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    20/03/2014

    Et c'est un extra-terrestre qui n'a qu'un bras et une jambe

    Exclu: Le vrai père du Gorafi est...

    Par Kiblind

    De Infos du monde en 1994 au Gorafi, les magazines d'« infaux » hackent la vraie actu. Nos partenaires de Kiblind ont taillé la bavette avec les magnats de la lol press.

    « L’Inspection du travail arrête un homme qui organisait 17 réunions par jour » (Le Gorafi) ; « 2 % des accidents de la route causés par les publicités Matmut avec Chevallier et Laspalès » (Le Courrier des Echos) ; « Un hipster s’étouffe à mort en boutonnant sa chemise jusqu’en haut » (Bilboquet Magazine). Depuis quelques mois, les fausses informations font un carton sur le web et les réseaux sociaux. Entre humour parodique et contre-journalisme, la pratique n’est pas nouvelle, mais les sites « d’infaux » lui ont donné un nouveau sursaut, bien au-delà des pastiches de journaux.

    Deux ans après sa création, Le Gorafi est consulté, chaque mois, par un million de visiteurs et atteint régulièrement des sommets, en particulier lorsque ses trouvailles sont reprises en vrai. Christine Boutin, par exemple, s’est répandue dans les médias, au sujet de la loi famille, en dénonçant la « stratégie provisoire d’avancement à potentialité différée » du gouvernement. Un peu plus tôt, l’agence de presse italienne et le Corriere della Serra avaient déjà relayé, sans rire, un faux sondage : « 89 % des hommes français pensent que le clitoris est un modèle de Toyota ».

    Les exemples sont nombreux et, en pareil cas, la fausse nouvelle tourne forcément à plein régime, bien au-delà de son potentiel viral initial. « Nos articles ne sont pas repris par erreur, car il n’y a pas d’ambiguïté sur le fait qu’ils soient faux » nuance Matthieu, l’un des auteurs de Bilboquet, lancé à la même période que Le Gorafi. Cela étant, le site dépasse régulièrement les 500.000 visiteurs mensuels, avec un esprit aussi improbable que le petit cadeau qu’il nous apporte : un paquet de Kango. Son contenu le plus populaire reste d’ailleurs un portfolio détonnant : « 10 incroyables photos de parpaings à voir avant de mourir ».

    Bourbier international Tout s’explique un peu plus haut et entre deux rangées de gâteaux : « Nous perdons notre temps pour mieux occuper le vôtre… » Les trois compères, basés respectivement à Paris, Rome et Vientiane (Laos), ne sont pas les seuls. De nombreuses pépites sont venues progressivement compléter la constellation française de l’infaux, générant un flux de fausses nouvelles quotidiennes et une sorte de réalité parallèle à chaque débarquement sur ses réseaux sociaux. Qu’ils soient généralistes (Le Courrier des Échos, le Bourbier international, l’Agence France Presque) ou thématiques (Football France, Darons, Veux Jidéo), ces nouveaux médias sont généralement des initiatives isolées, inspirées par le succès du Gorafi et réunissant, chacun, plusieurs milliers d’internautes.

    Après avoir créé plusieurs pages virales à succès sur Facebook (130.000 J’aime, c’est dire, pour Ce soir, je suis Jack Daniels, demain, ce sera Dolly Prane), Stéphane, informaticien de métier, profite de ses communautés virtuelles pour lancer Le Courrier des Echos (CdE). Comme les autres, il s’agit d’une sorte de vrai-faux journal, dans lequel un lanceur de pitbull décède des suites de ses morsures ou une habitante de Limoges porte plainte contre Red Bull, car son mari s’est défenestré (sans ailes). « Tout est fait pour donner l’impression, en lisant vite, que les informations sont réelles, images à l’appui », comme ce formidable tatouage de Nadine Morano dessiné, par erreur, sur le dos d’une fan de Maurane.

    « 90 % de la fréquentation du site vient de Facebook. Selon la viralité des contenus, l’audience moyenne se situe entre 300.000 et 400.000 visites chaque mois ».

    Anonymous Chez Darons, l’initiative est plus collective et s’attèle à détourner l’information parentale, avec des histoires à peine plus improbables que celles rencontrées sur les forums spécialisés : « La nounou fait écouter Zaz aux enfants, elle risque 3 ans de prison », « Une vache génétiquement modifiée produit du lait maternel »… « On a commencé à écrire des articles, avec une bande de copains, en se moquant d’une presse que nous connaissions bien. » L’équipe conçoit même des fausses couvertures de magazine, avec des conseils précieux sur fond de bébé Évian : « 20 recettes pour cuisiner son placenta ».

