6 leçons à tirer de l'afroféminisme américain

5 Avril 2017

par Nassira Hedjerassi, sociologue spécialiste de l'éducation populaire et des féminismes. A préfacé les oeuvres de bell hooks en France.

Un deuxième livre de bell hooks vient d'être publié en France. Nassira Hedjerassi revient sur cette figure du Black feminism américain, qui veut faire du féminisme un mouvement de masse.

Il faut (re)découvrir bell hooks. Le premier essai de cette figure féministe afro-américaine, Ne suis-je pas une femme ? n’a été traduit et publié en France qu’en 2016 (ed.Cambourakis). Le second, De la marge au centre est sorti cette année, plus de 30 ans après sa publication aux Etats-Unis, en 1984. C’est long. Surtout quand on sait que bell hooks est incontournable Outre-Atlantique.

J’y vois le signe qu’on n’a pas vraiment avancé sur la réflexion féministe, et que ce combat est dévalorisé ou vidé de sa substance pour servir les agendas politiques des uns ou des autres. Les problématiques de « race » n’ont pas plus leur place, sauf dans leur forme euphémisée de « diversité ».

Par exemple, le ministère vient de créer des référents « lutte contre le racisme et l’antisémitisme » à l’université. Mais il ne parle pas d’oppression, de domination et de rapports sociaux. On va alors critiquer un universitaire qui utilise des propos sexistes ou racistes mais on évite la réflexion sur les rapports sociaux de pouvoir et le système.

bell hooks, elle, prône un féminisme révolutionnaire, c’est-à-dire qui met à bas toutes les structures interconnectées de domination. Voici les leçons qu’on peut retenir de son oeuvre.

1. Il n’y a pas à hiérarchiser les oppressions

La lutte féministe est centrale parce que c’est une lutte contre l’idée même de domination. bell hooks explique que l’oppression sexiste agit dans la construction de l’individu dès la prime enfance, celle du foyer.

Elle refuse cependant de « découper » et de séparer les oppressions, d’être sommée de choisir entre la lutte contre le sexisme, le racisme ou le capitalisme. Elle s’inspire de la féministe afro-américaine Audre Lorde, qui disait : les féministes et les lesbiennes blanches demandent que je fasse une priorisation par rapport aux différentes oppressions que je subis, quitte à être considérée comme traîtresse, alors que les oppressions s’exercent pleinement, à tout moment, et pas alternativement.

Pour se donner les moyens de transformer radicalement la donne, il faut se saisir du système de toutes ces oppressions.

2. Le féminisme doit être un mouvement de masse

bell hooks soutient que le féminisme doit être un mouvement de masse, pas un mouvement élitiste qui ne concerne que quelques-unes ou qui n’entraîne qu’une petite poignée d’individus.

Du coup, elle ne s’est pas fait que des ami.e.s Outre-Atlantique. Elle a par exemple récemment critiqué Beyoncé, qu’elle juge pas assez radicale. Idem pour Hillary Clinton : pour elle, l’enjeu de ce combat n’est pas de permettre à quelques-unes d’accéder à des positions sociales occupées majoritairement par des hommes blancs. De la même manière, pour elle, ce n’est pas parce que Obama a eu accès à la fonction suprême que cela remet fondamentalement en question le système des dominations.

3. Quand on est une femme noire, on a un point de vue plus large sur la société

Le radicalisme de bell hooks vient de son histoire. bell hooks est originaire du sud rural des Etats-Unis. Elle a connu la ségrégation, sa mère était domestique dans les familles blanches, puis la dé-ségrégation. Elle a été marquée dans sa chair par une expérience douloureuse: être emmenée en bus à l’école dans les quartiers blancs, avec des familles blanches qui font de la résistance parce qu’elles refusent cette promiscuité.

Le féminisme qu’elle découvre à l’université, en s’intéressant aux Women’s studies, est élitiste. C’est un savoir situé et produit par des femmes blanches de classes sociales favorisées. Il n’interroge pas radicalement le système et les rapports de domination. Elle est frustrée de voir que les femmes noires, comme celles des classes sociales défavorisées sont absentes, invisibilisées, alors qu’elles ont un point de vue plus global sur la société.

