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    08/02/2021

    « C’est un système entier à repenser »

    Aux beaux-arts, les étudiantes ne veulent plus séparer le harceleur du professeur

    Par Clara Monnoyeur

    « C’est un petit milieu patriarcal où des professeurs se permettent tout », résume une pensionnaire des beaux-arts. Depuis un an, les étudiantes des 46 écoles d’art prennent la parole pour dénoncer sexisme et harcèlement. Témoignages.

    « J’ai présenté une vidéo [à mon professeur], il m’a dit qu’elle serait mieux si j’étais nu », « Il a touché mon sexe au travers du tissu », « Il m’a mis une énorme main au cul », « Désolé mais je n’arrive pas à t’écouter, tes créoles, ça me fait fantasmer ». Sur Instagram, une trentaine de témoignages racontent les agressions sexuelles et la misogynie dans les écoles d’art. Lassées des agissements de leurs professeurs, trois étudiantes des beaux-arts de Rennes lancent en février dernier un questionnaire partagé dans tous les établissements de France. En un mois, elles reçoivent plus de 100 témoignages, puis créent leur compte Instagram Les Mots de Trop :

    « On a découvert tout un système de protection du milieu de la culture, avec le fameux “séparer l’homme de l’artiste”… »

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    Sur leur compte Instagram Les Mots de Trop, les étudiantes des Beaux-Arts de Rennes publient les témoignages d'étudiants en école d'art victimes de discriminations. / Crédits : DR

    En France, 46 écoles supérieures d’art et de design publiques sont sous la tutelle du ministère de la Culture. « C’est un petit milieu patriarcal où des professeurs jouent de leur réseau et de leur position et se permettent tout », assurent au téléphone les militantes du collectif Balance ton école d’art Marseille. (1) Dans le sillage de Rennes et de Besançon, l’école de la cité phocéenne a elle aussi lancé son compte Instagram fin septembre.

    Sexisme, harcèlement, agression sexuelle, avec l’appui de ces collectifs, StreetPress a recueilli les témoignages d’étudiantes ou d’anciennes étudiantes en école d’art et de design.

    La grande désillusion

    En 2016, Louise (2) a 18 ans. Elle rêve de travailler dans l’art ou dans le graphisme. Pour choisir, après une année de fac, elle intègre la prestigieuse école supérieure d’art et de design d’Amiens (ESAD). La jeune femme y étudie la photographie, la sérigraphie, la vidéo… « J’imaginais pouvoir créer, me confier, avoir une parole libre », raconte-t-elle par téléphone. Idem pour Anna (2), scolarisée dans une école de l’ouest de la France (3). « Je suis arrivée pleine d’idées utopistes, je pensais que c’était un milieu très ouvert. » C’est l’effet des premiers jours. Les deux étudiantes découvrent le rapport de proximité qu’il existe entre les professeurs et les élèves, parmi lesquels les femmes sont majoritaires. Elles représentent 64 % des étudiants en culture en 2014-2015, selon le ministère de la rue de Valois, quand la majorité des enseignants et intervenants sont des hommes. Tout comme les directeurs d’écoles.

    Pour les projets artistiques, les étudiantes doivent souvent se livrer et raconter leur intimité. « On tutoie les profs et on les appelle par leur prénom. C’est une relation assez étrange », analyse Gabrielle (2), en troisième année aux beaux-arts de Montpellier (4). Elle explique qu’il est normal d’aller en soirée et de boire un verre avec ses professeurs « vu que la hiérarchie est complètement effacée. » Anna complète :

    « Les professeurs jouent le rôle de mentors et des affinités se créent. Certains font la différence entre affinité et travail. D’autres non… »

    Le professeur de Louise a environ 50 ans. Il est aussi artiste performeur. « Il m’a pris sous son aile. Au début, j’étais ravie qu’un prof comme lui s’occupe de moi. » Mais Louise déchante très vite. Elle a quatre heures de cours hebdomadaire avec cet enseignant. Le glissement a été progressif. Il commence par lui chuchoter dans l’oreille et à lui souffler dans le cou régulièrement. « Il me montrait aussi des photos de vulve sans aucun contexte. Même si nous étions dans un cours sur le nu, c’était déplacé. » Au fil des mois, la situation empire :

    « Un jour, il est arrivé derrière moi et m’a pris la main pour dessiner. Il m’a englobé et s’est collé à moi. J’étais tétanisée. »

    La simple idée de passer un cours de plus avec lui entraîne des crises de larmes et de panique. « Matin midi et soir, je pleurais. » Elle ne dort plus. L’étudiante modifie même sa manière de s’habiller : elle évite les jupes et privilégie les joggings. Après six mois, à la fin d’un cours, Louise raconte avoir été agressée sexuellement par ce professeur. Elle est debout, dos au mur, encore en train de travailler sur sa planche à dessin. « Il est passé derrière moi pour me décaler. Il m’a pris par les hanches, s’est collé et j’ai senti son sexe sur mes fesses. »

    En France, une étudiante sur 10 est victime d’agression sexuelle, selon une enquête publiée le 12 octobre dernier par l’Observatoire étudiant des violences sexuelles et sexistes dans l’enseignement supérieur.