    La nounou fait écouter Zaz aux enfants, elle risque 3 ans de prison

    Ainsi se déploie la pratique des fausses nouvelles sur le web français, qui tient aussi bien du phénomène de mode que de l’extrapolation 2.0 d’une culture médiatique lointaine. A l’instar du Gorafi, le succès semble notamment s’expliquer par l’habilité à manier deux enfants terribles de la communication connectée : le fake (ou hoax) et le messager masqué. S’il n’est pas nécessaire, derrière un écran, de se déguiser en robot, ni en cascadeur, l’anonymat des auteurs a sûrement beaucoup joué en leur faveur. Il s’explique facilement chez Darons, car ses rédacteurs ont aussi un métier (produire de la véritable information parentale), mais il est ardemment mis en scène au Gorafi. Avec un directeur imaginaire, Jean-François Buissière et deux têtes pensantes, seulement démasquées en début d’année pour la promotion de leur premier recueil imprimé. « Au Bilboquet, on n’agit pas de façon anonyme et je peux même vous dire que mes deux acolytes travaillent à l’ONU et à l’Ambassade de France au Laos. En revanche, c’est vrai, une question revient souvent, comme un fantasme : vous n’êtes pas journalistes? »

    Une histoire vraie « Il y a une longue tradition de la fausse information dans le monde anglo-saxon, mais aussi dans le paysage médiatique français. » Stéphane de Rosnay a commencé sa carrière dans la publicité avant de devenir journaliste, producteur et éditeur : Infos du Monde, Le Monte, le Nouvel Indigné. Toute sa démarche, et les nombreux degrés qui semblent l’éloigner d’un humour de rez-de-chaussée, peuvent apparemment se résumer entre le nom de son site (La connerie du jour) et une adresse mail : Lifeisagame. En tous les cas, il parle vrai : qu’ils s’en réclament ou non, les sites d’infaux s’inscrivent dans une histoire médiatique, qui permet de rire, critiquer, mais aussi d’informer. Dans son premier édito, en 1915, Le Canard Enchaîné promettait, par exemple, de « n’insérer, après minutieuse vérification, que des nouvelles rigoureusement inexactes ». Si le journal reste surtout connu pour la qualité de ses sources, il entretient toujours la pratique, notamment à travers les interviews (presque) imaginaires ou le journal des premières dames.

    La presse parodique a également traversé l’histoire et, comme les écrits restent, chaque époque a laissé ses petites cocottes en papier. Dès la fin des années soixante-dix, par exemple, la grande famille Tellenne, dont est issue Karl Zéro, Basile de Koch et une pièce rapportée qu’on aurait préféré éviter (Frigide Barjot), forme le collectif Jalons, connu notamment pour ses fausses nouvelles et ses pastiches de journaux : Le Figagaro, L’Abberation, Voiri, etc. Stéphane de Rosnay évite toute filiation, surtout avec Frigide, mais ses propres publications ont perpétué la discipline, tout comme Groland, à la TV, avec son faux pays, son faux président et ses faux médias : Le Journal du Gromanche, Les Échus, Rue 69… En termes de fausses nouvelles, Infos du Monde, lancé en 1994 avec Daniel Filipacchi, a aussi atteint les sommets, avec ses 400.000 lecteurs et ses unes déconcertantes : “La mère a deux têtes et son bébé a deux têtes”, “Kennedy vivant !”, “Je suis le 4ème 2B3”.

    Born in the USA Cet OVNI médiatique, jamais à court d’extra-terrestres et de photo-montages, était inspiré d’un tabloïd américain, Weekly World News, qui illustre également le savoir-faire anglo-saxon en matière de hoax. Dès 1988, deux étudiants du Wisconsin lancent The Onion, un autre faux journal à succès, qui détourne toutes les pratiques médiatiques abusives (micro-trottoirs, sondages d’opinion), en se revendiquant comme la meilleure source d’information des États-Unis. “Le site Internet, suivi quotidiennement par une communauté très active”:http://www.theonion.com/ (près de 10 millions d’abonnés, sur Facebook et Twitter), est souvent cité comme la référence ultime du Gorafi et de ses petits. On y apprend, par exemple, que 99 % des Américains n’ont jamais rencontré l’acteur William Dafoe ou que le dictateur nord-coréen Kim Jong-Un est élu “Homme le plus sexy de la planète”. Le Journal officiel du Parti Communiste Chinois a immédiatement relayé.

    «The Onion rassemble une dizaine de rédacteurs permanents, raconte Matthieu, qui proposent 500 ou 600 titres par semaine pour n’en garder qu’une vingtaine. C’est dire si les contenus peuvent être drôles et pertinents!»

    Bilboquet Magazine se reconnaît justement dans cet esprit anglo-saxon, doté d’une franche coudée pour l’auto-dérision. « On aime les Simpson, les Monty Python et le fait de se moquer de soi-même, sans faire de mal à personne, comme si c’était au public de se dire, en nous lisant : mais comment ont-ils été capables de publier un article aussi surréaliste? ». D’ailleurs, les auteurs positionnent clairement leur initiative dans le champ de l’humour. « On écrit de manière différente et on utilise des palettes, assez variées, pour s’amuser. » Lui construit par exemple ses informations avec la technique des mind maps, permettant de représenter l’univers d’un sujet et d’inventer des nouveaux liens entre les choses, en particulier lorsqu’elles s’opposent : « Le pape remplace l’hostie par un double whopper », « Nous avons testé la sucette au cyanure ».

