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    20/01/2023

    « Un dysfonctionnement majeur au sein du commissariat »

    Passage à tabac au commissariat du 20e arrondissement : un policier condamné

    Par Christophe-Cécil Garnier

    Un policier a passé à tabac Hicham en juin 2021. Il écope de huit mois de prison avec sursis et d’une interdiction d’exercer d’un an. Une violence policière prise en compte par son capitaine notamment parce que la victime est journaliste.

    Tribunal de Paris, salle d’audience 4.03 – Le délibéré est tombé peu après 21 heures. Le policier du 20ème arrondissement, Dimitri F., est condamné à huit mois de prison avec sursis et à une interdiction d’exercer pendant un an, pour violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique. 19 mois plus tôt, l’agent a infligé des violences dans un local du commissariat à Hicham, un journaliste de 36 ans. Ce dernier en est sorti avec 16 ecchymoses et deux points de suture à l’arcade sourcilière, ensanglantée.

    Cet agent trentenaire, à la longue barbe noire droite et les tresses collées sur le crâne, a comparu seul. Sans avocat et sans collègues sur les bancs derrière lui, comme c’est souvent le cas dans les procès pour violences policières. Face à la juge aux cheveux gris qui l’interroge, il finit par lâcher :

    « Quand je rentre dans le local, c’est que je vais faire une connerie. »

    Le 2 juin 2021

    Pour Hicham, satisfait à l’issue de l’audience, l’histoire ne commence pourtant pas dans ce local du comico du 20ème, mais quelques heures plus tôt. Le 2 juin 2021, au petit matin, un petit groupe d’individus escalade les grilles du square Aurélie Salel pour continuer leur soirée. Vers 5 heures, la police débarque pour tapage nocturne. À l’époque, il y a encore le couvre-feu lié à la situation sanitaire. Trois personnes sont embarquées au commissariat, dont Hicham. Le trentenaire est menotté sans qu’il ne comprenne son interpellation. Face aux enquêteurs, il assure :

    « Je pensais qu’ils cherchaient des gens qui avaient fait quelque chose de plus grave qu’être entrés dans un parc pendant le couvre-feu. »

    Il est embarqué au commissariat avec deux autres femmes du groupe, sans savoir pourquoi. Là-bas, après la fouille de sécurité, il aurait reçu un premier coup de la part d’un des bleus qui l’a interpellé. « Il m’a giflé en me demandant de la fermer. Cette gifle n’a fait qu’augmenter ma peur et mon stress », confie-t-il.

    Un coup-de-poing dans l’arcade

    Il est ensuite placé sur un banc dans une cellule d’attente, menotté à une barre. Pendant quelques minutes, Hicham demande à voir un médecin ou un avocat s’il est mis en garde à vue. « Ça faisait plus d’une heure que j’étais en contact avec les policiers et personne ne m’avait dit pourquoi j’ai été arrêté », soutient-il face aux enquêteurs. Hicham fait également du bruit avec ses menottes pour se faire entendre. « À un moment, ça me saoule et je ferme la porte », explique l’agent. Pour Hicham, le policier lui fait surtout « des doigts d’honneur » par la vitre et « se moque » de lui. Il l’aurait aussi intimidé et insulté en disant « sale bâtard » ou « fils de pute ». Pour Dimitri F., la situation est inverse : c’est lui qui se serait fait insulter dans les mêmes termes. Mais c’est bien le policier – à l’époque sorti d’école depuis quatre ans, après cinq années comme adjoint de sécurité – qui rentre à nouveau dans le local. Il admet devant les juges :

    « J’ai perdu le contrôle de la situation. »

    Il donne un coup-de-poing à Hicham au niveau de l’œil droit alors qu’il est assis. Son arcade sourcilière éclate et Hicham a le visage en sang. Selon le journaliste, avec la puissance du coup, son front percute le mur. Il se met en boule pour se protéger. Dimitri F. porte à nouveau des coups sur son corps. Lors de l’enquête, Hicham avoue :

    « À ce moment-là, je crois que je vais mourir. »

    Deux agents finissent par entrer dans ce local sans caméra et font sortir Dimitri F., l’un le ceinture. L’autre policière remarque que Hicham est toujours menotté.

    16 ecchymoses sur tout le corps

    À l’audience, Dimitri F. assure pourtant qu’il a démenotté Hicham avant de le frapper. « Pourquoi ? », lui demande l’assesseure aux cheveux gris. « J’ai fait ça comme ça », répond le gardien de la paix. Il affirme aussi ne pas avoir donné de coup-de-poing et d’avoir « poussé » Hicham contre le mur. Selon lui, c’est à ce moment-là que le journaliste se blesse à l’arcade. « Ce n’est pas toujours ce que vous avez dit », pointe la juge qui l’interroge. Et pour les coups qui ont suivi ? Lors de la procédure, Dimitri F. parle de « deux claques main ouverte » sur la tête. À l’audience, celui qui est assez mutique se défend :

    « Je ne l’ai pas roué de coups. Je reconnais vraiment… mes actes. Je ne peux pas être responsable de tout ce qu’il se passe entre son interpellation et le moment où il est arrivé à moi. »

