Jake Adelstein raconte ses enquêtes sur les yakuzas

Jake Adelstein raconte ses enquêtes sur les yakuzas

Il a écrit pendant 20 ans sur la plus grande organisation criminelle au monde

Sauce Samouraï | Interviews | par , Denis Meyer | 7 Avril 2016

Jake Adelstein raconte ses enquêtes sur les yakuzas

Jake Adelstein a côtoyé des yakuzas, des flics louches et ridé dans le Tokyo interlope. A l’occasion de son passage à Paris, StreetPress a partagé un paquet de curly au thé vert avec le journaliste, auteur de Tokyo Vice.

Quand Jake Adelstein reçoit il chausse ses plus beaux souliers : des chaussons rembourrés sur lesquels sont imprimés des os de pieds, façon rayon X. Costard noir impeccable, le bonhomme nous accueille chez des amis américains qui vivent à Paris. Bien posé dans un canapé jaune moutarde, il étale sur une table basse des fanzines à la gloire des yakuzas qu’il épluche consciencieusement. Et finit par lâcher :

« Je suis vraiment un nerd. Je ne connais pas le nom du fils de mon petit cousin par contre, je sais qui sont les boss des différents clan de yakuzas. »

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Trop de lol avec les Yakuzas / Crédits : Denis Meyer

Jake Adelstein connait les bas-fonds de la capitale nippone mieux que personne. Pendant 20 ans, le Ricain débarqué au Japon de son Missouri natal à l’âge de 19 piges, a été journaliste pour le quotidien Yomiuri Shinburn, le plus grand journal du pays. Dans sa carrière, le bonhomme a côtoyé le gratin de la pègre, des tenanciers de bars louches, des prostituées, et des flics ripoux. Dans Tokyo Vice, un livre à mi-chemin entre le roman noir et le manuel pour journaliste d’investigation en mal de sensation forte, il raconte les coulisses de ses scoops sur la plus grande corporation criminelle au monde. Il a picolé jusqu’à plus soif dans le Tokyo interlope, risqué sa vie plusieurs fois. Lors de son passage à Paris, on a discuté avec ce ronin du journalisme, tout en bouffant des Curlys goût thé vert.


Dans le livre, tu racontes tes nombreux contacts avec les pontes de la mafia japonaise. Comment as-tu construit une relation de confiance avec les yakuzas ?

J’ai couvert les yakuzas pendant 20 ans. J’en rencontrais certains sur des scènes de crime et au fur et à mesure je me suis construit un petit réseau. Les yakuzas me traitaient bien parce qu’ils me trouvaient juste. C’est le truc louche avec le Japon. Au Mexique on m’aurait tué pour mes articles. Ici, il y a cette espèce de politesse.

Quelle est l’influence des yakuzas au Japon ?

Les organisations criminelles au Japon ont une existence légale. Elles ont des bureaux et sont enregistrées au registre des sociétés. Les yakuzas sont présents dans toutes les strates de la société. Des fanzines racontent leurs histoires, mais le plus important c’est qu’ils ont une influence constante sur les responsables politiques. Par exemple, quand un des membres des Inagawa-kai a été arrêté pour du blanchiment d’argent, un des représentants du clan a dévoilé à la télé que le ministre de la justice avait été soutenu financièrement par le Inagawa-kai. Le ministre a dû démissionner.

Malgré tout, je pense que les yakuzas sont sur la pente descendante. Le Japon pourrait éradiquer le problème une bonne fois pour toutes. Il leur suffirait d’une loi qui pénaliserait les conspirations criminelles. Cela voudrait dire que l’on pourrait arrêter des gens uniquement parce qu’ils appartiennent à l’un des 4 clans yakuzas.

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Tokyo Vice est un livre à mi-chemin entre le roman noir et le manuel pour journaliste d’investigation en mal de sensation forte. / Crédits : Denis Meyer

Dans ton boulot, ça t’es arrivé souvent d’être menacé de mort ?

Deux fois. La première fois, j’enquêtais sur une banque coréenne qui avait prêté de l’argent à des yakuzas. La banque avait fait faillite et personne ne voulait que je mette mon nez là-dedans. A cette époque, j’ai reçu des menaces. La police était garée devant chez moi pendant plusieurs semaines. C’est une des raisons pour laquelle je suis parti de Saitama, le district où je bossais à l’époque.