    « Au Bilboquet, on n’est pas dans la satire, politique ou médiatique, et on serait sûrement plus doué pour écrire un spectacle qu’un vrai journal… »


    The Onion – font color=grey>« Israël construit de nouvelles colonies pour accueillir les discussions de paix »

    Le vrai du faux « J’espère avoir contribué, avec “Striptease” ou “Tout ça (ne nous rendra pas le Congo)”, à innover dans le traitement de l’info ; car on ne peut pas dire qu’on en fait trop à ce niveau ! ». Journaliste et réalisateur de documentaires, pour la télévision publique belge, Philippe Dutilleul s’est illustré, en 2006, avec l’émission Bye Bye Belgium, un vrai-faux JT annonçant la scission du pays. Un véritable coup de tonnerre dans le champ médiatique, relayé dans le monde entier, avec un questionnement journalistique en forme d’éclair : peux-t-on prêcher le faux pour soulever certaines vérités ?

    Avec son nom volontairement désuet et détaché des codes de la presse, Bilboquet Magazine ne cherche pas à se moquer des médias, mais d’autres propagateurs de fausses nouvelles s’en font justement une raison. « J’ai créé l’Agence France Presque comme une réaction à toutes les conneries que je voyais sur Twitter, venant de médias réputés sérieux, notamment l’AFP. Des fautes, des contresens, des erratums… L’actu est souvent reprise de façon un peu trop rapide ; ce n’est plus de l’info, c’est presque de l’info ! ». A travers ses dépêches, parfois inspirées d’erreurs réelles et souvent potaches, l’Agence France Presque met ainsi en scène une rédaction de « stagiaires » qui se précipitent, un peu vite, sur les autoroutes de l’information.

    Ironie du sort, elle doit son succès (22.000 followers) à une mise en demeure de l’AFP : « Elle m’a réclamé 3.000 euros et menacé de procès pour utilisation frauduleuse de son image. Mais l’histoire a été reprise par d’autres médias, dont Libération ou Le Nouvel Obs, qui étaient plutôt bienveillants à mon égard et ont alimenté le buzz ». Le stagiaire-en-chef accepte de changer de logo, mais pas d’agence, pour continuer à annoncer que le selfie fait son entrée au programme du CAP ou que Jean-François Copé est soupçonné d’avoir favorisé l’artisanat, plutôt que l’industrie, dans l’affaire des pains au chocolat.


    Vidéo – font color=grey>Un extrait de Bye Bye Belgium

    Blague belge Au CdE, dont l’image et le rubricage sont clairement inspirés de la presse classique, la promesse éditoriale est assez proche (Publish first, Check later), comme un message à peine subliminal envers le journalisme de TNT. Le Gorafi est apparemment moins disert sur l’ambition réelle de ses fausses nouvelles, mais il détourne et retourne, encore plus qu’ailleurs, tous les attributs de la presse contemporaine : avec son groupe imaginaire, à terminaison nerveuse (Gorafi News Network) et son « Président du directoire », qui a aussi une bonne tête de marchand d’armes. Au-delà des titres, tous les articles sont écrits en jargon journalistique, avec ses décryptages, ses interviews, ses chiffres invérifiables. « Oui, nous avons fait une erreur (…) mais avant tout, j’ai une pensée pour tous les propriétaires de BX, a déclaré le directeur général de Citroën au cours d’une conférence de presse » destinée à présenter les excuses officielles de la marque pour cette voiture. Les sondages d’opinion sont aussi mobilisés largement, non sans ironie : selon Ipsos pour Legorafi.fr, par exemple, « 3/4 des Français pensent que vous êtes juste une merde ! »

    En Belgique, l’expérimentation médiatique de Philippe Dutilleul n’a pas fait rire tout le monde, loin de là. « On a travaillé deux ans, en secret, sur le projet, pour écrire le scénario et tourner les reportages, comme la fameuse séquence où le tramway s’arrête à la frontière ». Les usagers, qui n’étaient pas au courant, descendent, incrédules, de la rame… « Je savais que la démarche était inédite, mais je ne m’attendais pas à un tel émoi. Au départ, on a été assassinés ! » Toute la classe politique condamne, un ministre revient en urgence de l’étranger et de nombreux journalistes ne sont pas plus tendres. « Ils nous reprochaient le mélange des genres, dans la mesure où une partie de la rédaction a été mobilisée pour jouer la comédie. Or, l’initiative reposait justement sur une volonté de secouer les choses, notamment dans le champ médiatique, où le traitement de l’information est de plus en plus standardisé ». A ce titre, l’expérience reçoit aussi de nombreux soutiens et reste un poisson-pilote dans l’invention de nouveaux formats.

    Plusieurs émissions d’anticipation ont vu depuis le jour, basées sur des fausses nouvelles, comme l’arrestation de Ben Laden, en 2008, sur Jimmy. « J’ai même été contacté, il y a quelques années, par une chaîne publique israélienne qui voulait annoncer la paix ! » En plus, d’après le Bilboquet, la Belgique reste la meilleure pour régler les conflits : elle a proposé par exemple de résoudre la crise syrienne, comme chez elle, au ChiFouMi…

    3/4 des Français pensent que vous êtes juste une merde !

    bqhidden. On a été assassinés !

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