    Un certificat médical délivré quatre jours après les faits dénote pourtant 16 ecchymoses sur les deux bras, les deux épaules, les deux jambes, le thorax et le dos, en plus de l’hématome à l’œil droit et des deux points de suture sur l’arcade. Selon la docteure, les « lésions traumatiques » sont « compatibles avec les faits allégués ». Hicham reçoit cinq jours d’ITT. Face à maître Clémence Witt, une des deux avocates d’Hicham, il répète qu’il a reconnu ses torts : « Les faits sont graves, je les assume. »

    Rébellion et plainte

    Après avoir été à l’hôpital, Hicham attend encore quelques heures avant d’être présenté à un OPJ. C’est seulement là qu’on lui signale son placement en garde à vue pour rébellion. « À aucun moment, on a prêté à ma connaissance les faits de rébellion. J’ai vaguement compris que le fait de rébellion s’était passé dans le parc sans vraiment comprendre », indique Hicham lors de l’enquête.

    Finalement, le capitaine de police du comico, Max-Olivier C., vient voir Hicham pour lui signifier la fin de sa garde à vue. L’instruction vient directement du parquet. Les faits de rébellion sont également classés sans suite. À l’audience, la procureure n’hésite pas à parler d’un « dysfonctionnement majeur au sein du commissariat du 20e arrondissement » et définit les coups de Dimitri F. comme « un véritable règlement de comptes ».

    Lorsqu’il voit Hicham, le capitaine propose de « recueillir sa plainte ». « Je lui dis, dans la mesure où les faits sont avérés, qu’ils sont inacceptables. Veuillez nous en excuser », dit Max-Olivier C. lors de son audition. Mais c’est surtout la profession d’Hicham qui semble inquiéter le gradé. Il est journaliste. Face à l’enquêtrice, il détaille :

    « Mon idée était de prendre en considération les accusations de ce Monsieur et de faire en sorte qu’il ne nous accuse pas. Qu’il ne médiatise pas les faits afin de protéger notre institution, vu que ce dernier est journaliste. »

    De faux témoignages ?

    Hicham porte plainte deux jours plus tard. La procédure est lancée par le service de déontologie, de synthèse et d’évaluation de la police nationale. L’enquête contient quelques perles. Comme cette agente de 24 ans qui définit Dimitri F. comme un homme « à la fois calme mais impulsif ». Ou qui confie qu’elle n’a pas avisé sa hiérarchie suite au coup dénoncé par Hicham pour une très bonne raison :

    « Ce n’est pas la première fois que quelqu’un se plaint de violences policières. »

    L’enquête soulève également un point troublant. Le dossier d’Hicham est créé à 5h48. Mais à 7h31, l’agent Romain D. qui a contrôlé le journaliste « se connecte et fait des recherches et une mise à jour ». À 7h46, ce même policier crée le PV d’interpellation. Dans celui-ci, l’interpellation dans le parc est différente des autres témoignages. Elle aurait été musclée, Hicham aurait opposé « une résistance physique » et aurait manqué de « mettre un coup » à Romain D. Mais surtout, la foire d’empoigne aurait causé selon le gardien de la paix « une plaie ouverte saignante au niveau de l’arcade sourcilière droite ». Sauf que lors de l’enquête, un autre fonctionnaire assure ne pas avoir constaté de blessure sur Hicham lors de son interpellation ou lors de la fouille. Romain D. a-t-il tenté de disculper son collègue après coup en bidonnant son rapport ? Une procédure pour faux et usage de faux a été lancée en 2022 contre Romain D. et est encore en cours.

    À LIRE AUSSI : À Bobigny, trois policiers accusés d’avoir cassé un nez et bidonné leur rapport

    Un soulagement

    À la fin de l’audience, alors que le délibéré et la condamnation de Dimitri F. viennent de tomber, le policier repart à sa place mais s’arrête à la hauteur d’Hicham. « Il me dit : “Je suis vraiment désolé” et me pose la main sur l’épaule. J’acquiesce de la tête. Je ne m’y attendais pas ! », raconte le trentenaire. Le journaliste éprouve après le procès « un gros soulagement ». « Je n’ai pas d’avis particulier sur la peine, je voulais juste qu’il soit condamné », dit-il, satisfait aussi que ce genre de faits « ne soit pas normalisé dans ce commissariat ». Pendant un mois après les faits, il confie avoir fait « des cauchemars » et avoir été « en boucle sur cette histoire ».

    « Ça me semble tout à fait justifié et proportionné », pense de son côté maître Julie Freal-Saison, l’autre avocate d’Hicham. Elle rappelle les propos de la présidente du tribunal, qui s’étonnait que « personne n’ait rien vu » dans le commissariat :

    « Lorsqu’on est placé en garde à vue, en rétention, on est sous la responsabilité des policiers. Il y a une obligation de s’assurer que tout va bien. »

    Dimitri F. a dix jours pour faire appel.

    Image d’illustration recadrée issue du site Flickr, prise le 18 juin 2021 dans les Yvelines (78). © Nicolas DUPREY/CD 78, certains droits réservés

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