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    27 / 08 / 2019

    Un privilège réservé à certains prisonniers choisis par l’administration

    À la maison d’arrêt de Villepinte, avec les détenus qui ont la clé de leur cellule

    Par Heloïse Pons , Mathis Pivette

    À Villepinte, dans les quartiers Respect, les détenus ont la clé de leur cellule et bénéficient d’activités. Matons et prisonniers se battent pour y avoir une place, et ce qui devrait être la norme devient un privilège.

    Prison de Villepinte (93) - « Quand je me lève le matin, vers 7h, le seul fait de pouvoir ouvrir la porte de ma cellule et passer la tête dans le couloir, ça change tout. » Karim (1), 50 ans, a pris ses quartiers dans le module Respect de la maison d’arrêt de Villepinte il y a quatre mois. En expérimentation depuis 2015 en France, ce dispositif venu d’Espagne accorde, en contrepartie d’un comportement irréprochable, une liberté relative de circulation et des droits supplémentaires par rapport à la détention classique. Selon les observations d’Adeline Hazan, contrôleure générale des lieux de privation de liberté, le module Respect ne bénéficie qu’à environ 3% de la population carcérale française. En août 2018, dans les 24 établissements comportant un module Respect, 2.671 détenus y avaient ainsi été affectés, pour plus de 70.000 incarcérés au total dans le pays. StreetPress a pu passer les portes de l’établissement pénitentiaire de Villepinte et raconter le quotidien des 193 détenus du « Respecto ».

    Cellule psychologique et douches quotidiennes

    Karim est un imposant gaillard à la barbe taillée en bouc. Contrairement à la grande majorité des autres détenus, il ne passe pas 22 heures sur 24 confiné dans 9 m². « De 8h30 à 11h, on peut aller à la bibliothèque, faire du sport ou aller dans la petite cour. De 13h30 à 17h, c’est la grande promenade. Il y a un terrain de foot, un de basket et un coin d’herbe. On peut prendre l’air, discuter entre nous, flâner », détaille tout sourire Brandon (1), 48 ans. Sa voix est masquée par le brouhaha d’une dizaine de détenus en route vers la salle de musculation pour une séance de crossfit, une discipline intensive mêlant fitness et musculation.

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    Les détenus ont la clé de leur cellule. / Crédits : Mathis Pivette et Heloïse Pons

    Ferdjain, surveillant adjoint au chef, anime le cours. Il a troqué son uniforme pour des baskets et un jogging. Dans le bâtiment E, les rapports entre matons et prisonniers sont moins crispés. L’un deux, sourire bright et cheveux en brosse, va même jusqu’à comparer le lieutenant pénitentiaire à son « papa » et ses codétenus à ses « frères ». Des détenus se sont même constitués en groupe dit « d’accompagnement ». Leur rôle ? Accueillir les nouveaux arrivants, leur faire visiter les lieux et leur expliquer le fonctionnement interne. Certains de ces guides bienveillants sont initiés à la psychologie et à la sophrologie, en partenariat avec la Croix-Rouge. Des compétences qui leur permettant de repérer les détenus en souffrance. « On peut apporter un soutien psychologique pour lutter contre le choc post-carcéral, accompagner ceux qui apprennent le décès d’un proche ou suivre un détenu qui a des envies suicidaires », détaille Julien*, la trentaine, yeux bleus et crâne rasé, à l’allure athlétique.

    14h30. C’est la queue devant la douche de l’aile Nord. Plusieurs détenus en sueur après le cours de crossfit attendent tranquillement leur tour. Pour certains, ce sera leur deuxième passage de la journée sous l’eau. Irréel, quand on pense à la détention classique, où les prisonniers ne peuvent se laver que trois fois par semaine. « Chaque aile dispose de sa douche », précise le lieutenant Kodaday, responsable de la surveillance. Pour Brandon, « ça semble être peu de choses, mais en réalité, ça change tout. »

    « C’est le jour et la nuit »

    Mourad, 35 ans, les cheveux encore humides, vient de franchir le passage qui mène à la cour extérieure. La chaleur des rayons du soleil frappe son visage. Il sourit, profite de l’instant. « Entre la détention classique et ici, c’est le jour et la nuit », lâche-t-il, tout en manipulant la clé de sa cellule, précieusement enlacée autour de son cou. D’autres l’attachent à leur poignet à la manière d’un bracelet. En « Respecto », chaque prisonnier possède une « clé de confort », qui leur permet de fermer ou ouvrir sa cellule dans la limite des horaires fixés par l’administration. Le symbole d’une dignité retrouvée malgré la détention.

