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    14/06/2011

    « A chaque fois que je pars au Sénégal, et qu'on me parle de venir ici je réponds "Faut pas y'aller" »

    Inside un foyer africain du XXe arrondissement

    Par Alban Elkaïm

    C'est 357€ par mois la chambre de 9m2, au foyer d'hébergement des Mûriers, situé dans le 20e arrondissement de Paris. Le foyer a ouvert en 1975 et ici « le plus gros problème c'est l'insalubrité », témoignent les locataires à Street

    StreetPress a traîné avec son micro pendant 2 jours au foyer d’hébergement africain des Mûriers dans le 20e arrondissement à Paris. La plupart des témoignages cités ci-dessous ont souhaité rester anonymes, soit pour non possession de papiers en règles, soit parce que témoigner à visage découvert risque de leur porter préjudice. Verbatim.

    Bobo Doucouré, délégué du foyer, est en France depuis 1972 et travaille dans une imprimerie :

    « Je croyais que la France était un paradis, un pays où il faisait bon vivre, où on pouvait travailler, avoir de l’argent sans trop de difficultés. La perspective au début c’était qu’une fois qu’on a travaillé deux, trois ans, ramassé un magot, on rentre, on fait une affaire qui puisse tourner.

    Mais c’est un cercle vicieux : on gagne pas d’argent mais on n’a plus envie de rentrer; on s’est reconstruit notre vie, on pense autrement.

    A mon arrivé, en 1972, le plus impressionnant c’était de lever la tête et de regarder les immeubles. La nuit tout était éclairé, tout était goudronné. C’était beau à voir. Mais je pensais pas que j’allais dormir par terre en France : on croyait arriver dans un grand lit avec toutes les commodités, on avait des dortoirs. Les gens couchaient par terre, dans des lits superposés, tout le monde en vrac comme ça.

    Le foyer a ouvert en 1975. Moi je suis arrivé en 78. J’habite une chambre à 1 lit qui fait 9 à 10 mètres carrés. C’est 357 € par mois. Le plus gros problème c’est l’insalubrité, le nettoyage qui ne se fait pas, l’usure de toutes les installations. Ils ont voulu mettre des gens précaires ici en pensant que c’étaient des structures provisoires, donc ils ne mettent pas les moyens pour l’entretien. Les toilettes peuvent rester 3 semaines sans être nettoyées.

    Normalement, on est 281 résidents officiels. Il doit y en avoir le double. Y’a beaucoup de faibles revenus, la plupart sont dans les services d’entretien. Y’a des Rmistes, des gens qui sont au chômage et des gens qui n’ont rien, les sans papiers par exemple, s’ils n’ont plus de travail. C’est nous même qui sommes obligés de maintenir un certain ordre dans le foyer. Faire venir la police c’est pas courant : quand on les appelle ils ne viennent pas. Les pompiers, eux, ne viennent que si quelqu’un ne bouge plus.


    La police au foyer: interview de Bobo Doucouré

    Les gens qui sont au pays, on leur dit que ça sert à rien de venir, que c’est pas un paradis. Mais maintenant ils ont des images. Vous voyez à la télé comment ça marche, on montre des belles choses. On a beau expliquer qu’on vit à 4 ou 5 dans un 10 mètres carrés et qu’on mange du mafé, les gens ne le croient pas. »


    Bobo Doucouré, délégué du foyer

    Je pensais pas que j’allais dormir par terre en France


    Afficher Foyer africain sur une carte plus grande

    Un jeune malien de 28 ans en France depuis 10 ans. Il n’a pas de papiers :

    « J’avais deux frères qui venaient ici pendant mon enfance, en France. Chaque année quand ils revenaient, ils s’habillaient bien, ils avaient de l’argent. Je me suis dit « Faut que je parte là bas aussi ». Parce qu’en Afrique, surtout au Mali, c’est pas très riche.

    Je suis parti du Mali quand j’avais 18 ans. C’était il y a 10 ans. Malheureusement j’ai pas eu les papiers. Si t’as pas de papiers tu peux pas travailler comme tu veux. Parfois le patron te propose de travailler, s’il sait que t’as pas les papiers, à la fin du mois t’as rien. Tu peux rien faire. Je travaille au noir, au foyer, je fais la bouffe, ils me payent 150 à 200 euros par mois.

    Avoir un loyer, c’est encore pire. On est obligé d’habiter au foyer, tu vois dans quel état il est. En tant que jeune, j’habite ici et c’est la merde. On paye, et ils ne s’occupent pas de nous. Moi ici j’ai rien, donc je peux rien dire. Mais ça fait mal, on est quand même des êtres humains.»


    357 € par mois

    Un sénégalais arrivé en France en 1972 pour étudier :

    « Le noir n’est pas venu en France, c’est le Français qui est parti coloniser, pour la main d’œuvre et pour la guerre. Je suis né Français malgré moi, parce que je suis né sous la colonisation. Mon frère avait fait l’Indochine et l’Algérie, il est venu avant moi, quand j’étais encore à l’école. Je suis venu d’après ses conseils, dans l’intention de continuer l’école.

    Je suis arrivé en 1972, j’ai goûté une partie de la France qui était bien. Vous quittiez un travail le matin l’après midi vous aviez un autre travail. Et on logeait partout. C’est quand Giscard d’Estaing est venu au pouvoir, qu’on a sorti la carte de séjour que les immigrés africains ont commencé à avoir des problèmes.

    Le problème c’est la discrimination totale, partout, à l’école, dans le travail, pour le logement. Ceux qui construisent c’est les noirs, les arabes. Mais dès qu’il y a redistribution nous on y a pas droit.

    A chaque fois que je pars au Sénégal, et qu’on me parle de venir ici, je réponds « Faut pas y’aller, [si] vous y allez c’est pour vous créer des problèmes et créer des problèmes aux autres».

    Ceux qui construisent c’est les noirs, les arabes. Mais dès qu’il y a redistribution nous on y a pas droit.

    Un homme aux allures de vagabond et d’intellectuel, en France depuis 28 ans :

    « La France représentait pour moi enfant le pays de tous les rêves. Je suis natif d’un pays francophone, donc le moins que je pouvais attendre d’un pays comme la France c’était la concrétisation de mes rêves d’être humain. Ca a été la déception la plus totale.

    J’ai trouvé ce qu’il y a de plus inhabituel dans un dans un pays dit hospitalier. Je n’ai pas trouvé une structure où je pouvais me présenter, par exemple demander un logement avant d’entamer mes démarches administratives, cela fait 28 ans. Ca a été 28 années d’errance, pour quelqu’un qui avait pour sa vie et pour son avenir personnel les meilleurs augures qui soient.

    Si quelqu’un de mon pays d’origine me demandait conseil sur la France parce qu’il aimerait venir, je lui dirais très nettement qu’il pourrait trouver mieux ailleurs. Moi je vivais mieux en Afrique. Le plus grand regret de ma vie, c’est d’être venu en France.»

    bqhidden. Moi je vivais mieux en Afrique. Le plus grand regret de ma vie, c’est d’être venu en France

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