Une BD de Science et Vie Junior accusée... d'islamophobie

Une BD de Science et Vie Junior accusée... d'islamophobie

C'est l'histoire de « blattes » qui vont voir leurs « cousines orientales »

CAFards | Contre enquête | par | 22 Mai 2013

Une BD de Science et Vie Junior accusée... d'islamophobie

Faut-il voir de « l'islamophobie pernicieuse » dans une planche de BD sur le monde arabe, parue dans Science et Vie Junior d'avril? La BD décrit un « Orient » passé uniformément sous la coupe réglée des intégristes…

Science et Vie Junior, un journal islamophobe ? Le magazine qui explique à ton petit frère « le mystère du triangle des Bermudes » ou qui lui dit tout sur « la voiture à air comprimé » est, une fois n’est pas coutume, accusé d’islamophobie. Objet du délit : une planche de BD parue dans un numéro du mois d’avril qui dénonce, selon la team du magazine, le « fanatisme religieux » dans les pays arabes. « De l’islamophobie pernicieuse », pour Marwan Muhammad, porte-parole du Collectif Contre l’Islamophobie en France, qui veut mobiliser contre le journal. La rédaction du mensuel assume, elle, « à 100% » la publication du dessin et s’en prend à ces « militants » qui veulent instrumentaliser une « tempête dans un verre d’eau ».

Blattes orientales C’est une planche de BD parue dans l’édition du mois d’avril de Science et Vie Junior. En page 3, comme à chaque numéro depuis 10 ans, les dessinateurs Laurent Salles et Marino Degano, mettent en scène des « blattes » en dessin. Des insectes qui sont une allégorie des hommes et dont les auteurs se servent pour sensibiliser les enfants aux grandes questions de société. Comme ici avec le nucléaire, ou le danger des sectes.

Dans l’épisode 126, intitulé « Orient Extrême », les « blattes » vont rendre visite à leurs « cousines orientales ». Mais patatras, alors que dans leurs souvenirs, en Orient « la culture était raffinée », la région est devenue « méconnaissable ». On y « cache les femelles dans des sacs » et on y « coupe les pattes des voleurs récidivistes ». Des « cousines orientales » qui vivraient donc un monde passé uniformément sous la coupe des extrémistes les plus radicaux.

En « Orient », on « cache les femelles dans des sacs »

Extrait de la planche de BD du numéro d’avril du magazine

Les caricaturistes n’ont-ils pas dessiné un peu trop vite ? Jean Lopez, rédacteur en chef de Science et Vie Junior, de décrypter pour StreetPress les pictogrammes de la discorde :

« Les auteurs s’en prennent ici à certaines formes intolérantes de la religion musulmane. »

We are the children D’abord passée inaperçue au moment de sa publication, la caricature a été exhumée par le site d’info communautaire Al-Kanz, le 15 mai de dernier. Puis le 21 mai, c’est au tour du Collectif Contre l’Islamophobie en France « d’encourager tout le monde à s’indigner en écrivant aux deux auteurs et à la rédaction de Science et Vie Junior ». Joint par StreetPress le porte-parole de l’association, Marwan Muhammad est furax :

« C’est un magazine pour enfants ! A des enfants, ont introduit une espèce de dialectique qui est tout simplement dangereuse ! Du point de vue universitaire ou de la critique et de la satire, il y a plein de choses sur lesquelles on est prêt à discuter… Mais dans ce message [qui s’adresse à] un enfant, pour qui le dessin et ce qui est diffusé dans un magazine a une connotation normative, c’est clair et net que les enfants ne font pas la différence. »

Le militant de 34 ans, qui est aussi le créateur du webzine Foulexpress, compare le dessin de Salles et Degano « aux caricatures antisémites* » des années 1930, parce qu’il reprendrait « un mythe », celui « du musulman misogyne ou violent ». Avant d’asséner :

« Il y a une responsabilité lourde quand on prend la plume pour dessiner. »

C’est le blogueur Al Kanz qui dégaine le premier le 15 mai

Extrait de la planche de BD du numéro d’avril du magazine

Des accusations que balaie Jean Lopez, le rédacteur en chef du magazine, qui fait valoir que ses lecteurs – entre 12 et 17 ans, ont « un esprit critique » et que « ceux qui voient ici une attaque contre l’Islam se trompent»:

« Il n’est question que de fanatisme. »

Islamisme Mais si le Collectif Contre l’Islamophobie en France se mobilise contre le dessin de Sciences et Vie Junior, c’est justement parce que le point de vue des caricaturistes qui dénoncent « le fanatisme religieux » correspond, selon le collectif, à un amalgame.

A StreetPress, Marwan Muhammad, explique que :

> « Si on regarde le ressort utilisé dans l’histoire, les arabes étaient bien, tant qu’ils avaient une culture folklorique, qu’ils mangeaient, qu’ils dansaient et qu’ils chantaient. Et dès lors que ces arabes sont devenus musulmans, la tonalité vis-à-vis d’eux change complètement. Cette façon de se moquer de l’islamité des personnages, du fait qu’en vérité ce sont des musulmans, c’est ce qui choque. »

> Il assure que « ce qu’on qualifie d’intégrisme ne va pas de pair avec la violence » et que « ce n’est pas parce que quelqu’un est plus juif ou plus musulman qu’il est nécessairement dangereux ».

> Il qualifie de « gradation artificielle » la distinction « entre musulmans “modérés” et “extrémistes” ».

Joint par StreetPress, Bernard Godard, auteur de l’ouvrage référence « Les musulmans en France », rappelle que « le concept d’islamophobie est chargé d’idéologie. » Pour le spécialiste, le Collectif Contre l’Islamophobie en France est « au-delà de la simple comptabilisation des actes islamophobes mais se situe dans un combat idéologique » :

« Pour donner un exemple très concret, quand le CCIF répertorie les actes islamophobes, ils incluent ce qu’ils appellent “l’islamophobie d’état”, c’est-à-dire quand les administrations refusent les filles voilées. »

A Science et Vie Junior on parle « d’une tempête dans un verre d’eau » et on met en avant « qu’il n’y a eu aucune réaction de lecteurs ». « Les seuls qui ont écrit ce sont ces militants. » Jean Lopez, le rédacteur en chef, qui ne regrette pas d’avoir publié la caricature, se revendique « pas plus islamophobe que cathophobe ou judéophobe ». Sollicités par StreetPress, les deux auteurs de la BD n’ont pas donné suite à nos demandes d’interview.

Edit* 23.05.13 : Suite à un échange de mails avec M. Muhammad après la publication de l’article, remplacement des citations marquées d’une astérique* par la transcription complète des propos.


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