    Toujours dans la cour de promenade, un groupe de détenus est attablé, en pleine partie de dominos. Ça discute, ça rigole, ça charrie. Non loin de là, une autre table. Cette fois, c’est aux jeux de cartes que l’on se mesure. S’ils étaient au « bâtiment », comme ils aiment appeler le lieu de détention classique, ils ne pourraient pas disposer d’un tel mobilier en promenade. « Les tables peuvent servir de projectiles, de bouclier ou de bélier. Alors, on n’en met pas », détaille l’officier Kodaday, souvent interrompu par des « Bonjour lieutenant ! ».

    Logique, selon Farid, que le rapport entre surveillants et détenus soit meilleur dans ce contexte apaisé : « En “bâtiment” , des jeunes sortent encore plus remontés après avoir été enfermés toute la journée comme des animaux, disant qu’ils vont tout casser ! » Jean-Marie Delarue, ancien contrôleur général des lieux de privation de liberté et actuel président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, renchérit : « Traitez les gens en bête fauve et ils se comportent en bête fauve ». Cette ambiance plaît aux gardiens qui se disputent les places en « Respecto ».

    À l’extrêmité de la cour, deux postes de téléphone métalliques sont fixés au mur. L’un d’entre eux est utilisé par un détenu. Aux heures d’ouverture de la promenade, pas besoin de demander l’autorisation au surveillant pour s’octroyer un petit coup de fil. Un brin de liberté auquel s’ajoute la qualité de la nourriture. « Ici, les repas, c’est du luxe, insiste Farid, maillot de l’AC Milan sur les épaules. Je vais pas mentir, quand j’étais au bâtiment, je devais voler du pain pour manger parce que la bouffe était dégueu. »

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    Petite partie, tranquille. / Crédits : Mathis Pivette et Heloïse Pons

    Dégueu comme les couloirs du « bâtiment », à en croire Joseph Paoli, secrétaire national adjoint du syndicat pénitentiaire des surveillants (SPS). « Au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan [dans les Landes, où il travaille], on voit tout de suite où se trouve le “Respecto” et la détention classique. Il suffit de regarder si des déchets jonchent le sol. » Les quartiers Respect bénéficient pour la plupart d’infrastructures rénovées, voire neuves.

    Distribution de bons points

    Tous les quinze jours, une commission de suivi réunit les détenus et le personnel du « Respecto » autour d’une table. S’y distribuent les bons points. Un comportement exemplaire ou une bonne action, et c’est le gros lot. « Ceux qui se comportent correctement peuvent disposer d’une heure de visioconférence », rapporte le lieutenant Kodaday, droit qui n’existe pas en détention classique. Et d’ajouter : « Ils peuvent aussi avoir le droit à 3 kg de colis au lieu des 1,5 kg autorisés. » En « bâtiment », les détenus ne peuvent en recevoir qu’à Noël.

    Condition sine qua non du maintien en quartier Respect, les prisonniers doivent devenir « acteurs de leur détention », en participant à des initiatives collectives. Pour répondre à cette exigence, Karl (1) a fait le choix d’intégrer le groupe activités : une équipe d’une dizaine de détenus chargée de travailler à la mise en place de projets culturels ou sportifs, dont pourra bénéficier le reste des prisonniers. « Ça va des séances de prévention des addictions, à des cours de méditation organisés par des associations, en passant par des tournois Fifa sur rétroprojecteur », énumère le lieutenant Kodaday, tout en feuilletant un important tas de documents sur lesquels sont inscrites les différentes idées remontées par les détenus.

    Si des petites initiatives comme la projection de film en cinéclub s’organisent facilement, de plus gros projets comme le lancement d’un barber shop demandent plus de temps. « À Villepinte, il n’y a pas de coiffeurs. Les détenus se procurent une tondeuse et se coupent eux-mêmes les cheveux. Il y a quelque chose à faire », est persuadé le lieutenant. Son adjoint Ferdjain, lui, porte un tout autre projet, celui d’amener trois à cinq « finis de peine ou permissionnables » avec lui à Jablines, en Seine-et-Marne. Le 14 septembre y est organisée la Spartan Super Paris, une course d’obstacles. « Le sport est un bon levier pour motiver les détenus », explique-t-il.

    Un programme discriminatoire

    Clé, douches, liberté de déplacement… Si le module est mis en avant par le ministère de la Justice, les associations pour la protection des prisonniers restent dubitatives. « On présente ce régime de “portes ouvertes” comme progressiste, alors que c’était la norme jusqu’au milieu des années 2000. Ce n’est pas révolutionnaire du tout ! », insiste Julia Poirier, déléguée régionale Île-de-France du Genepi, association pour le décloisonnement des prisons. Même constat pour l’encellulement individuel ou la pratique d’activités, huit heures par jour. « Ce ne sont pas des privilèges mais des obligations légales. Ça devrait être la norme de la détention classique. »

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    Pas d'horaires pour les coups de fil. C'est quand on veut ! / Crédits : Mathis Pivette et Heloïse Pons

    Reste que le dispositif a la cote chez les détenus. Sur le bureau du lieutenant Kodaday, les lettres de motivations s’accumulent. « On a déjà une liste d’attente de presque 70 personnes », explique l’adjoint au lieutenant, en faisant dérouler le long tableau excel de prétendants. « Et j’ai encore plein de noms à taper ! » La plupart des candidats sortiront bien avant d’avoir vu la couleur des motifs peints sur les murs du « Respecto ». Mais comment sont choisis ces « privilégiés » de la prison ? « D’un côté, on met les gentils, et de l’autre, le reste », synthétise Joseph Paoli, du syndicat pénitentiaire des surveillants.

