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    18/05/2021

    « Pesticide, écocide, génocide ! »

    À Paris, une manifestation contre le racisme environnemental

    Par Juliette Leste-Lasserre , Alexandre Chadha

    À Paris, ce samedi 15 mai se tenait une marche contre l’agrochimie. À cette occasion, de nombreux militants décoloniaux ont protesté contre les écocides et le racisme environnemental.

    Canal Saint-Martin, Jaurès, 14h – Deux Martiniquais soufflent dans des lambis, au rythme des tambours. Au milieu du cortège, c’est une allure de fête, entre chants et danses, seulement coupés de slogans coup de poing : « Pesticide, écocide, génocide ! » Sébastien, un T-shirt au drapeau de la Martinique fièrement arboré, a le sourire aux lèvres :

    « Chez nous la musique de la percussion c’est une façon de revendiquer. C’est légitime de manifester à notre manière, on représente nos origines. »

    Ce samedi 15 mai, ce militant du collectif Zéro Chlordécone Zéro Poison et ses comparses sont en pole du cortège de la manifestation annuelle contre le géant de l’agrochimie Bayer-Monsanto. Chaque année depuis 2013, des dizaines d’organisations citoyennes défilent contre l’agriculture intensive, les lobbies industriels et les pesticides. Pour l’édition 2021, Sébastien et son collectif marchent en tête avec l’association Vietnam-Dioxine, qui lutte contre l’agent orange aux côtés de la journaliste franco-vietnamienne Tran To Nga. Pour les manifestants racisés, qui côtoient des associations plus conventionnelles comme GreenPeace, le mot d’ordre du jour est la lutte contre le racisme environnemental.

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    Des Martiniquais soufflent dans des lambis. Au milieu du cortège, c'est une allure de fête, entrecoupé de slogans coups-de-poing : « Pesticide, écocide, génocide ! » / Crédits : Alexandre Chadha

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    Chaque année depuis 2013, une manifestation contre le géant de l’agrochimie Bayer-Monsanto a lieu. Des dizaines d’organisations citoyennes y défilent contre l’agriculture intensive, les lobbies industriels et les pesticides. / Crédits : Alexandre Chadha

    « On interpelle la société et l’État »

    Avec son collectif, Sébastien dénonce le chlordécone, cet herbicide empoisonné qui a intoxiqué 92% des Martiniquais et 95% des Guadeloupéens. jusqu’en 1991, alors qu’il était interdit par l’OMS depuis 1979. En septembre dernier, Emmanuel Macron avait reconnu la responsabilité de l’État dans « la pollution au chlordécone » tout en fermant la porte à une indemnisation de toute la population antillaise. La Martinique est pourtant l’endroit qui présente le plus fort taux de cancer de la prostate au monde.

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    La manifestation dénonce notamment le chlordécone, un herbicide empoisonné qui a intoxiqué 92% des Martiniquais et 95% des Guadeloupéens au 20e siècle. / Crédits : Alexandre Chadha

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    Le mot d’ordre du jour est la lutte contre le racisme environnemental. / Crédits : Alexandre Chadha

    En avril 2021, des avocats ont déposé plainte devant la Cour de justice de la République contre cinq anciens ministres français, en gardant leurs noms secrets. De quoi motiver les militants impliqués comme Sébastien. « Mes grands-parents ont travaillé dans les champs de canne à sucre et dans les bananeraies. Aujourd’hui, j’ai ressenti une certaine forme de joie, vu le nombre de personnes présentes », indique-t-il. Au milieu du cortège, le Martiniquais estime toutefois que la parole des victimes est « étouffée » :

    « Un jour peut-être, on ira assiéger l’Élysée, ils seront obligés de nous écouter. »

    À côté de lui, Ambre opine. Le poing levé, elle n’a pas sa langue dans sa poche et est « en colère ». « J’ai perdu mon grand-père, il était ouvrier agricole. On interpelle la société et l’État. On est ensemble malgré la pluie », dit-elle d’une voix assurée. Militante multi-casquette, quand elle n’est pas à son association Diivine, elle soutient ses amis martiniquais du collectif Zéro Chlordécone Zéro Poison.

