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    01 / 08 / 2019

    « On compte toutes nos dépenses. Ces trois semaines sont nos seules vacances ! »

    Camping et cure thermale, le petit paradis des retraités modestes

    Par Hélène Musca , Guillaume Joris

    Grâce à la Sécu, qui rembourse une partie de la cure, Michel l’ex-ouvrier, Odile l’ancienne femme de ménage et Gisèle l’esthéticienne à la retraite profitent de vacances au camping des Castors. Une parenthèse dans un quotidien où chaque euro compte.

    Jonzac (17) – « Excusez ma tenue, c’est pas très chic ! » Claquettes en plastique bleu aux pieds, Michel déambule en slip de bain dans les allées du camping des Castors. Il a attrapé un coup de soleil en faisant des longueurs à la piscine. « Je suis breton, j’ai pas l’habitude », sourit-il. Cela fait sept ans que l’ancien ouvrier chez Renault vient chaque été à Jonzac (Charente-Maritime), l’une des 90 stations thermales de France. Sa femme, Annick, y a été envoyée par son médecin traitant pour soulager ses problèmes de circulation sanguine.

    Le centre de Jonzac, spécialisé dans la phlébologie, la rhumatologie et les voies respiratoires, fait partie des 110 établissements qui proposent des cures dites « conventionnées » : les soins y sont remboursés à hauteur de 65% par la sécurité sociale, voire plus si l’on a une bonne mutuelle. Grâce à cela, des patients même modestes peuvent avoir accès à des traitements thermaux assez coûteux : douches à jets, bains de boue, massages sous l’eau, vaporarium… Mais pour Michel et Annick, cette cure est aussi l’occasion de profiter d’une parenthèse dorée, loin de leur Bretagne natale et de leurs problèmes de budget. « On a travaillé toute notre vie, mais on n’a pas des grosses retraites », explique le Nantais de 73 ans. « On compte toutes nos dépenses : les courses, le montant des cadeaux pour les anniversaires de nos petits-enfants… Ces trois semaines, ce sont nos seules vacances ! »

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    Pierrette et Marie-Anne se sont rencontrés il y a trois ans au Camping des Castors. Elles s’arrangent depuis pour réaliser leur cure à la même date. / Crédits : Helene Musca

    Tous les frais annexes de la cure étant à la charge des patients, nombre d’entre eux se mettent au camping pour pouvoir y participer. Car il faut compter plus de 1.300 euros par personne pour séjourner trois semaines à la résidence des thermes ou dans les hôtels environnants. Dormir en caravane aux « Castors », à 1,8 kilomètres du centre thermal, ne coûte que 530 euros pour deux. Le lieu est donc devenu le repaire des curistes qui cherchent un hébergement bon marché. C’est pour éviter de payer « l’équivalent d’un mois de loyer à Paris » que Michel et Annick ont adopté « Snoopy », un Volkswagen California d’occasion. « On l’a récupéré pour trois francs six sous à un couple, et il marche du tonnerre ! », raconte le septuagénaire, fier de son affaire. «Et puis comme ça, on peut faire des escales sur la route pour venir jusqu’ici : comme on ne voyage pas beaucoup, on en profite », ajoute-t-il en caressant Eskisse, son terrier à poils courts.

    « C’est vraiment une chance de pouvoir être ici. »

    La vie aux « Castors » est rythmée par les va-et-vient de la navette, qui passe plusieurs fois par jour pour conduire les curistes à leur heure de soins quotidienne. À son retour, un flot de retraités en peignoirs blancs et en sandales orthopédiques se déverse sur le parking du camping en papotant. « Je n’ai jamais vu un endroit pareil : les thermes sont creusés dans la pierre, il y a des bains à remous et des piscines partout, c’est incroyable ! », s’émerveille Annick, 72 ans. « C’est fou à quel point c’est luxueux », renchérit Odile, une ancienne femme de ménage de 69 ans venue de Vendée pour ses problèmes de dos :

    « On peut remercier la Sécu, c’est vraiment une chance de pouvoir être ici. »

    Des culottes de grand-mère et des maillots de corps flottent au vent sur des cordes à linge tendues entre deux caravanes. Les haies, brûlées par le soleil, délimitent chacun des 50 emplacements pour donner un peu d’intimité aux campeurs du troisième âge. Mais ces derniers préfèrent souvent installer leurs chaises pliantes au milieu des allées, pour pouvoir discuter et prendre l’apéro. Elles ne se vident qu’en début d’après-midi, lorsque la chaleur se fait trop écrasante.

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    Sergine pose fièrement à l’entrée de sa caravane. Quant à Jean-Louis, il est devant « Fleurette », avec son toit dépliable. / Crédits : Helene Musca

    À la piscine, un retraité fait des longueurs la tête hors de l’eau pour ne pas mouiller son bob. Gisèle, étendue de tout son long sur un transat, lui jette un regard amusé par-dessus ses lunettes de soleil roses. L’ancienne esthéticienne, originaire de Béthune (Pas-de-Calais) s’enduit d’huile bronzante en faisant bien attention d’éviter sa varice à la cuisse. « À la cure, j’ai une vie de princesse : le matin, je me fais bichonner et masser, et l’aprèm, je me dore la pilule au soleil ! » glousse-t-elle. C’est pour elle un véritable luxe :

    « J’ai toujours chouchouté les autres pour gagner ma vie, sans qu’on me retourne beaucoup la faveur ! »

