Au procès des manifestants du 1er mai, on plaide le « délit politique »

Au procès des manifestants du 1er mai, on plaide le « délit politique »

« On est dans Minority Report »

black bloc | Reportages | par | 30 Mai 2018

Au procès des manifestants du 1er mai, on plaide le « délit politique »

Ce vendredi, huit manifestants du 1er mai passaient devant le tribunal. Tour à tour, les avocats plaident l'acquittement et le plus souvent l'obtiennent.

Palais de justice de Paris – B. est la première à passer à la barre. Elle est jugée pour s’être habillée en noir le 1er mai dernier. En termes juridiques, on lui reproche « d’avoir participé sciemment à un groupement, même temporaire, en vue de commettre des dégradations ». Ce chef d’inculpation est le serpent de mer de la journée, dira plus tard l’avocat Maître Kempf. Le 4 mai dernier, quand s’étaient déroulés les premiers procès du 1er mai, la problématique avait été la même : chaque manifestant est suspecté d’appartenir au Black Bloc, le cortège de tête qui s’est fait remarquer par les affrontements avec la police et différentes dégradations menées par certains de ses membres.

Pour B., son cas est « caractérisé par » des lunettes de piscine et des clés Allen, en plus de la tenue sombre retrouvée dans ses affaires. « Pour que tout le monde comprenne, ce sont les clés Ikea », précise Maître Mechin, son avocat. Alors on cause bricolage au tribunal. La prévenue, pour nourrir le débat, sort de son sac « la trousse » qui contenait les outils. C’est une toute petite bourse qui renfermait ces « armes par destination ». « Que va-t-elle dégrader [avec ces outils] ? », semble interroger l’avocat avant d’ironiser :

« À part en serrant trop, dégrader le meuble Ikea ?! »

Puis on la questionne sur les lunettes de plongée. Toute timide à la barre, elle raconte s’être réfugiée dans une cour d’immeuble pour fuir les lacrymo’ quand la manifestation a commencé à dégénérer :

« Les gens qui nous ont ouvert nous ont demandé de ne pas fumer. »

Alors en partant, elle fait le ménage dans la cour :

« Parce que c’est plus poli quand on nous accueille. »

C’est à ce moment, précise-t-elle, qu’elle aurait ramassé la paire de lunettes de piscine qu’on retrouvera en sa possession au moment de son interpellation. Des larmes coulent sur son visage tandis qu’elle rembobine le fil de sa journée.

Un délit politique ?

« Ce délit est de nature politique », tempête son avocat maître Mechin. Pour le justifier, il évoque les questions posées en garde à vue sur leurs engagements politiques. Il y a aussi le fameux chef d’inculpation de « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations » qui, quand il est appliqué à une manifestion, est, dit-il, politique. 

Au fil de l’après-midi, les dossiers se succèdent et se ressemblent. Le même motif revient encore et encore pour les huit personnes jugées. Maître Rosenthal, avocat de plusieurs manifestants, lance un peu plus tard :

« On est dans Minority Report : on vous arrête avant une manifestation, en disant “on sait que vous allez commettre une infraction, c’est certain !“ »

Les uns après les autres, les avocats plaident en ce sens pour chacun des huit dossiers. Avec toujours la même idée : si, comme ils l’affirment, le délit est politique, ce tribunal n’est pas compétent pour juger.(1) Les affaires s’enchaînent.

Des manifestants politisés

« Ce que vous appelez dégradation, j’appelle ça action politique », lance une prévenue depuis son box, quand le président évoque les débris de vitres retrouvés dans la manifestation. Depuis le premier mai, elle dort en cabane. En cause : une fausse identité et un refus des prélèvements ADN. Par opposition au principe de « fichage généralisé », précise-t-elle. Elle sera, là-dessus, acquittée. Avare de mots car elle refuse « la personnalisation des débats », elle ne dévoilera rien d’elle, ou très peu. Ne reste que les faits, bien maigres. Au moment de son interpellation, un véritable bric-à-brac se trouve dans son sac : plusieurs paires de gants et de lunettes de soleil, des masques de protection et un marteau. L’objet pèse lourd (dans le dossier) et ce même si personne ne l’a vue en faire usage. Mais l’objet prouve l’intention, juge le tribunal. Elle est condamnée à un mois de prison ferme et quatre mois assortis de sursis. Elle sort donc ce mercredi soir.

Une autre prévenue dormait en prison. Elle aussi retrouvera sa liberté ce soir : acquittée, aussi bien pour le refus de se soumettre à un prélèvement ADN que pour la « participation à un groupement ». Pour les six autres dossiers jugés aujourd’hui, les délibérés seront rendus le 9 juillet. Quatre autres dossiers – non jugés faute de temps – ont été renvoyés à des dates ultérieures.

(1) Edit le 31/05 : Dans un premier temps nous écrivions que le tribunal n’avait pas suivi la défense qui plaidait le délit politique. C’est une erreur puisque nous n’aurons la réponse qu’au moment du rendu des délibérés.