Pour en finir avec « la valeur travail »

9 Février 2017

par Baptiste Mylondo, 36 ans. Il a une double casquette : côté pile, cet enseignant-chercheur parle économie et justice sociale aux étudiants de l’école 3A, Sciences-po Lyon et l’école Centrale. Côté face, ce décroissant prône une sortie du capitalisme via le revenu universel.

Une grande majorité des candidats en lice pour l’élection présidentielle ne jurent que par la « valeur travail ». A droite comme à gauche, tous marchent pour un même modèle productiviste où l’on ne s’épanouit qu’en produisant et consommant.

La primaire du PS a au moins eu un mérite : celui de relancer le débat d’idées sur le travail et tout le sens, le statut éthique que l’on souhaite lui accorder au sein de notre société.

La gauche laborieuse de Manuel Valls attachée à la « valeur travail » s’oppose à celle de Benoît Hamon. Sa vision me semble plus audacieuse, plus critique aussi vis-à-vis de l’emploi. Il n’hésite pas à remettre en cause la place du travail dans la société et dans nos vies.

Souffrir avec ou sans travail

A ce titre, et même s’il n’est pas exempt de toute critique, le propos de Benoît Hamon sur l’emploi est intéressant. Il y a ceux qui souffrent car ils n’en ont pas, mais il y a aussi tous ceux qui souffrent d’en avoir un !

Parmi les gens qui ont un emploi, certains sont très heureux. D’autres, très nombreux, vont au travail avec peu d’enthousiasme, voire à reculons. Ceux qui sont aveuglément attachés à la « valeur travail », et aux politiques qui en découlent, font sans doute partie de la première catégorie. Car c’est de cette « valeur travail » dont découle la souffrance vécue “dans” et “hors de” l’emploi.


« Comment avons-nous pu perdre de vue qu’il existe beaucoup d’autres activités humaines, bien plus réjouissantes que le boulot pour nous accomplir ? »

Baptiste Mylondo, enseignant-chercheur en économie

Partant d’un fondement économique mis en lumière aux 18e et 19e siècles par Smith, Ricardo et Marx (qui ont tous fait du travail la source de toute valeur), la « valeur travail » revêt aujourd’hui une autre signification et une toute autre portée politique : de valorisation de l’activité humaine, elle est devenue une survalorisation de l’emploi.

C’est à cette « valeur travail » que l’emploi doit aujourd’hui son statut si particulier. C’est elle qui en a fait la source quasi-exclusive du lien social, de l’estime de soi, de l’utilité et de la reconnaissance sociale.

Sans emploi on n’est rien

Comment avons-nous pu perdre de vue qu’il existe beaucoup d’autres activités humaines, bien plus réjouissantes que le boulot pour nous accomplir ?


« Sans travail, on n’est rien, on n’est personne, ou presque. Au mieux, on devient un demandeur d’emploi. Au pire, on est un chômeur, un assisté, un parasite. »

Baptiste Mylondo, enseignant-chercheur en économie

L’absence d’emploi est souvent vécue comme un manque d’emploi. Un manque, dans le sens addictif du terme. Dans notre société laborieuse, nous sommes condamnés à être des accros au boulot.

Non pas que nous nous y plaisons tous, mais sans lui, on n’est rien, on n’est personne, ou presque. Au mieux, on devient un demandeur d’emploi. Au pire, on est un chômeur, un assisté, un parasite.

C’est l’autre conséquence de la survalorisation de l’emploi : celui qui n’en a pas se retrouve exclu du système de valeurs de la société laborieuse. On lui refuse le statut de contributeur. Pour ne pas être exclu, on accepte des « bullshit jobs », des « boulots de merde ». On accepte la précarité, l’exploitation, ces tafs vides de sens qui ne font qu’alimenter notre frénésie productiviste : surproduction, surconsommation.

Et le comble, c’est qu’au final, nous ne produisons que des emplois !

Travailler pour travailler pour travailler


« Ce ne sont plus les travailleurs qui offrent leur force de travail, ce sont les entreprises qui offrent des emplois. Et il faudrait les en remercier ! »

Baptiste Mylondo, enseignant-chercheur en économie

Voilà une autre conséquence étonnante de cette « valeur travail » qui « survalorise l’emploi » : l’emploi est devenu un bien à part entière, le produit final de notre activité économique. C’est une logique de Shadoks : on pompe, on pompe, on pompe. Et pourquoi pompe-t-on ? Pour qu’on puisse tous pomper pardi !

Pourquoi faut-il la croissance économique à tout prix ? Pour créer des emplois. De même, on ne parle plus du « marché du travail » mais du « marché de l’emploi ». Désormais ce ne sont plus les travailleurs qui offrent leur force de travail, ce sont les entreprises qui offrent des emplois. Et il faudrait les en remercier !

De droite à gauche

Comment ne pas voir que la « valeur travail » fait le jeu du capital ? Le droit au travail, formule euphémisante pour parler d’un véritable devoir d’emploi, fait clairement les affaires des patrons et s’inscrit à l’évidence dans une dynamique productiviste.

Cela devrait interpeller la gauche laborieuse : travail et capital sont les deux faces d’une même pièce. Quand on se dit anticapitaliste, on doit être antiproductiviste et cesser de survaloriser l’emploi, de faire de la participation à la surproduction la condition de l’insertion sociale des gens.

La « valeur travail » est une valeur de droite ! C’est la droite de Nicolas Sarkozy qui a concentré le débat politique autour d’elle. Le gouvernement de Jospin venait de réduire de quatre petites heures la semaine de boulot.

Ces dernières années, le gouvernement de Valls lui a bien emboîté le pas : il ne fallait surtout pas laisser cette « valeur travail » à la droite !

« Travailler tous pour travailler moins »

Bien sûr, les registres sont différents. A droite, la « valeur travail » implique surtout de « travailler plus » : remise en cause des 35 heures, défiscalisation des heures supplémentaires, avec l’idée que le temps libre ne vaut rien sans hausse du pouvoir d’achat.

A gauche, on parle plutôt de « travailler tous », comme si le travail, l’emploi à plein temps pour tous… était un cadeau. On se trompe d’objectif ! Même la réduction de ce temps d’emploi l’est pour une mauvaise raison : « travailler moins pour travailler tous ».

Au contraire, il faut « travailler tous pour travailler moins » : produire et consommer moins pour bosser encore moins.

Ministère du temps libéré

Tout cela suppose d’en finir avec la « valeur travail ». Mais attention, la supprimer ne veut pas dire qu’il faut pour autant abandonner la lutte pour de meilleures conditions d’embauche, de travail et de rémunération.


« Quand les politiques comprendront-ils que le sens de l’histoire n’est pas de valoriser le travail, mais au contraire de s’en libérer ? »

Baptiste Mylondo, enseignant-chercheur en économie

Il faut, au contraire, revendiquer une forte baisse du temps d’emploi ; chacun doit pouvoir choisir le temps qu’il souhaite sacrifier chaque semaine à son emploi et à son employeur.

Abandonner la « valeur travail », c’est surtout reconnaître qu’il y a des activités, hors de l’emploi, qui sont des contributions à l’enrichissement collectif. Quand les politiques comprendront-ils que le sens de l’histoire n’est pas de valoriser le travail, mais au contraire de s’en libérer ?

En 1981, la gauche a su créer un ministère du temps libre. Osons aujourd’hui défendre un ministère du temps libéré… libéré de l’emploi, de la surproduction et de la surconsommation.

Propos recueillis par Sarah Lefèvre