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    10 / 10 / 2016

    3 nationalistes jugés aux assises pour un attentat raté

    Les derniers poseurs de bombes corses

    Par Julien Mucchielli , Helkarava

    2012, trois hommes tentent de faire sauter la sous-préfecture de Corte. L'opération foire, la bombe n'explose pas et ils seront arrêtés. StreetPress a suivi le procès des derniers des mohicans de la lutte armée.

    Palais de justice de Paris - Nicolas Battini contemple ses troupes. Le Corse brandit le poing et lance un tonitruant « Evviva a nazione ! » rendu par la clameur silencieuse et le regard ému de ses soutiens nombreux. Ils sont venus en famille, celle du sang et celle du nationalisme militant, s’installer pour une longue semaine sur les bancs du tribunal. En faconde insulaire, c’est l’enfant du pays exilé dans les geôles de l’État colonisateur pour des faits de résistance. Un prisonnier politique qui comparait devant une institution illégitime. Selon le code pénal français, Nicolas Battini, 23 ans et Stéphane Tomasini, d’un an son aîné, sont jugés devant la Cour d’assises pour des faits d’association de malfaiteurs en vue de la préparation d’actes de terrorisme, vol à main armé, violence avec armes, fabrication, transport et détention d’explosifs, dégradations de biens publics. Le troisième accusé, Joseph-Marie Verdi, est en fuite.

    Ceci n’est pas une bombe

    1e avril 2012, 2h16 du matin. Une Peugeot 207 pile devant la sous-préfecture de Corte (Haute-Corse). Une silhouette cagoulée sort du véhicule munie d’un extincteur qu’elle pose sur le trottoir, devant le portail. Un deuxième homme s’éjecte du siège passager. Fusil de chasse à la main, il semble aux aguets. La voiture, braquée à un riverain quelques minutes plus tôt, manœuvre. Violente marche arrière dans la grille qui s’écroule, ratatinée. Nouvelle manœuvre et la caisse se retrouve face à l’entrée principale, plantée dans la petite cour du bâtiment officiel.

    La caméra extérieure filme le guetteur. A l’écran on distingue l’homme au fusil, posté sur la chaussée. Soudain, une lueur énorme blanchit l’image : c’est la voiture qui prend feu. Alors on passe sur la caméra qui filme la cour et on remonte de 30 secondes. L’homme à la bonbonne la pose tout contre le mur du bâtiment et tente d’actionner une mèche : ce n’est pas un extincteur ordinaire, 1,750 kg de poudre noire a remplacé l’habituel gaz carbonique. Malgré plusieurs tentatives, la bombinette reste inerte. L’homme finit par s’enfuir. Le conducteur, resté seul dans la cour, balance un cocktail Molotov dans la voiture. Le véhicule s’embrase. Le conducteur, sans doute un peu inconscient, tente une dernière fois d’actionner l’engin explosif. Puis il renonce, se faufile entre le mur d’enceinte et l’incendie. Les trois comparses prennent la fuite.

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    L’action n’a duré au total qu’une minute et la bombe n'a pas explosé. / Crédits : Helkarava

    « Quelles sont vos impressions d’enquêteur ? » demande la présidente au policier à la barre :

    « Il y a une certaine folie de la part des auteurs qui agissent au mépris de leur propre sécurité. Ce sont des individus qui n’ont pas l’air rodé à ce genre d’exercice, je dirais que c’est leur première fois. »

    L’action n’a duré au total qu’une minute, laissant une voiture calcinée, deux masques blancs portant des traces d’ADN et une inscription : « Lingua corsa ufficiale », en lettres blanches sur le mur. Dans leur fuite, ils croisent une patrouille de gendarmes, les braquent brièvement et s’éclipsent dans la nuit.

    L’ADN a parlé

    Les enquêteurs apprennent le 4 avril, « par le biais d’une procédure distincte », que Joseph-Marie Verdi était à Corte le soir des faits – son téléphone y bornait. Il est surveillé, son ADN est récolté et correspond à l’un de ceux retrouvés sur les masques. La surveillance de Verdi est-elle fortuite ? Le jeune homme est le petit fils de Charles Pieri, figure tutélaire du nationalisme corse, lié au grand banditisme.

