A Mayotte, les collèges ont besoin de plus de profs, pas de plus de policiers

21 Mars 2018

par Adèle, professeure d’Histoire, dans un collège rural de Mayotte depuis septembre 2017 (son prénom a été modifié à sa demande).

Une grève générale bloque Mayotte. Adèle, prof dans un collège de l’île, participe à la mobilisation. Elle dénonce le manque de moyen dans l’Education nationale. Un sujet oublié par le gouvernement.

A Mayotte, en moins d’un mois, trois établissements scolaires ont fait usage de leur droit de retrait pour protester contre des violences. Les situations dénoncées sont graves : un agent d’entretien molesté, l’assaut d’un lycée par une bande de jeunes armés de barres de fer, des rackets à répétition… Avant la grève générale, mes élèves devaient quitter l’établissement à 14h, soit deux heures avant la fin officielle des cours, pour éviter les rackets sur le chemin du retour. Les enfants ont peur d’aller à l’école et les parents ont peur de les y envoyer. Dans un contexte pareil, ce n’est plus possible ni d’enseigner, ni d’apprendre.

Ces derniers événements devraient ouvrir plus largement le débat sur l’état catastrophique des écoles, collèges et lycées de Mayotte. Une question passée sous silence depuis le début des manifestations alors qu’elle est essentielle. La ministre des Outre-Mer, Annick Girardin, s’est déplacée pour, disait-elle, « renouer le dialogue et échanger sur l’avenir du territoire ». Mais les solutions proposées, en ce qui concerne l’éducation, sont complètement à côté de la plaque. On nous propose des mesures sécuritaires, à savoir l’augmentation de la présence policière aux abords et au sein des établissements scolaires, pour lutter contre des problèmes socio-éducatifs. Une logique qui s’applique aussi aux profs. Ici, on nous demande d’être des éducateurs avant d’être des professeurs. Tiens ta classe, si en plus tu leur apprends des choses, c’est pas mal !

« A Mayotte, l’Education nationale a des décennies de retard »

J’enseigne au collège depuis quelques mois maintenant. Je n’ignorais pas les défaillances sur l’île, mais j’étais à mille lieues d’imaginer la situation. Manque d’infrastructures, de classes et de professeurs… A Mayotte, l’Education nationale a des décennies de retard. Mes collègues, mes élèves et moi-même en faisons les frais quotidiennement. Certaines classes sont surchargées. Quand un enfant a du mal à assimiler, le professeur n’a pas la possibilité de s’attarder là-dessus, il faut passer à autre chose.

J’ai des élèves de 5eme, voir même de 3eme qui ne savent ni lire, ni écrire. Et c’est accepté ou au moins toléré. Mayotte a le taux d’illettrisme le plus élevé de France. Près de la moitié de la population est concernée. Beaucoup d’enfants ne peuvent pas se faire aider par leurs parents. L’année dernière, le taux de réussite au bac était inférieur à 50% contre plus de 78% de réussite pour l’ensemble de la France.

« Plus de 5 000 enfants ne sont pas scolarisés »

Mayotte connaît un boum démographique impressionnant. On compte environ 8 000 habitants supplémentaires chaque année. C’est dû à la forte immigration en provenance des Comores et à une natalité très élevée. Il semble que l’Education nationale ait du mal à suivre. Plus de 5 000 enfants ne sont pas scolarisés et ce nombre est en constante augmentation. Il n’y a pas assez d’établissements et les enfants sans-papiers, dont des « enfants des rues », isolés après l’expulsion de leurs parents, n’ont pas accès à certaines écoles.
La loi française impose pourtant la scolarisation à tous à partir de 6 ans. Les Mahorais seraient-ils des citoyens français de seconde zone ? Ces enfants en marge du système éducatif sombrent souvent dans la délinquance. Aussi longtemps qu’il y aura des enfants seuls, non scolarisés et non encadrés à Mayotte, il y aura de la délinquance, dans les établissements scolaires et partout ailleurs.

Dix jours seulement après ma prise de fonction, j’ai failli craquer. De nombreux collègues ont déjà pris la porte. J’ai finalement décidé de rester et de lutter. Les enfants ont besoin d’être accompagnés et entourés de personnes qui se sentent concernées par leur avenir.

Propos recueillis par Djenaba Diame