En ce moment

    01 / 12 / 2010

    Pour Jean-Marie Théodat, professeur à l'ENS de Port-au-Prince, même s'il y a eu des fraudes le processus electoral doit aller à son terme

    Les élections en Haïti relancées: « Mieux vaut un scrutin imparfait, plutôt que pas d'élections du tout »

    Par Vanessa Vertus

    Deux candidats ont finalement considéré que les fraudes attribuées au parti au pouvoir du prétendant Jude Célestin n'étaient pas si graves. Heureusement constate Théodat car le pays n'a pas les moyens «d'organiser de nouvelles élections».

    Le chef de la Minustah Edmond Mulet parle d’élections « sans grands incidents » alors que la majorité des candidats veut annuler ce 1er tour pour cause d’irrégularités et de fraudes massives: qui dit vrai ?

    Effectivement, il y a une confusion avec les candidats qui se sont déclarés majoritairement contre le maintien du processus. Je constate que l’un des porte-paroles de ce groupe, Michel Martelly – qui avait été signataire de ce mot d’ordre – s’est rétracté quand il a compris qu’il était peut-être en tête dans le département de l’Ouest. Il dit aujourd’hui attendre démocratiquement le résultat des élections. Il y a donc une certaine confusion, mais c’est la publication des premiers résultats qui va décider de la suite des évènements.

    Jean-Marie Théodat est professeur à l’école normale supérieure de Port au Prince. Géographe et Maître de conférences à l’Université Paris I – La Sorbonne, il est retourné vivre à Haïti pour travailler à la reconstruction du pays. Il écrit quotidiennement des chroniques pour la radio et a participé à la revue XXI .

    Michel Martelly et Mirlande Manigat ont changé brusquement d’avis: après avoir dénoncé ce 1er tour, ils l’approuvent aujourd’hui. Que peut-on dire de leur attitude ?

    Leurs postures sont à mon sens mal inspirées, car ils ont demandé une annulation de vote qui peut leur être très défavorable. En réalité, ils ont pris conscience dans la soirée même, que d’une part, il était peu probable qu’on ait les moyens d’organiser de nouvelles élections, et que d’autre part, ce n’était véritablement pas la priorité. 1.500.000 personnes déplacées vivent encore dans des abris de fortune à Port-au-Prince! Les candidats ont compris que, finalement, il valait mieux accepter des élections imparfaites, plutôt que pas d’élections du tout. Finalement, ce n’est pas une mauvaise chose d’avoir un processus électoral capable d’aller jusqu’à son terme.

    La population est-elle désabusée par ce cafouillage ?

    Non. Les gens se sentent très concernés par les élections. Dans les rues, les administrations, universités, il y a beaucoup d’échanges sur la politique. Ils misent beaucoup sur elles et attendent du nouveau président qu’il change significativement la situation. Les difficultés matérielles sont telles que des élections sans ambages auraient été une véritable surprise. Maintenant tout est une question de mesure: s’il y a eu fraude massive, on le saura très vite, les résultats parleront d’eux-mêmes. Est-ce qu’il y a eu seulement des dysfonctionnements ici et là ? Vu la situation, c’est presque inévitable. Il faut attendre les premiers résultats, et si ces élections sont indignes, je pense qu’on le saura.

    Le brief:

    Les résultats officiels des élections présidentielles sont attendus à partir du 7 décembre. Un deuxième tour pourrait se tenir le 16 janvier 2011. En attendant, une période instable de contestation, de la part des candidats, mais aussi des haïtiens, est plus que plausible.

    Les 3 candidats favoris pour la présidentielle :

    Mirlande Manigat, la première dame : Ancienne sénatrice et Première dame de 70 ans. La candidate du Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP) fait campagne sur l’aide aux démunis, 11 mois après le tremblement de terre qui a dévasté Haïti. Celle que l’on surnomme «Maman» a fait des études à la Sorbonne, avant d’enseigner à Trinidad et au Venezuela.

    Jude Célestin, le dauphin du président Préval, a bénéficié d’une campagne coûteuse mais dans la capitale on arrache ses affiches. Sans fraudes a-t-il de réelles chances d’être élu ?

    Il y a une contradiction au sein même de l’électorat entre la province et la capitale, entre le Nord et le Sud. Jude Célestin n’est pas très populaire à Port-au-Prince mais il est connu en province. Il n’est donc pas forcément disqualifié pour le second tour. Il a bénéficié de l’argent public pour faire sa campagne, c’est un fait, mais cela ne lui garantit pas automatiquement le fauteuil présidentiel. Je ne pense pas que dans les conditions actuelles d’implication de la communauté internationale, on ne puisse imposer par la fraude un candidat aux Haïtiens, si ce n’est pas celui choisi par les électeurs.

    Il y a néanmoins un climat de défiance, les Haïtiens veulent du changement. Aujourd’hui, y a-t-il un candidat qui pourrait incarner le changement?

    Nous avons les politiciens que nous avons. Des dix-neuf candidats en lice, il n’y a aucun messie. J’aurai eu peur d’un candidat qui promet monts et merveilles qu’il devienne un tyran, cela s’est déjà vu dans l’histoire du pays. Je me réjouis d’avoir des candidats qui se tiennent dans un même rang. Maintenant, nous verrons à l’usage, car le défi est tellement grand qu’il ne faudra pas attendre très longtemps pour savoir si la personne est à la hauteur ou pas. Maintenant, aura-t-il autour de lui une équipe avec les compétences requises pour changer la situation ?

    Jude Céléstin, le dauphin : A 48 ans, cet ingénieur bâtisseur de routes est soutenu par l’actuel Président René Préval, dont il s’apprête à épouser la fille. Celui que son équipe de campagne appelle déjà “le président” est critiqué pour sa campagne coûteuse et son programme peu clair.

    Michel Martelly, le chanteur : Aussi appelé Têt Kalé, l’artiste de 49 ans est supporté par Wyclef Jean, star mondiale du hip-hop. Sans réelle expérience politique, il est cependant engagé depuis plus de 20 ans sur la scène sociale et est présent sur le terrain. Très populaire, il dénonce la corruption et veut s’attaquer aux problèmes du logement.

    On a choisi de faire bouger les lignes. Vous validez ?

    Depuis plus de 10 ans, nous assumons un regard et des engagements. Aujourd’hui, notre mission c’est d’avoir de l’impact. Particulièrement dans la crise actuelle, où les premiers à morfler sont les plus fragiles. Face à la pandémie, au confinement et à la crise économique qui l'accompagne, nous croyons encore plus à la nécessité de ce travail.

    Forcer le ministre de l’Intérieur à saisir la justice en mettant au jour les messages racistes échangés par des milliers de policiers sur des groupes Facebook. Provoquer une enquête de justice suite à la révélation d’un système de maltraitance et de racisme dans les cellules du tribunal de Paris. Contraindre Franprix à cesser l’usage quasi illégal d'auto entrepreneurs durant le confinement...

    Nous recevons de plus en plus de pistes sur des sujets brûlants, mais nous manquons encore de moyens pour tout couvrir. L’idée n’est pas de se faire racheter par un milliardaire. Mais simplement de pouvoir faire appel à du renfort, lorsqu’un sujet le nécessite.

    Pour que cela continue, malgré la crise, nous avons sincèrement besoin de votre soutien.

    StreetPress doit réunir au moins 27.000€, avant le 4 décembre.
    Soutenez un média d’impact qui fait bouger les lignes.

    Je soutiens StreetPress  
    mode payements

    NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
    ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER