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    11 / 09 / 2012

    « C'est bien beau de faire rêver ces couples, mais, en réalité, rien ne va changer »

    Pourquoi, même après la loi Taubira, les homos auront des difficultés à adopter

    Par Elodie Font

    La loi sur l'adoption par les couples homos est dans les starting blocks. Mais, dans les faits, les pays étrangers ne veulent pas confier leurs enfants à des homos et en France, les mentalités évoluent très lentement. Est-ce une loi pour rien ?

    Un espoir pour des milliers d’homosexuels : ce matin, Christiane Taubira, la garde des Sceaux, a promis l’ouverture prochaine du mariage et de l’adoption aux couples du même sexe. Que les homos se réjouissent, ils pourront donc, d’ici à quelques mois, organiser leurs noces, se tordre la tête sur un plan de table et recevoir des caisses de riz sur le crâne. Puis, une fois mariés, ils pourront adopter. Christiane Taubira précise :

    « Nous ouvrirons l’adoption aux couples homosexuels et ce, dans un cadre identique à celui actuellement en vigueur. Ils pourront, comme les autres, adopter de façon individuelle ou conjointe. »

    Déception énorme Jusqu’ici, tout va bien. L’égalité homos/hétéros semble acquise. Oui, mais… en fait non. Les associations d’aide à l’adoption et les organismes autorisés pour l’adoption (les OAA) sont unanimes : « c’est bien beau de faire rêver ces couples, mais, en réalité, rien ne va changer. » Hélène Marquié-Dubié, présidente de Cœur adoption, une association qui aide les futurs adoptants à s’informer, soupire : « pour ces couples, la déception va être énorme. Nous, on a toujours été pour que tous les couples, sans discrimination, puissent adopter. Mais la réalité, c’est qu’il est aujourd’hui tellement difficile d’adopter que les dossiers des couples homosexuels vont se retrouver systématiquement en-dessous de la pile. »

    Et elle est immense, cette pile : environ 27.000 personnes ont un agrément pour adopter un enfant (délivré par le Conseil général et valable 5 ans) et « seulement » 4.000 enfants sont adoptés chaque année. Sachant, pour être complet, que sur ces 27.000 personnes, un tiers aurait abandonné. Il n’empêche : le ratio futur adoptant/futur adopté est très faible. Sous couvert d’anonymat, un responsable d’un organisme favorisant l’adoption s’énerve :

    « À quoi ça sert de faire un nouvel appel d’air en proposant aux couples homosexuels d’adopter alors qu’il y a déjà si peu d’élus ? »

    À quoi ça sert de faire un nouvel appel d’air en proposant aux couples homosexuels d’adopter alors qu’il y a déjà si peu d’élus ?

    La loi des pays étrangers plus forte Mais si les dossiers des couples homosexuels risquent de se transformer en objets de déco, ce n’est pas – uniquement – parce que le nombre de dossiers traités est déjà particulièrement élevé. Deuxième écueil : aucun pays étranger ne souhaite confier des enfants à un couple homosexuel. Jacques Chomilier, vice-président du MASF, est formel : « je suis persuadé que, dans les 5 ans à venir, aucun enfant étranger ne sera adopté par un couple homosexuel. » Il va même plus loin :

    « Cette loi, on s’en fout, elle ne va rien changer. La seule chose que cette loi peut amener, c’est que les pays étrangers deviennent méfiants, qu’ils pensent que derrière chaque dossier de célibataire, il y a un couple homosexuel. Déjà que très peu de pays permettent l’adoption aux célibataires, alors là… Même pour les homosexuels, c’est une loi désavantageuse : au moins, aujourd’hui, ils se cachent derrière leur célibat, même l’APGL leur conseille de taire leur orientation sexuelle. Mais une fois qu’ils seront mariés, quel pays va leur permettre d’adopter ? C’est simple : aucun. »

    Et pour cause : en matière d’adoption internationale, la France est dépendante des lois en vigueur dans les pays étrangers. Et ce ne sont pas les OAA qui diront l’inverse. Ces organismes (privés) autorisés pour l’adoption jouent un rôle d’intermédiaire entre les familles et les enfants adoptés. Que ce soit La famille adoptive française, Vivre en famille ou Enfance Avenir, la réponse est toujours la même : « les pays avec lesquels nous travaillons nous demandent des dossiers de couples hétérosexuels. »

    Au Kazakhstan, par exemple, la loi précise que l’adoption est réservée aux couples « standard » ; en Bulgarie, seuls les hommes célibataires prouvant qu’ils ont déjà habité avec une femme (!) peuvent adopter ; le Vietnam, très prisé il y a quelques années, a depuis « fermé ses frontières » et « seuls 6 enfants – malades – sont arrivés en France depuis janvier dernier. » Le constat de Jacques Chomilier est sans appel : « l’adoption internationale est en train de mourir. Cette année, moins de 1.500 enfants étrangers vont être adoptés en France. » C’est plus de deux fois moins qu’il y a 5 ans.