    Sexisme ambiant

    Louise s’est sentie terriblement seule durant sa première année à Amiens. « Je savais que ce n’était pas normal, mais je ne trouvais pas comment me débattre avec ça. » Autour d’elle, ses camarades sont pourtant témoins. Mais ils tournent le comportement du professeur à la dérision et vont même jusqu’à en rire. « On me disait : “Et bien toi, tu vas pouvoir valider ton année !” » Après un temps, au téléphone, l’étudiante lâche :

    « Au bout d’un moment, on en vient à se dire qu’on va coucher avec lui. Que ça va être horrible mais que ça va passer, et peut-être s’arrêter… »

    Louise raconte un sexisme omniprésent dans les deux écoles d’art qu’elle a fréquenté. Il serait habituel d’entendre : « Très bien les femmes à la couture vous êtes à votre place », suivi d’un « c’est de l’humour ». Ou : « T’es mieux comme ça, tu devrais être en jupe tout le temps ». Ou encore : « De toute façon les filles en jupes il y en a qui cherchent ». « C’est un milieu qui m’a dégoûté », lance Gabrielle d’un ton ferme. L’étudiante en 3ème année aux beaux-arts de Montpellier a elle aussi souffert de cette ambiance « malsaine ». Elle parle de son école, mais aussi de ses expériences professionnelles. Un de ses professeurs accepte de la prendre en stage dans sa galerie. « J’étais la petite potiche à côté de lui… » L’homme se permet de la reluquer de haut en bas, de commenter son physique ou ses choix vestimentaires. Il va même jusqu’à la charger de faire le ménage. « Ça n’est pas une expérience isolée », assure Louise, qui a rejoint le groupe Facebook Réseau écoles d’art. Les étudiantes s’y partagent des « bons plans » mais aussi les adresses et noms d’artistes et maîtres de stage sexistes, voire agresseurs ou harceleurs, pour les éviter. La page est suivie par 5.000 membres.

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    Sur les comptes Instagram, la parole des étudiants en art se libère. / Crédits : DR

    Des professeurs tout-puissants

    Anna a également son histoire. Quelques mois après sa rentrée en première année, la jeune femme passe devant deux professeurs en pause-café. L’un s’exclame :

    « Avec le cul qu’elle a elle, ça doit être sympa de la prendre par-derrière »

    Anna s’énerve. Décidée à ne pas laisser passer l’incident, elle fait demi-tour et les interpelle : « C’est bien con et c’est non-approprié ». « Tu n’as vraiment pas d’humour », lui rétorquent-ils. Peu de temps après, durant un cours, un autre prof lance à l’assemblée : « Ce serait vachement drôle de demander aux étudiantes en premières années lesquelles sont encore vierges ». L’étudiante interpelle alors ses professeurs référents et dénonce différents agissements, dont ces deux-ci. Leurs réponses sont édifiantes :

    « Ils m’ont répondu : “Il ne faut pas le prendre au sérieux” ou, encore une fois : “C’est juste un souci d’humour”. »

    Gabrielle, elle, n’a pas trouvé la force de parler du sexisme et du harcèlement durant son stage à ses enseignants, des hommes plus âgés avec un rapport de pouvoir et d’autorité : « Une fois, devant mes professeurs coordinateurs, je me suis dit : “C’est le moment”. Mais face à eux, je me suis retrouvée bloquée. » Elle ajoute :

    « On a aussi très peur de parler. On n’a pas envie de se griller pour la suite de notre carrière… »

    Elle sait que le monde de l’art est un « petit milieu, une espèce de microcosme où tout le monde se connaît et se soutient ». C’est ce que Louise a découvert. Après une année de harcèlement et son agression sexuelle à la fin d’un atelier, Louise craque. En plein cours, excédée, elle interpelle son professeur devant toute sa classe :

    « Je lui ai dit que son côté artiste prétentieux commençait à être inadmissible pour excuser tous ses travers. Il m’a ensuite dit que j’étais pathétique, que je devais changer de filière et que je serai renvoyée de l’école. »

    Louise apprend peu de temps après qu’elle n’est pas prise en deuxième année. « J’ai eu 4,5 de moyenne à son cours. J’étais la seule si mal notée. » L’étudiante se rend chez la directrice. En confiance, elle décide de se confier et de tout raconter. À la fin de son récit, la directrice lui aurait répondu :