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    « J’ai perdu mon grand-père, il était ouvrier agricole. On interpelle la société et l’État. » / Crédits : Alexandre Chadha

    « L’intersectionnalité est un thème très important pour nous »

    Alliés aux militants antillais, la communauté vietnamienne menée par le collectif Vietnam-Dioxine défile en tête de cortège. Les deux associations ont collaboré ensemble pour préparer la marche. Cela fait six mois qu’ils croisent les adhérents de Zéro Chlordécone Zéro Poison sur le terrain et dans des conférences. « L’intersectionnalité est un thème très important pour nous. On ne va pas forcément parler de convergence des luttes, mais le concept d’alliance est au cœur de notre initiative », détaille Tom un des coordinateurs de Vietnam-Dioxine. Ce dernier continue :

    « Vietnamiens comme Antillais, on est victimes de discriminations, liées au racisme, au genre. Personnellement, on se sent très proches. »

    Dans la foule, les membres de Vietnam-Dioxine sont repérés à leurs masques orange avec l’inscription : « Justice pour Tran To Nga ». Cette dernière est présente et déambule à côté d’une grande banderole elle aussi orange. Cette ancienne journaliste franco-vietnamienne a été intoxiquée à l’agent orange lors de la guerre du Vietnam. Un surnom pour un herbicide arc-en-ciel très employé par l’armée des États-Unis entre 1961 et 1971 contre les Vietnamiens. L’agent orange est responsable de cas de malformations à la naissance. Figure emblématique de la lutte, Tran To Nga ouvre la marche. En 2014, elle a attaqué 26 firmes agrochimiques liées à l’agent orange en justice, dont Monsanto. Le 10 mai, le tribunal d’Evry rend sa décision, ses demandes sont jugées irrecevables. « Cinq jours après le procès, c’est notre colère qu’on crie. On est profondément déçus de la décision du tribunal », tonne le coordinateur de Vietnam-Dioxine, Tom.

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    De nombreuses personnes étaient venues soutenir la journaliste et ancienne guérillero franco-vietnamienne Tran To Nga dans sa lutte contre l'agent orange. / Crédits : Alexandre Chadha

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    La députée France insoumise Mathilde Panot et un des coordinateurs de Vietnam-Dioxine : Tom. / Crédits : Alexandre Chadha

    20 minutes avant le début de la marche, la députée Mathilde Panot s’entretient avec Tran To Nga. Au terme d’une longue discussion, la vice-présidente de la France insoumise à l’Assemblée nationale serre chaleureusement la journaliste dans ses bras. À une question sur l’agent orange, elle glisse à StreetPress :

    « Bien sûr qu’on va porter ce combat à l’Assemblée nationale. »

    « C’est de l’écologie mainstream »

    60 organisations ont soutenu l’appel à la marche. Parmi elles, des irréductibles de la marche pour le Climat. Sur place, sous les drapeaux vert et violet du parti animaliste, les militants écologistes défilent en discutant. Les questions abordées par les collectifs en tête y sont moins prégnantes. « Le racisme environnemental ? Ah, je ne savais pas », s’excuse une activiste d’Extinction Rebellion. Un décalage qui dérange Cannelle, une militante décoloniale et chargée de la communication du collectif des ouvriers et ouvrières empoisonnés au pesticide (COAADEP). Celle qui tient le compte @canoubis sur Instagram s’explique :

    « Il y a un problème dans l’organisation interne quand des représentants d’orgas écolos blancs s’étouffent avec les termes de race et de colonial dans un communiqué. J’estime que c’est de l’écologie mainstream. »

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    À gauche, Cannelle – du collectif des ouvriers et ouvrières empoisonnés au pesticide (COAADEP) – dénonce « l'écologie mainstream ». / Crédits : Alexandre Chadha

    Le retour se fait sur la place de Stalingrad, pour les derniers discours, interrompus par la manifestation sauvage en soutien à la Palestine qui a eu lieu à quelques encablures de la marche et le gaz lacrymogène. « Et voilà, nous maintenant on se prend les dommages collatéraux », s’agace l’un des organisateurs. Cinq minutes plus tard, l’activiste Cannelle reprend le micro pour scander sous les acclamations de la foule : « Soutien à la Palestine ! Et contre toute forme de colonialisme ! »

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