La seconde fois, c’était au moment de mon enquête sur Goto, l’un des boss de Yamaguchi-Gumi. En 2008, plusieurs officiers de police sont venus me voir en me disant que Goto en avait après moi. La police m’avait mis sous protection. Goto était le pire des boss yakuzas. Il était connu pour tuer des civils, ce qui ne se fait pas chez les yakuzas. À part ces 2 exemples, je suis tombé dans pas mal de bastons ! L’une des dernières, c’était en 2010 avec une de mes sources. Elle était trop défoncée à la meth’ et avait des pics de paranoïa. J’ai encore des séquelles !

Est-ce qu’à un moment tu en as eu marre d’écrire sur les yakuzas ?

Non ! Et d’ailleurs, il y a encore beaucoup de choses à dire là-dessus. Après Fukushima, les yakuzas ont été les premiers à répondre à la demande humanitaire : ils ont apporté des médicaments, des couvertures, des vivres sur place. Plus rapidement que la Croix rouge. Aujourd’hui, j’écris une histoire des yakuzas de la Seconde Guerre Mondiale jusqu’à aujourd’hui. Le titre c’est The Last of The yakuzas. C’est presque un prequel à Tokyo Vice.

Mais ce que j’ai appris de toutes ces années, c’est que les yakuzas ne sont pas le diable incarné. Par contre, j’en ai marre de les côtoyer. S’asseoir et discuter avec ces gens est extrêmement stressant. Ces mecs-là cherchent toujours une bonne raison d’être en colère contre toi. Ce rapport de force est fatiguant.

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"J'ai été menacé de mort deux fois" / Crédits : Denis Meyer

Est-ce qu’il y a des histoires que tu ne peux pas raconter ?

Il y a des affaires dont je ne peux parler qu’en fiction. Autrement, la vie de certaines sources serait en danger. Tout ce qui est dans le livre est vrai, bien sûr mais j’ai changé des noms ou des lieux.

D’où vient ta fascination pour le Japon ?

C’est une société alien. Pour comprendre le Japon, il faut accepter que les individus ne soient pas égaux et que toutes les relations commencent par une cérémonie d’échange de carte professionnelle où on voit qui est le supérieur de l’autre. D’une certaine manière, j’ai aimé cette politesse spécifique au pays. Les Japonais sont aussi très honnêtes. À chaque fois que j’étais déçu du Japon, à force de travailler sur ce type de sujets, quelque chose me remettait en selle. Comme cette fois où un Japonais m’a ramené mon portefeuille que j’avais oublié dans un restaurant. Et puis Tokyo est une ville fascinante : c’est un labyrinthe. La cité a été construite pour être difficile à envahir, pleine d’impasses et de rues qui ne vont nulle part. C’est une ville qui ne cesse de croître, le paysage change constamment.

Quand tu es arrivé au Japon, tu as vécu dans un temple bouddhiste. Comment en es-tu arrivé là ?

J’étais au Japon pour mes études depuis quelques semaines et j’ai rencontré un mec au milieu de la nuit. C’était un prêtre bouddhiste et il m’a proposé d’enseigner l’anglais dans son temple. J’ai accepté et il m’a filé une chambre inoccupée, d’habitude réservée aux prêtres. A son contact, j’ai appris les 10 commandements du bouddhisme. Ils sont plutôt durs à suivre quand on est journaliste. L’un d’eux est de ne critiquer personne.

C’est quoi ta vie aujourd’hui ?

Après que le livre est sorti, on a décidé d’aller vivre aux Etats-Unis avec ma famille. Depuis, je fais des allers-retours entre le Japon et les USA. Je fais un peu de consulting, mais la plupart du temps je ne fais que du journalisme. J’écris pour le LA Times depuis un an et pour The Daily Beast. En ce moment j’enquête sur Aum Shirikyo, la secte qui a perpétré l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo en 1995. 80 de leurs membres ont été envoyés au Monténégro suite à ces évènements. Certains sont revenus au Japon. Je cherche à savoir ce qu’ils ont fait là-bas.

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"Ce que j’ai appris de toutes ces années, c’est que les Yakuzas ne sont pas le diable incarné." / Crédits : Denis Meyer



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