La Bellevilloise reprend le squat « la Miroiterie » pour inviter des artistes de merde et c’est dégueulasse

4 Juillet 2017

par Michel Ktu, 50 ans, artiste peintre et punk dans l'âme. Il a fait fait les 400 coups."Assez connu de la police", il n’a jamais fait de prison et “c’est déjà ça”.

La Bellevilloise investit un squat libertaire mythique de Ménilmontant. Mais pour les anciens squatteurs, cette récupération va un peu plus gentrifier le quartier.

La Bellevilloise reprend la Miroiterie pour faire un lieu « culturel » et c’est soi-disant super. La Miroiterie, c’est un squat que j’ai ouvert avec des potes en 1999 qui est devenu une des salles de concert punk-rock les plus connues de Paris.

Alors je vais pas dire que j’étais mécontent de quitter les lieux il y a trois ans. Ca a duré 15 ans et pour moi c’est même trop. J’aime l’éphémère.

Quand on est arrivé il n’y avait rien, la Maroquinerie, le Café des sports, la Bellevilloise n’existaient pas, y avait que des clochards dans les bars, la zone quoi. Peut-être que nous aussi on a contribué à ce que le quartier se gentrifie. Les gens qui y habitaient il y a quinze ans ne peuvent plus payer ce type de loyer. Maintenant c’est une armée de bobos là-bas. J’y vais plus.

Un truc nous a mis en rogne : le nom

Alors vous allez me demandez : qu’est-ce que j’en ai à faire? Personnellement je m’en fous, que ce soit la Bellevilloise qui s’installe là-bas ou quelqu’un d’autre.

Mais alors, y a un truc qui nous a mis en rogne. Après l’été et leur lieu éphémère pourri, ils vont construire en dur. Le projet c’est de mettre des foyers étudiants, des espaces style galerie d’art pour vendre des choses et un peu plus loin un spa. A 30 euros l’entrée, eh oui. Puis, au fond, une salle de concert de 300 places, qui va s’appeler, devinez comment ? « La Miroiterie ». D’ailleurs, le spa va s’appeler « Les thermes de la Miroiterie ».

« Ils montent des salles en piquant nos idées parce qu’eux n’en ont pas. »

Michel Ktu, ex-squatteur de la Miroiterie

Reprendre notre nom comme ils le font c’est du pillage de tombe. Ces chacals viennent nous voler tout ce qu’on a fait depuis 15 ans, profiter de notre renommée mondiale. Ils vont inviter des artistes de merde, des peintres de merde pour des connards qui n’y comprennent rien, moi je trouve ça dégueulasse.

Ils ne pensent qu’à faire du fric, ils ne connaissent rien au punk

Les gens de la Bellevilloise ont toujours lorgné la Miroiterie pour la récupérer même quand on y était. Mais jamais ils ne feront un truc comme on a fait. Ces mecs ne pensent qu’à l’argent. Ce sont trois gros businessman, ils ont aussi repris La Rotonde à Jaurès par exemple.

Leur truc c’est de mettre un style de musique boboland, de monsieur tout le monde. Ils veulent que tout le monde s’habille pareil, écoutent les mêmes choses. C’est la gentrification absolue sans que les gens s’en rendent compte, c’est ça le pire.

Ils montent des salles en piquant nos idées parce qu’eux n’en ont pas. Ils récupèrent un décor de squat, mettent des câbles électriques apparents, des trous dans le mur, des canapés défoncés et des grafs, mais ils savent pas accueillir les gens ni les artistes. Et hop, un coup de rock punk par-ci par-là alors qu’ils ne savent pas ce que c’est que le punk, ne connaissent rien à l’anarchie et ont des dollars comme Picsou dans les yeux. Ils mettent des videurs qui aboient à l’entrée et tout est super cher.

On a commencé à squatter ce lieu légendaire en 1999

La Miroiterie est un lieu légendaire. Il a une âme et eux, ils cherchent à la vendre. Déjà pour comprendre, il faut connaître histoire.

Au 88 rue de Ménilmontant vivait la famille Pipard dont Danièle Pipard dernier du nom mort en 1971, grand peintre illustrateur qui se faisait appeler le duc de Ménilmuche. Il faisait de grosses fêtes très connues, avec tous les grands artistes de Paris, Prévert, Piaf, Doisneau, Sacha Guitry. Il a croisé un vitrier un jour et il lui a donné un atelier. Un de ses stagiaires a repris l’affaire quand il est mort et c’est devenu une miroiterie.