    « C’est un grand artiste performeur, il faut savoir différencier ses deux casquettes. »

    « En y repensant, sa réponse était scandaleuse… », lâche Louise. Elle a toutefois pu valider son année. La directrice de l’école, Barbara Dennys, confirme avoir reçu Louise dans son bureau, et donne sa version de la situation : « C’est un prof qui est artiste. Il a été formé dans un contexte et une culture qui ne passe plus beaucoup aujourd’hui ». Et ajoute : « Il n’y a pas eu viol. On était dans un cas complexe, où l’étudiante n’était pas forcément une bonne élève et où [le professeur], qui peut être très sarcastique, ne sait pas très bien y faire. » Elle indique ensuite avoir convoqué le professeur, et depuis, affirme n’avoir plus jamais eu de retour de la part d’autres élèves sur son comportement.

    Un sentiment d’impunité

    Louise a pu ensuite poursuivre ses études en intégrant les cours du Havre en deuxième année. Pendant trois ans, jusqu’à la fin de sa scolarité, elle a continué à subir des remarques sexistes de la part de professeurs. L’un d’entre eux, par exemple, a lancé un pari avec d’autres élèves sur « qui arrivera à la baiser en premier ». « Il y a une telle impunité que les artistes se croient au-dessus de tout, comme s’ils faisaient partie d’une société à part : le monde de l’art », lance Marie, une des fondatrices de la page Instagram Balance Ton École d’Art Besançon. Le collectif a notamment publié les témoignages de deux étudiants, qui accusent leur professeur pour l’un de viol, pour l’autre d’agression sexuelle, lors d’une soirée. « C’est tout un système d’omerta… La seule manière qu’il nous reste pour que ça bouge est de rendre public et de dénoncer sur les réseaux sociaux », poursuit la jeune femme. Une plainte a été déposée et une enquête administrative et judiciaire est en cours. « On nous a tout de même accusés de vouloir abîmer l’école, de briser des vies et des carrières », explique Marie.

    À LIRE AUSSI : Harcèlement à caractère raciste à l’école des beaux-arts de Paris

    Le cabinet de la maire de Besançon, Anne Vignot, précise que le professeur accusé de harcèlement sexuel n’est plus en poste au sein de l’école. Une enquête administrative est également en cours et la mairie « invite les personnes à porter plainte ». Pour le volet judiciaire, Etienne Manteaux, procureur de la République, a aussi invité les victimes présumées à se présenter au commissariat de police afin d’être auditionnées par des enquêteurs.

    Sous l’impulsion des élèves, certaines écoles commencent à prendre conscience et tentent d’évoluer. À Besançon, l’association étudiante Isbasta anime désormais des ateliers de sensibilisation aux discriminations et au sexisme. Le collectif Les Mots de Trop, à Rennes, a lancé un projet d’affiches de témoignages d’étudiants pour sensibiliser aux discriminations et anime des ateliers dans d’autres écoles.

    Quant à Louise, elle a une nouvelle fois dénoncé les agissements de ses professeurs au Havre. Selon elle, rien n’aurait été mis en place. Interrogée, Audrey Marel, responsable de la communication et référente égalité de l’école affirme au téléphone à StreetPress ne pas être au courant de tels agissements à son niveau. Elle précise qu’une cellule d’écoute et d’accompagnement a été mise en place au sein de l’école depuis l’année dernière, et assure « qu’aucun gros problème n’a été déclaré ». Avant d’ajouter : « Je ne dis pas qu’il n’y en a pas, mais aucun étudiant n’est venu me voir pour me faire état de tels agissements ». Depuis qu’elle a quitté l’école, Louise se bat et continue toujours d’alerter sur le comportement des professeurs et sur le climat général en école d’art. Le collectif des étudiantes de Rennes conclut :

    « Les écoles ont la volonté d’aller dans le bon sens. Mais ça reste compliqué : c’est un système tout entier à repenser. »

    (1) En 2018, aux beaux-arts de Marseille, un dispositif contre les discriminations a fait émerger des témoignages d’étudiantes qui auraient subi des violences sexuelles. Ces témoignages ont fait l’objet d’un signalement à la procureure de la République, qui a finalement été classée sans suite.
    (2) Les prénoms ont été modifiés.
    (3) Par peur, les étudiantes ont préféré ne pas donner la ville de leur école
    (4) Joint par téléphone, Marjolaine Calipel responsable des études et Yann Mazéas, directeur de l’enseignement aux beaux-arts de Montpellier indiquent ne pas avoir été alerté directement par des étudiants mais avoir connaissance de simples « bruits de couloir ». Ils précisent avoir participé cette année à une formation de deux jours mise en place par l’association nationale des écoles supérieures d’art (Andéa) et indiquent que des dispositifs seront mis en place « d’ici la fin de l’année » pour lutter contre le sexisme.

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