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    07 / 01 / 2020

    « Pour que la parentalité ne soit pas un frein au développement de votre carrière professionnelle. »

    Ces applications qui uberisent les nounous de nuit

    Par Sadia Mandjo

    En quelques clics sur un smartphone, les parents peuvent consulter les profils de nounous qualifiées et « réserver » pour la nuit. Le hic : ces start-up ne salarient pas ces professionnelles de la petite enfance.

    La première fois qu’elle a « réservé Larissa » pour garder son enfant, « c’était pour sortir et se changer les idées », confie Charlotte mère d’un garçon de 10 mois :

    « Je suis allée au cinéma en bas de chez moi. Puis je suis rentrée et j’ai dormi comme un bébé »

    Désormais, une fois par mois, cette salariée d’une entreprise spécialisée en cybersécurité se connecte sur l’application Ma bonne fée. Et elle choisit parmi les nounous géolocalisées autour d’elle. Elle a accès aux parcours des femmes, aux commentaires laissés par les parents et aux « spécialités » de chacune : prématurité, allaitement ou encore enfants malades. Larissa, cheveux coupés à la garçonne et bleu aux lèvres est devenue sa « fée » préférée. « Elle m’avait été recommandée par les fondateurs et depuis neuf mois je m’arrange pour l’avoir même quand elle n’apparaît pas dans ma zone géographique ».

    Pas vraiment pour toutes les bourses

    Ma bonne fée est née d’un besoin personnel, raconte Luca Stevenson papa d’une fille de deux ans. « Lorsque notre enfant est venu au monde, ma femme et moi avons découvert, par le biais d’une amie, tout un réseau d’auxiliaires de puériculture privées. Elles accompagnent les parents à la sortie de la maternité, au noir. On s’est dit qu’il fallait démocratiser ça », rembobine le co-fondateur de la start-up.

    Au cours de ses deux ans et demi d’existence l’application aurait convaincu près de 2.500 familles. Pour s’offrir ce service, il faut débourser 130 euros par nuit. « Je travaille pour des acteurs, des écrivains, des architectes, des notaires, des hauts cadres », explique Angélique.

    Cette « spécialiste des coliques et des rythmes de nuits » est sur la plateforme de mise en relation des parents et des professionnelles depuis sa création, en 2017. Avant de se lancer en freelance, en 12 ans de carrière, Angélique a enchaîné les CDD en maternité et en crèches. Les gardes de nuit sont pour elle, un moyen d’arrondir ses fins de mois. Elle y trouve son compte :

    « Je gagne entre 1.000 et 3.000 euros mensuel, ça dépend des périodes. Actuellement, je suis à Genève pour m’occuper 24h sur 24 d’un nourrisson pendant trois mois. Je facture 100 euros les 24 heures alors qu’avec Ma bonne fée je gagne le même prix en seulement huit heures de travail. »

    Une tarification encore trop basse selon elle, même si certains parents lui glissent un petit supplément. « Je ne fais pas que changer des couches et donner des biberons. Je rassure et conseille les mamans aussi. Certaines ont peur de mal s’y prendre ou sont angoissées par la mort subite du nourrisson par exemple. Je forme ces parents », revendique la femme de 36 ans. Sans compter les réponses aux SMS et appels de parents inquiets en quête de conseil, en dehors des heures de travail.

    Une solution apportée aux besoins des parents qui promeut l’emploi précaire. Bien qu’elles touchent 100 euros par nuit, les nurses ne travaillent pas toutes les nuits. La demande reste encore faible : la mise en relation directe avec les parents ne représente que 20% de l’activité de Ma Bonne fée. Tous les parents ne peuvent pas se payer ce luxe.

    Surqualifiées mais sous payées

    13 euros net de l’heure pour un nourrisson, 17 euros pour des jumeaux et 19 euros pour des triplés. La grille tarifaire de Ma bonne fée est fixe. Sur ce montant, la petite entreprise ajoute une commission de 10%. Mais la nounou n’est pas salariée de Ma bonne fée, elle est autoentrepreneure. Elle facture ses prestations à la start-up qui se charge d’encaisser les paiements des parents. Un fonctionnement assez proche d’Uber ou Deliveroo.

    D’autres sites vont plus loin. « Je n’interviens pas dans le processus de recrutement, ni ne présélectionne les professionnelles en amont », assume Angélina Jotic, fondatrice de Nounoudécalée.com. Elle se contente simplement de mettre en relation demandeurs et recruteurs, sans plus d’engagement :

    « Les deux parties sont libres de fixer le prix de leurs choix pour la prestation. »

    Mais en l’absence de tarifications pré-établies, les professionnelles sont perdantes. Elles finissent par laisser le dernier mot aux parents qui marchandent. « Si notre travail et nos qualités d’auxiliaires, de sages-femmes ou d’infirmières de puériculture étaient reconnus, ces scénettes n’auraient pas lieu. Personne ne négocie le tarif à la maternité ou à la crèche », s’insurge Angélique. D’autant plus problématique que pour le moment ces plateformes ne sont pas en capacité de fournir aux nounous du travail à temps plein.

    Des nurses de nuit au service des entreprises

    L’activité est encore balbutiante. Et ni Angélina Jotic, ni Luca Stevenson ne se versent encore de salaire. Pour se développer, Ma bonne fée mise sur les entreprises. « Le monde professionnel évolue et veut accompagner ses employés dans la parentalité » argumente son patron, Luca Stevenson, lui-même ancien de LVMH.

    « Les entreprises veulent dire aux femmes enceintes ou aux jeunes parents aux profils intéressants : Ne vous inquiétez pas, quand votre bébé viendra un monde, nous vous offrirons un service de garde pour que la parentalité ne soit pas un frein au développement de votre carrière professionnelle. »

    La dizaine d’entreprises qui fait appel à Ma bonne fée dépense en moyenne entre 2.000 et 3.000 euros par employé. « Ce n’est rien par rapport à ce que perd l’entreprise lorsqu’un salarié prolonge son congé maternité, s’arrête pour s’occuper de son enfant malade, ou refuse les heures supplémentaires car il n’a personne pour s’occuper de son bébé ». Un bon investissement, selon lui qui permet « une optimisation de la productivité et une diminution du taux d’absentéisme ».

    Article réalisé en partenariat avec le CFPJ

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