    A la Gay Pride 2008, à Paris

    Même pour les homosexuels, c’est une loi désavantageuse : au moins, aujourd’hui, ils se cachent derrière leur célibat

    Les mentalités loin d’être prêtes Et en France, qu’en est-il ? Les enfants « juridiquement adoptables » en France pourront-ils être adoptés par des couples d’homos ? Dans les faits, oui. Mais en réalité… c’est moins sûr. Nicole Emam, la présidente de La famille adoptive française, raconte :

    « Les mères qui sont en grande difficulté et qui viennent nous demander de trouver une famille pour leur enfant demandent systématiquement une famille constituée d’un père et d’une mère. Pour l’instant, je n’ai jamais vu quelqu’un arriver et me dire que ça lui est égal si c’est un couple de femmes ou d’hommes qui élève son enfant. Nous, ensuite, on se doit de répondre aux demandes de la mère, c’est important qu’elle puisse nous faire confiance. »

    De quoi agacer Hélène Marquié-Dubié : « les OAA sont des structures privées qui font ce qu’elles veulent. Ces organismes ne peuvent pas officiellement discriminer les couples homosexuels, mais dans les faits, ils diront toujours qu’ils ont trop de dossiers. »

    Et les conseils généraux ? Autre cas de figure : un enfant orphelin, devenu pupille de l’Etat. Le préfet en a la charge, qu’il délègue à l’aide sociale à l’enfance. Pour que l’enfant soit adopté, son dossier passe dans ce qu’on appelle un conseil de famille. Seul ce conseil peut déterminer dans quelle famille le jeune orphelin atterrira. Très explicite, Jacques Chomilier, vice-président du MASF, enchaîne :

    « Si ce conseil a 5 dossiers sous la main, 4 dossiers d’hétéros, 1 dossier d’homo, c’est quasiment certain qu’ils prendront le dossier hétéro. »

    Sous couvert d’anonymat, le responsable d’un organisme national est encore plus tranchant : « il n’y a aucune transparence sur le choix des familles et comme il y a encore de gros débats sur le fait de savoir si c’est bon ou pas pour l’enfant de grandir dans une famille homo, leurs dossiers ne seront pas tout de suite acceptés. » Même son de cloche chez Hélène Marquié-Dubié, présidente de Cœur adoption : « le problème, c’est que les travailleurs sociaux (un passage obligé pour obtenir un agrément, ndlr) doivent répondre, en voyant un éventuel futur adoptant, s’il peut être un bon parent. Mais qui sait ce qu’est être un bon parent ? Personne ! » Le responsable de l’organisme national poursuit : je vais vous dire, si un jour, à dossier équivalent, les conseils généraux préfèrent donner un agrément à un couple homo, je vous offre le champagne ! » Pari tenu, mais plutôt à Paris ou dans les Pyrénées-Orientales où, d’après, Hélène Marquié-Dubié, « les départements sont plus ouverts sur ces questions-là. »

    Une loi pour rien ? Alors, que faire pour réellement ouvrir l’adoption aux couples homosexuels, si ce n’est faire évoluer les mentalités ou révolutionner le monde entier ? Hélène Marquié-Dubié, présidente de Cœur adoption, pense « qu’il faudrait déjà améliorer les procédures d’adoption en France. Une discussion générale avec les pouvoirs publics, les organismes et les parents, qui sont souvent écartés de ce genre de décision alors qu’ils sont en première ligne. » Mais cette loi-là, va-t-elle exister uniquement pour combler une promesse électorale, sans aucun écho derrière ? Apparemment, si ce n’est – et c’est déjà beaucoup – la possibilité pour une personne d’adopter l’enfant de son conjoint. Nicole Emam, de La famille adoptive française, conclue : « ça, c’est très important, c’est une vraie sécurité juridique pour l’enfant. » Ouf, parce qu’on commençait à être bien démoralisé, là.

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