Les miroitiers sont partis en 1999, la mort dans l’âme, parce que les locaux étaient trop vétustes. On était un groupe de libertaires invétérés et on squattait à l’époque la Bellevilloise, justement. Quand on a vu qu’ils partaient depuis nos hauteurs, on est venu le prendre, sans effraction. On a mis deux-trois mois à tout nettoyer et remettre en état, sachant qu’il n’y avait ni eau ni électricité. On a invité d’autres squatteurs et d’autres artistes, parce qu’il y avait quand même sept bâtiments, quasiment 2000 m2.

« On a fini dans des bouquins touristiques parisiens, entre la Tour Eiffel et le Sacré cœur, quoi. »

Michel Ktu, ex-squatteur de la Miroiterie

On a commencé à faire de grosses fêtes, à se rallier aux portes ouvertes des ateliers d’artistes de Belleville et de Ménilmontant. On s’est fait appeler « le centre culturel George Brassens », ça faisait bien vis à vis des petits vieux du quartier, on évitait de faire trop de bordel, on finissait les concerts à 22h — bon, parfois ça débordait un peu.

C’est devenu une salle de concerts mythique

J’ai travaillé dans l’orga de concerts et l’événementiel, je suis un peu punk dans l’âme. Alors au fil des années, la salle centrale de vie commune est devenue une salle de spectacles et de concerts. Au départ c’était de petits groupes. Puis on s’est fait connaître, je me suis fait interpeller par des tourneurs des organisateurs. Des groupes plus importants sont venus, de plus en plus loin. On a eu des gens de partout, du Liban, de Russie…

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Un concert de punk-rock à la Miroiterie, avant fermeture. / Crédits : Les squatteurs de la Miroiterie (Facebook)

Au bout de 15 ans, c’était la salle parisienne mythique de rock punk. On faisait aussi du hip hop une fois par mois, du jazz le dimanche. On a fait tourner 15 000 groupes en 15 ans, avec des concerts tous les soirs, 4 groupes par soir minimum. On ouvrait aussi tout l’été. Il y avait des débats, du cinéma, de la théâtre, de la danse, on a mis un peu de tout à vrai dire. Notre public allait de la grosse bourgeoise de Versailles au punk à chien.

On a eu une double page dans le New York Times, c’était la classe. On a fini dans des bouquins touristiques parisiens, entre la Tour Eiffel et le Sacré cœur, quoi. Et on a aussi battu le record de longévité d’un squat.

A la fin, les lieux étaient vraiment trop vétustes. On avait pas d’assurance donc si le plafond tombait sur les gens pendant un concert c’était pour notre pomme. Un jour un mur a implosé sous la pression d’une racine qui poussait derrière et on a tout arrêté, annulé deux ans de programmation.

On a demandé un lieu à la Mairie mais on n’a eu que des promesses

On en est là aujourd’hui : l’armée des clones reprend la Miroiterie. Et je doute pas que ça va marcher, malgré le boycott qu’ils vont subir : il suffit de trainer rue Oberkampf pour voir que y a plein de jeunes qui ont des thunes, mine de rien.

D’un autre côté, nous on a rien eu. On n’arrête pas de demander un espace aux pouvoirs publics. On a même monté une association et tout et tout mais nada, qu’un paquet de promesses ! J’ai fait le boulot de la mairie de Paris pendant 15 ans et on aurait dû me payer pour ça. On était respectés, on savait ce qu’on faisait, on n’a jamais eu de problèmes et on n’emmerdait pas tout le quartier jusqu’à l’aube.

Des lieux, c’est pas ce qui manque à Paris. Ils donnent des bâtiments voués à la destruction à des collectifs pour 6 mois à 1 an, c’est sympa mais on ne rentre pas dans cette case là. On veut un contrat pérenne de 30 ans et une vraie indépendance.

Mais les politiciens ont peur de nous. Ils se disent : « Les anarchistes, les libertaires, ça peut déraper à n’importe quel moment…» Et puis y a plus autant de lieux qu’avant aujourd’hui. La Miroiterie avait un charme, cette longue impasse avec des arbres, des jardins au fond… Va retrouver ça à Paris ! Je suis Parisien dans l’âme, je vais pas aller en banlieue. Je préfère encore ouvrir un squat en Inde ou aux Maldives, on se ferait moins chier.

Propos recueillis par Alice Maruani
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