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    16 / 01 / 2017

    La précarité est en train d’isoler certaines femmes des quartiers populaires

    Par Hamida Sobihi , Aladine Zaïane

    Il faut s’inquiéter du sort de nombreuses femmes de banlieues, qui se battent pour chaque euro. La précarité les éloigne de plus en plus des relations sociales, de la culture et des loisirs, explique Hamida Sobihi, travailleuse sociale à Eragny.

    J’interviens dans des quartiers où le taux de chômage est important. Je constate que les femmes vivant dans ces quartiers se replient de plus en plus sur elles-mêmes. La précarité les a isolées et elles n’osent pas aller vers les autres pour demander de l’aide.

    Les femmes que je rencontre ne sont pas toutes dans la même situation. Il y a des mères au foyer dont le mari travaille. Elles ont besoin de sortir de leur routine, donc elles viennent nous voir pour trouver une activité.

    D’autres sont des travailleuses précaires. Elles bossent comme femmes de ménage, dans la restauration, dans des cantines scolaires à mi-temps. Elles n’ont pas beaucoup de choix faute de diplôme ou de formation.

    En plus de la précarité, souvent ce sont des femmes seules

    Les femmes isolées sont de plus en plus nombreuses. C’est lié à notre forme de société. Un mariage sur 2 fini par un divorce. C’est un fait. La femme est plus indépendante, donc plus facile pour elle de partir qu’il y a 20 ans ou 30 ans en arrière et c’est tant mieux.

    Cette hausse de la monoparentalité contribue à l’isolement de ces femmes. Les mères doivent gérer seules ces difficultés et du coup elles rencontrent beaucoup de problèmes pour élever leurs enfants de manière optimale. La séparation n’est pas simple, il y a une fracture, le statut social change.

    C’est difficile pour elles de dire qu’elles n’ont pas les moyens

    Tout ce chamboulement joue sur le financier, elles se permettent beaucoup moins de choses. De là, se déclenche un processus de renfermement progressif.

    C’est difficile de dire qu’on n’a pas les moyens. Elles vont avoir beaucoup de difficultés à l’exprimer et ne vont pas aller demander de l’aide. Elles gardent souvent ça secret, jusqu’à ce que la situation devienne dramatique. Comme cette mère qui a accumulé les impayés de loyer jusqu’à se retrouver face à une procédure d’expulsion.

    Les loisirs et la culture sont en option

    Ces femmes n’ont pas le temps de prendre du temps pour elles, se cultiver, sortir. Ce n’est pas une priorité. La priorité c’est nourrir leur foyer, vêtir leurs enfants, payer le loyer. C’est pour ça qu’on essaie d’ouvrir des portes par les loisirs. Elles s’enferment et s’oublient elles-mêmes, avec une perte de confiance incroyable. Cela joue jusque dans leurs rapports avec leurs enfants.

    Comment répondre à la détresse de ces femmes ? De quoi ont-elles besoin ? Il faut déjà revenir aux basiques et rester terre à terre. On doit créer des espaces de décompression. On crée du lien entre les familles, les personnes se re-sociabilisent.

    Elles sortent de leur quotidien, passent des temps privilégiés avec leurs enfants. Il faut aussi leur permettre de mettre des mots sur leurs problèmes. Un truc tout bête pour certains mais ô combien efficace : des vacances ! Ça fait un bien fou.

    Ajoutez à l’isolement le sentiment d’être stigmatisé

    Le climat qui règne, les discours médiatiques et politiques sur ces populations des quartiers populaires, a lui aussi un impact très lourd. On parle beaucoup d’islam, de « radicalisation », on surmédiatise ces questions. On crée des clivages.

    « Le climat qui règne, les discours médiatiques et politiques sur ces populations des quartiers populaires, a lui aussi un impact très lourd. On parle beaucoup d’Islam, de “radicalisation”, on surmédiatise ces questions »

    Hamida Sobihi, Référente famille

    Des gens se sentent discriminés, jugés alors qu’ils ont déjà d’énormes difficultés. Ce discours ambiant les amène à se renfermer encore plus. Dans ce contexte, cela rassure d’être avec ses pairs. C’est plus facile de dialoguer avec des gens qui vous ressemblent. Ils ont l’impression que s’ils vont vers des gens différents ils vont se retrouver face à des discours durs, comme ceux qu’ils entendent dans les médias.

    Il ne faut pas les réduire à leur religion

    L’approche de certains mouvements féministes dans la lignée de Ni putes ni soumises, ne me semble pas adapté. Elles ne sont pas audibles. Au-delà de leur approche, c’est la société plus globalement qui les réduit à leur appartenance religieuse.

    Cette façon de réduire sans cesse ces femmes à leur religion, avec des arguments grossiers, ne fonctionne pas.

    On focalise sur leur voile et leur soumission supposée. Moi je rencontre des femmes qui sont en difficulté sociale et économique mais qui demeurent fortes et responsables. Des vrais cheffes de familles qui mènent leur barque du mieux qu’elles peuvent.

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