    Selon la direction de l’administration pénitentiaire, la moitié des détenus français seraient éligibles au dispositif. Mais le nombre de places est très limité et la direction se montre incapable de fournir une liste claire de conditions d’entrée en « Respecto ». Valérie Icard, doctorante en sciences politiques qui a travaillé sur les modules Respect français et espagnols, a sa petite idée : « L’étape de la lettre de motivation suppose de savoir lire et écrire. Elle est un indice qui laisse à penser que la sélection se fait aussi sur des critères sociaux. Les personnes qui ont le plus de capitaux culturels, économiques et sociaux seraient plus facilement amenées à intégrer ces modules ».

    Avec une population carcérale française composée à 20% de détenus étrangers et 10,9% d’illettrés, selon le ministère de la Justice, une forme de discrimination s’opère de fait, selon la sociologue. Le directeur adjoint de la prison de Villepinte, Orlando De Oliveira, s’en défend : « On ne sélectionne pas sur la base des origines, mais par le comportement. Les différentes cultures sont même une richesse pour ceux qui veulent proposer des cours de langue ». Marie Crétenot, juriste à l’Observatoire international des prisons (OIP), ne croit pas l’administration pénitentiaire sur parole : « On reste dans un régime discrétionnaire. Le regard du personnel sur le détenu prime ».

    En effet, l’affectation n’est pas décidée par un juge, mais par la direction locale des centres pénitentiaires, sur la base des avis des surveillants. Aussi, si certains attendent des mois après avoir écrit une lettre de motivation et passé une batterie d’entretiens, d’autres se voient propulsés en module Respect directement après leur jugement. « Je ne savais pas ce qu’était ce lieu. L’administration me l’a à peine expliqué et je me suis senti dans l’obligation d’accepter », raconte même Léopold*, dont le visage couvert de tâches et la barbe grisonnante lui donnent des airs de vieux sage. « On voit la perversité d’un système qui contribue à séparer les personnes détenues en leur “infligeant” un régime de détention très différent, sur le fondement d’évaluations fortement teintées d’arbitraire », dénonce Jean-Marie Delarue. Un système qui ne plaît pas à certains prisonniers du « bâtiment ». En témoignent les quelques « poucaves », balancés à travers les barreaux des fenêtres aux détenus du « Respecto ».

    Une détention à la carte

    « Ces expériences se font souvent à budget tendu, quasiment aucune ressource supplémentaire n’est allouée au développement de ces dispositifs, poursuit Julia Poirier. Donc tout moyen accordé au module Respect est pioché dans les caisses de la détention classique. » Pour Marie Crétenot, juriste, « la logique voudrait qu’on concentre les moyens sur ceux qui ont le plus de difficultés, alors qu’ici on les met à l’amende ! ».

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    Joli coup de crayon. / Crédits : Mathis Pivette et Heloïse Pons

    L’administration pénitentiaire tend à aller vers une différenciation des régimes toujours plus marquée. « Nous voulons créer un éventail de régimes plus adaptés, avec des espaces indépendants les uns des autres pour moduler les détentions en fonction des profils », nous explique-t-elle. Un principe auquel s’oppose fermement l’OIP : « Ici, tout le système repose sur des grands écarts entre régimes, dont certains doivent être vécus comme des privilèges », explique Marie Crétenot. Selon elle, « l’effet est pervers : les portes ouvertes, des conditions acceptables et les activités sont des récompenses, plus des droits ».

    L’idée n’est donc pas de dénoncer ce régime : « On pourrait louer cette initiative de programme Respect si sont but était d’être étendu à l’ensemble d’un centre pénitentiaire, puis aux 187 établissements français. Or, tout est fait pour que la détention classique reste ce qu’elle est, voire empire pour que le quartier Respect perdure et reste attractif », dit Julia Poirier, consternée.

    « Mais c’est pas l’Hôtel de la plage », insiste Joseph Paoli, surveillant syndicaliste… Un détenu le rappelle : « N’oubliez pas qu’on reste des détenus enfermés dans une prison, on ne veut pas d’un reportage à la BFM TV où on est présentés comme des touristes en club de vacances ».

    (1) Les prénoms ont été modifiés.

    Article en partenariat avec le CFPJ.

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