    Parallèlement, deux employés de la faculté de Corte découvrent dans la « villa Pizzini », un bâtiment abandonné aux entrées obstruées, ce qui ressemble à la cache d’armes du parfait nationaliste : cartouches, armes de poing, dispositifs pyrotechniques, tracts politiques, extincteur… L’ADN prélevé est le même que celui retrouvé sur les lieux d’une tentative d’attentat, perpétrée contre l’office de l’environnement de Corte le 8 février 2012. C’est l’ADN de Nicolas Battini.

    Les enquêteurs se penchent alors sur la téléphonie, qui les amène à s’intéresser à Stéphane Tomasini. C’est un jeune étudiant, sympathisant nationaliste et ami des deux autres suspects. Il passe un nombre anormalement élevé d’appels à Verdi et Battini, « comme s’il assurait une liaison », pense l’accusation. Le soir du 31 mars son téléphone est localisé à proximité du domicile de Verdi, sur la route de Corte. Comme s’il était passé le chercher. Le 27 mai 2013, les trois hommes sont interpellés.

    Nicolas Battini, « l’intellectuel » poseur de bombe

    Nicolas Battini semble être le leader de la petite bande, pourtant le tribunal devra faire sans sa version des faits. Le barbu, aux fines lunettes conteste la légitimité de « l’institution judiciaire française ». Le costaud dispense sa bonne parole la main sur le cœur, s’estimant investi d’une responsabilité certaine auprès de la jeunesse corse. Sa cause est celle du peuple corse dont il revendique l’indépendance et son combat ne peut souffrir aucune défaillance. On le dit érudit, fin lettré, « intellectuel ». « C’est un étudiant brillant et passionné par la culture corse », dit le président de l’université de Corte, appelé à témoigner. Battini s’exprime poliment mais refuse fermement, à chaque tentative de la présidente, de « trahir ses convictions ». En guise de défense, il lit une profession de foi militante pleine d’emphase et de grandiloquence révolutionnaire :

    « J’accepte de comparaitre devant vous en tant que prisonnier politique, réfutant d’avance tout abus de langage tel que l’emploi du mot infâme de terroriste. »

    Nicolas Battini

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    Au total, une page de rhétorique nationaliste pour l’émancipation de la « nation corse » qu’il déclame au tribunal. Nicolas Battini est l’un des leaders du syndicat étudiant la Ghjuventù indipendentista (GI), soit « jeunesse indépendantiste », un syndicat étudiant de l’université Pascal Paoli de Corte fondé en novembre 2012. Il milite pour la reconnaissance de la culture, de la langue, du peuple corse et décline un programme politique proche du parti « Corsica libera » du président de l’assemblée de Corse Jean-Guy Talamoni. Dans les faits, le rôle de Battini au service de la cause nationaliste est limité : trop jeune et trop vite incarcéré pour avoir un long CV militant. Mais son aura et le symbole qu’il représente, font de l’étudiant une personnalité très appréciée en Corse, au-delà des cercles militants.

    Mais en 2012, « l’intellectuel » a tenté de faire exploser une bombe et c’est bien pour des faits de terrorisme, qu’il est jugé. Au moment où ce qualificatif est quasiment devenu synonyme de djihadisme, le procès d’un nationaliste corse apparaît presque comme futile et folklorique. Tout au long de l’audience, les témoins et acteurs ont dû expliquer l’histoire et l’actualité du nationalisme corse. Il fallait camper, devant la cour, le proverbial « contexte corse ».

    Les derniers des Mohicans

    En 2012, la lutte armée est à l’agonie. Le FLNC s’étiole. Il y a bien un léger regain dans la nuit du 7 au 8 décembre de cette année électorale. Une « nuit bleue » (attentats contre des constructions immobilières, souvent des résidences secondaires construites en dépit des règles de l’urbanisme) qui a tout du dernier baroud d’honneur. Le 25 juin 2014, le FLNC annonce qu’il enclenche « sans préalable et sans équivoque aucune un processus de démilitarisation et une sortie progressive de la clandestinité ». En décembre 2015, les nationalistes accèdent au pouvoir par les urnes.