C’est le sens du titre de son dernier livre « De la marge au centre ». Quand ses parents ont choisi de quitter la zone rurale, qu’elle décrit comme une sorte de paradis, elle va être confrontée en ville à toutes les oppressions qui structuraient la société états-uniennes. Entre les noirs et les blancs il y a une ligne de voie ferrée. Les habitants doivent la traverser pour aller dans le centre, et ces populations connaissent les deux mondes, ce qui leur permet d’avoir un double regard dont n’est pas dotée l’élite urbaine blanche.

4. Il n’y a pas de sous-culture ou de sous-savoirs

bell hooks souhaite se positionner comme intellectuelle, c’est-à-dire avoir une voix qui porte dans l’espace public, au-delà des frontières de l’académie. Elle refuse cependant toute forme d’élitisme.

A 19 ans, elle mène ses propres recherches, publiées sous forme d’essai 10 ans plus tard sous le titre Ne suis-je pas une femme ?. Son objectif, c’est de (re)donner une place et une voix aux femmes noires dans l’académie et plus largement dans la société.

A la réflexion militante et théorique, elle ajoute son expérience, ainsi que la culture non-livresque de sa famille et de son environnement. Elle met en avant les savoirs des plantes ou l’art du patchwork transmis par sa grand-mère, qui lui/se racontait des histoires en cousant.


« bell hooks nous rappelle qu’il faut aller au-devant des populations, surtout de celles qui sont éloignées des sphères intellectuelles, pour les conscientiser. »

Nassira Hedjerassi, sociologue.

bell hooks renonce aux majuscules de son nom parce qu’elle veut que son travail soit mis en avant plutôt que sa personne. Et elle décide d’écrire très simplement, pas de façon trop abstraite, pour être comprise du plus grand nombre. Elle va être conspuée par le monde académique au moment de la publication de son premier essai, publié sans bibliographie ni note de bas de page.

Si elle continue à écrire beaucoup, des essais mais aussi des textes biographiques, de la littérature jeunesse et de la poésie, elle en vient à renoncer à sa carrière académique pour rester en cohérence avec ses idées.

5. Tous les endroits sont bons pour éduquer et s’éduquer

bell hooks est littéralement épuisée par le combat qu’elle mène à l’université pour transgresser et révolutionner l’ordre régnant dans cette institution. Elle veut diffuser les idées féministes radicales révolutionnaires au plus grand nombre.

Quand elle va au restaurant, à l’Église, dans les librairies, dans les écoles elle interpelle les gens. Elle nous rappelle qu’il faut aller au-devant des populations, surtout de celles qui sont éloignées des sphères intellectuelles, pour les conscientiser. Grâce à l’éducation populaire théorisée par le pédagogue brésilien Paolo Freire (qu’elle admirait mais qu’elle critiquait pour n’avoir pas pris en compte suffisamment l’oppression sexiste), elle cherche à donner des outils aux opprimé.e.s comme aux oppresseur.e.s.


« Au lieu d’être l’objet de la théorisation des féministes, les femmes noires vont s’engager dans un processus d’analyse critique. »

Nassira Hedjerassi, sociologue.

C’est aussi pour cette raison que bell hooks n’accepte la non-mixité et la double non-mixité (les groupes de féministes et de femmes noires) que comme un moment bien délimité dans les luttes. D’ailleurs, elle refuse aussi ce qu’elle appelle la « haine des hommes » chez les féministes car pour elle, l’éradication du sexisme est indissociable d’un engagement des hommes noirs dans cette lute.

6. Le militantisme passe par la thérapie

A l’université, bell hooks met en place un groupe de paroles pour accompagner les « sisters black », les étudiantes et le personnel. Elle utilise les mises en récits : elle les fait écrire elles-mêmes leur histoire, de façon à la mettre à distance et l’analyser. Au lieu d’être l’objet de la théorisation des féministes, les femmes noires vont s’engager dans un processus d’analyse critique.

Il s’agit aussi de guérir les individus de leurs traumas (elle dit « heal »). Pour elle, la réussite de la lutte collective contre les oppressions passe par ce travail de guérison des blessures héritées d’une histoire collective, celle des ancêtres, celle de l’esclavage. Comme les ancêtres guérissaient avec les plantes, racontaient les histoires avec les patchworks.

Cette prise en charge qui tient du développement personnel, d’un cheminement spirituel, peut nous rebuter de prime abord, notamment quand on a été bercé par une culture cartésienne. Mais cette praxis est véritablement féministe, c’est-à-dire, pour bell hooks, véritablement politique.

Propos recueillis par Alice Maruani