    Tisanes à volonté et bassins géants

    15h. Sous son auvent, Jean-Louis, 74 ans, n’arrive pas à dormir : la chaleur rend sa respiration difficile. « Quand j’étais jeune, j’étais mineur de fond à Courrières, dans la fosse 21 », raconte ce doux géant entre deux toussotements. « Puis les mines ont commencé à fermer les unes après les autres, et je suis devenu ouvrier chaudronnier à la centrale nucléaire de Gravelines. » C’est là qu’il a été contaminé à l’amiante, « une vraie saloperie ». Depuis dix ans, il enchaîne les cures avec sa femme, Marie-Thérèse – lui en voies respiratoires, elle en rhumatologie. Pour économiser le prix de l’hébergement, ils ont ressorti du garage « Fleurette », la caravane de leurs 20 ans. « Le toit s’abaisse, du coup on ne paye pas de supplément au péage », se vante le retraité.

    « Avant, on allait en cure à Gréoux-les-Bains, mais c’était vachement moins classe », glisse Marie-Thérèse, ancienne fileuse, avec un sourire en coin. Ici, tout ravit le couple : le parc verdoyant autour du centre de Jonzac, le lac artificiel et ses nénuphars en fleurs, les comptoirs en marbre de l’accueil, les pédiluves tellement propres qu’on pourrait « s’y laver les dents », les serviettes moelleuses qui sentent bon, les tisanes bio à volonté… « Dites-vous bien qu’il y a un bassin qui fait trois fois mon salon ! », se marre Marie-Thérèse. « Le seul problème, c’est que certains sont un peu snobs ici », râle Jean-Louis. « J’ai l’impression qu’ils nous prennent pour des ploucs parce que ça se voit qu’on n’a pas l’habitude des endroits comme ça. »

    « Vous auriez pas du vinaigre blanc, les voisins ? », les interrompt Sergine. La Dunkerquoise séjourne trois emplacements plus loin. Elle termine le nettoyage du auvent de sa caravane. Son mari et elle finissent leur cure en rhumatologie le lendemain. « Je ne pensais pas que je pourrais barboter dans des bains de boue un jour », avoue-t-elle. « On ne voit ça que dans les films normalement ! » Seul regret : ne pas avoir pu tester le lit hydromassant. « C’était pas remboursé par la Sécu, et ça coûtait 25 euros les 10 minutes », marmonne-t-elle en levant les yeux au ciel. « C’est trop cher pour moi. »

    À 76 ans, elle a travaillé comme serveuse dans un restaurant-traiteur de Dunkerque – le plus souvent au black. « Sur le coup ça m’arrangeait bien. Mais aujourd’hui, je n’ai presque pas de retraite, on se partage 1.300 euros à deux avec mon mari », explique la Nordiste. Elle tire sur sa robe en coton, collée à sa peau par la sueur : « Qu’est-ce qu’on peut être con, quand on est jeune ! »

    « La cure, c’est notre seul voyage de l’année »

    Installée devant son camping-car, Marie-Anne s’évente avec un numéro de Femme Actuelle en attendant l’heure du dîner. Ce jeudi soir, c’est barbecue sur l’emplacement de Michel et Annick. Les curistes essayent de se rassembler tous les soirs pour un apéro ou une soirée à la guinguette Charly, qui organise des nuits à thème tous les mardis dans des préfabriqués, à cinq minutes des « Castors ». « Ce sont tous ces petits moments ensemble qui m’ont fait revenir en cure ici », confesse l’Alsacienne de 71 ans. « Et dire que j’avais toujours détesté le camping avant : j’aimais trop mon petit confort ! », s’amuse l’ancienne coiffeuse.

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    Michel vient au camping des Castors pour accompagner sa femme Annick, curiste à Jonzac. / Crédits : Helene Musca

    « Vous êtes prêts pour le barbecue ? », claironne Michel en invitant ses voisins à venir s’installer devant « Snoopy ». Il revient de l’Intermarché avec des sacs remplis de baguettes de pain et de saucisses. Le Breton a même pensé aux bières, « pour les plus motivés ». Si, pour les retraités les plus modestes, le thermalisme permet de partir au soleil à moindres frais, le camping est aussi une manière de rompre leur isolement. « C’est pas toujours une partie de plaisir », rigole Annick. « La chaleur, le bruit, le manque d’intimité, les douches communes… Tout ce que j’adorais quand j’étais jeune me rend folle, aujourd’hui ! » Marie-Thérèse, elle, s’est fracturée une vertèbre il y a quelques mois en tombant dans son jardin. Elle avoue avoir depuis du mal à dormir « sur des matelas trop fins », comme celui de sa caravane. « Mais c’est une vraie parenthèse dans notre quotidien, ça vaut bien ces petits tracas… »

    « À Oye-Plage, on ne sort pas beaucoup. Il faut dire que la plupart de mes amis, je vais les voir au cimetière maintenant », dit doucement Jean-Louis. Le retraité a passé une chemise à carreaux pour l’occasion. Marie-Thérèse pose la main sur son épaule : « La cure, c’est notre seul voyage de l’année, vous savez. » La retraitée se met à pester contre Macron et « sa » hausse de la CSG : « Il mériterait bien de ramasser mes cinq marionnettes dans son théâtre, lui ! » Comprendre : « J’aimerais bien lui mettre ma main dans la figure. » Tonnerre d’applaudissements parmi les curistes.

    Article en partenariat avec le CFPJ.

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