    C’est justement l’une des figures de ce mouvement, Jean-Guy Talamoni, qui est citée à la barre par la défense. Du treillis au costume, le militant indépendantiste n’en poursuit pas moins son combat « de 40 ans » avec la même vigueur. Fin orateur, gestuelle professionnelle et verbe haut, cet avocat de profession esquisse les raisons historiques de la cause nationaliste, le mépris des valeurs insulaires par un état central écrasant, l’appropriation des richesses par des clans locaux en cheville avec le pouvoir politique. Les nationalistes « ont choisi de ne pas se soumettre aux chefs de clan, ils ont décidé d’être des combattants ». Nicolas Battini est de cette trempe, pense-t-il. Garçon convaincu et obstiné, amoureux de sa terre et cultivé. L’homme politique, relève un paradoxe :

    « L’affaire que vous avez à juger n’est pas si vieille, mais pourtant elle appartient déjà à l’histoire. Une histoire qui est close. »

    Il poursuit :

    « Ce que vous avez à juger aujourd’hui est complètement dépassé, la lutte armée est abandonnée, et chacun s’accorde à dire en Corse que cette décision est irréversible. »

    Omerta et mémoires défaillantes

    Et pourtant, on juge des faits. Les éléments matériels qui désignent ces trois accusés sont corroborés par les déclarations de plusieurs témoins. Battini et Tomasini ont été « balancés ». Le premier de ces témoins s’avance à la barre sous l’œil courroucé du public. Face aux enquêteurs, Laetitia, ex compagne de Battini, avait décrit un homme irascible et violent au comportement nationaliste obsessionnel :

    « Nicolas est perturbé, c’est son rêve de devenir un grand nationaliste et faire parler de lui, il disait qu’il voulait être reconnu pour ce qu’il fait et me disait que ce serait même bien pour lui d’aller en prison »

    Aux policiers, elle répète qu’il lui a avoué avoir participé à l’attentat de la sous-préfecture de Corte. En 2013, elle assure causer pour soulager sa conscience. Ce lundi 3 octobre 2016, les souvenirs de Laetitia ont disparu. C’est l’amnésie brutale qui survient bêtement. La présidente lui lit ses déclarations pour tenter de ranimer l’étincelle, en vain. « Je ne me souviens pas de ce que j’ai pu dire », assure d’une voix lointaine cette grande blonde au regard fixe. « Mais vous avez pourtant fait des déclarations précises aux policiers », s’étonne, ou feint de s’étonner la présidente. Laetitia a cette fulgurance :

    « Ce qui est dit est dit, et malheureusement cela s’est su.
    – Mais alors pourquoi avoir déclaré cela à l’époque ?
    – Il y avait des petites tensions.
    – Des tensions qui vous ont fait accuser quelqu’un d’avoir commis des attentats ? »

    Laetitia se cambre, croise les jambes, se tortille sous la pression. Puis elle regagne le fond de la salle. Tous les regards la fuient. Évelyne, ensuite, témoigne par visio conférence : elle avait confirmé aux gendarmes ces informations qu’elle tenait de Laetitia. Aujourd’hui :

    « Je ne me souviens plus de rien, je suis très fatiguée, je n’ai rien à dire sur ces trois personnes là. »

    Place à Jean-François, le fils d’Évelyne, un temps en couple avec Laetitia (après Nicolas Battini). Ce triangle amoureux a créé des tensions : Battini avait menacé le père de Jean-François avec un fusil pour d’obscures raisons sentimentales. En garde-à-vue, il a bavé sans vergogne sur tout le monde. Mais lui non-plus ne veut pas causer à la barre. Il a fallu délivrer un mandat d’amener pour faire venir Jean-François devant cette cour d’assises. « Nous vous écoutons ! » espère encore la présidente. « Bah j’ai rien à dire », répond un Jean-François crispé. Battini le fusille du regard. Soupir de la cour. « Parce que c’est difficile dans le contexte où l’on se trouve ? », interroge la magistrate. Le témoin acquiesce. La présidente enfonce le clou :

    « Vous avez menti alors, vous avez fait un faux témoignage ? »

    « Oui, c’est ça, j’ai fait cela par rancœur, je lui en voulais pour ce qu’il avait fait à mon père », assure le jeune homme de 23 ans, brun râblé à la barbichette fournie. La présidente prend du recul, semble réfléchir. « Décidemment, entre ceux qui ne veulent rien dire, ceux qui oublient, ceux qui ne veulent pas venir, cette audience devient … » « – suspect ? » tente un juge assesseur.

