. Au toucher, les corps sont « froids comme du poulet », commente-t-elle. « Vous voyez cette petite incision, on sort l’artère carotide avec une canule, on injecte le formol », explique-t-elle photo à l’appui. Fière, la praticienne m’expose son œuvre d’art. « Pour le rouge à lèvres, je l’accorde aux vêtements, c’est de l’intuition ». Le blush prend tout son sens sur le corps de « mémère ».

    Le métier est avant tout technique. Pas facile de sortir une artère pour y glisser du formol, « il faut savoir couper les rigidités ». Un véritable savoir-faire « pas si bien payé que ça ». Un débutant gagne environ 1.400 euros par mois. Juliette, elle, se fait un salaire de 2.000 euros en exerçant « 6 jours sur 7 ». Beaucoup abandonnent. Sur les 15 élèves de sa promo, seuls 4 exercent encore aujourd’hui.


    Déjà un nouveau Saw ?!

    Jeu d’enfant A 9 ans, alors que d’autres jouent à l’infirmière, la jeune fille est attirée par les morts. « Quand je n’avais pas judo, j’allais jouer au croque-mort avec Paul ». Leur terrain de jeu : l’agence de pompes funèbres des parents du camarade de classe. A l’heure des BN, les parties de cache-cache s’enchaînent entre les pierres tombales de la boutique. « Tu veux voir un mort ? »

    Enfermée dans le laboratoire par Paul, Juliette se retrouve nez à nez avec un préparateur. « Tu prends une blouse ou tu pars ». Son avenir se scelle ici. Elle n’est pas choquée : « On est proches de nos morts à la campagne, on les veille, ce n’est pas comme à Paris où tout va très vite. » Mais, après la révélation de cette passion, la famille panique et les séances chez le psy s’enchaînent. « Mes parents pensaient que j’étais folle ».

    Aujourd’hui encore, beaucoup de ses amis ne comprennent pas la vocation de celle qu’ils surnomment « la noiraude ». Mais la thanatopractrice s’en moque, elle prend son job très au sérieux. Elle a même viré une stagiaire gothique au motif qu’elle portait « 666 », le chiffre du diable, au dos de son sweat.

    Pépé malin Son professionnalisme et sa bonne humeur font mouche auprès des familles, au point qu’il est parfois difficile de quitter la famille des défunts. De temps en temps, « parce que le défunt est “magnifique”, on me propose un verre ». Parfois, la situation est carrément cocasse: après avoir fait la dernière toilette d’une vieille peau dont tout le monde attendait la mort, on lui a offert du champagne. « Je suis repartie bourrée. » Plus hot, la praticienne raconte avoir reçu des poupées Barbie d’une famille. Un hommage au défunt : « C’était un vieux cochon. Il y avait des cassettes X partout dans sa chambre ». Ravie de voir une belle blonde s’occuper de son mari, la veuve l’embrasse, comme si elles se connaissaient depuis toujours.

    Tu veux voir un mort ?

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