    « Non, c’est pas le mot que je cherchais. C’est au-delà. Caricatural ! Voilà. »

    D’autres témoins plus loquaces s’appliquent à discréditer les délateurs, parlant de personnes « perturbées » – surtout Laetitia, qui a fui la salle – méprisables.

    Sympathisant mais pas plus

    Tomasini ensuite est appelé à la barre. L’avocate générale tente de le faire passer pour un militant forcené, lui se campe en simple sympathisant concentré sur ses études. Pour lui, seul le témoignage de Jean-François l’accuse, le reste n’est que supposition. Le soir des faits il était chez sa copine, Morgane, qui assiste au procès. Elle s’en souvient bien car, en ce temps-là, son père était en Thaïlande, elle en avait donc profité pour faire venir son amoureux.

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    Près d'une semaine de procès pour tenter de comprendre... / Crédits : Helkarava

    On questionne Stéphane Tomasini sur ses convictions mais aussi sur ces passions. Ce fervent supporter du Sporting club de Bastia est membre de Bastia 1905, une asso d’ultras. Mais lui assure ne jamais être impliqué dans les violences qui entourent certains matchs. L’avocate générale semble en douter. Elle relate une anecdote : Tomasini et des proches ont raconté à un journaliste du Parisien comment, avec des amis du club de supporters, ils s’étaient bastonnés avec d’autres supporters. Tomasini rigole :

    « C’était une blague, un canular pour le journaliste. »

    L’Avocate générale n’est qu’à moitié convaincue. « Pourquoi faire une telle blague ? », interroge-t-elle :

    « À chaque fois que la presse nationale s’intéresse à la Corse, c’est pour la violence. Les attentats, les rixes, le grand banditisme, la violence des supporters. »

    La magistrate fait l’étonnée :

    « Et la jeunesse corse, elle s’intéresse à la violence ? »

    Dans les ordinateurs des accusés, des recherches sur les explosifs, les armes. « Une simple curiosité de jeunesse », balaye Tomasini.

    Tous jugés coupables

    Mercredi 5 octobre, place aux réquisitions. L’avocate générale, demande 8 ans de prison contre Battini, 6 contre Tomasini et Verdi. La défense 100% corse de Battini a exhorté la cour à la clémence. Me Saveriu Felli :

    « Ces derniers jours, les mobilisations ont fleuri dans l’île, pour soutenir Nicolas Battini. À cette jeunesse, il faut envoyer un message d’apaisement. Envoyez le seul message qui tienne, envoyez une main tendue, vers une autre époque. »

    Me Éric Barbolosi, de son côté plaide l’acquittement de Tomasini :

    « ADN de Tomasini, néant. Filature, néant. »

    Comme pour conclure une pièce, Battini fait un ultime discours, en français puis en corse. Les incidents de la veille au soir à Bastia ont attiré les caméras de BFM TV.

    Le délibéré est très rapide. De retour dans la salle, la présidente gronde et somme le public de se tenir tranquille pour l’énoncé du verdict. Tous coupables. Battini : 8 ans. Verdi : 6 ans. Tomasini : 5 ans. Ce dernier est arrêté à l’audience – il pourra faire une demande de liberté conditionnelle dès son retour en prison.

    Dans les couloirs du palais, les Corses murmurent leur colère. Sur l’île, nombreux sont ceux qui prennent ce verdict comme une provocation et une preuve d’impossible entente entre la Corse et l’État français. Tous les hommes politiques de l’île ont condamné le verdict, d’importants rassemblements de soutiens ont eu lieu. Bastia 1905 , légendaire par sa neutralité politique, a pour la première fois pris position, et appelé les supporteurs bastiais à manifester leur indignation.

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